La saga de Sainte Sophie

Au gré de l’Histoire, Sainte Sophie (Hagia Sophia qui signifie en grec la « sagesse divine ») n’a de cesse de se mouvoir au rythme des bouleversements régionaux. Cette bâtisse représente la puissance et le pouvoir de Constantinople et d’Istanbul. Une fois de plus, elle se retrouve au cœur des débats suite à sa restitution au culte musulman. Dans une logique de réislamisation de la société, le Président turc Recep Tayyip Erdogan fait de Sainte Sophie un symbole politique.

Cet article retrace la longue et tumultueuse histoire de cet édifice hors norme. Converti en mosquée après la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453, il fut transformé en musée en 1934 par Mustafa Kemal Atatürk. Ce dernier justifie cette mesure comme « une offrande à  l’humanité ». Les récents évènements nous démontrent que Sainte Sophie demeure un sujet sensible qui attise les passions régionales.

Description : Macintosh HD:Users:alexandreaoun:Desktop:istanbul-catedrala-sfanta-sofia-ar-putea-redeveni-moschee-51153-1-1.jpg

L’ère chrétienne

Après la conversion de l’Empereur romain Constantin au christianisme en 312, la société toute entière se christianise. Ainsi, débute la construction d’une basilique sur les ruines d’un temple d’Apollon au IVe siècle. Les travaux s’achèvent en 360. En raison des troubles internes la bâtisse est incendiée. Elle est reconstruite par l’Empereur Théodose II en 415. Mais une fois de plus, des émeutiers pillent et brûlent l’édifice religieux en 532.

La même année, l’Empereur byzantin Justinien veut affirmer la puissance de son Empire en construisant un monument à la gloire du Christ. Son nom vient du grec Hagia Sophia qui signifie littéralement la « sagesse divine ». L’édifice est consacré en 537, 6 ans après le début des travaux. C’est une prouesse architecturale et technique pour l’époque, ayant nécessité le labeur de 10 000 ouvriers[1]. De ce fait, Justinien prouve la centralité de Constantinople qui supplante la domination de Rome, déchue en 476 par les invasions barbares. Gloire de l’Empire, cet édifice a été conçu avec des matériaux provenant de tout le pourtour méditerranéen. De surcroît, lieu de pouvoir, cette basilique monumentale reçoit les cérémonies impériales et les empereurs s’y font couronner.

Plusieurs fois au cours de son histoire, la basilique est endommagée par des tremblements de terre en 557, en 740, en 869 et en 989. De plus, la splendeur et la grandeur de l’Église attisent la convoitise des chrétiens d’Occident. Durant la 4ème croisade en l’an 1204, les croisés latins font une halte à Constantinople pour se réapprovisionner. Au lieu de continuer vers l’Orient, ils saccagent la ville et pillent l’église Sainte Sophie. L’autel est détruit et les principaux ornements sont récupérés. La ville subit une fois de plus des séismes qui dégradent plusieurs façades.

Essuyant les assauts répétitifs des troupes ottomanes, l’Empire byzantin se voit amputé de l’Asie mineure. Il se concentre uniquement sur les rives du Bosphore. Puissant et conquérant, l’Empire ottoman lorgne sur Constantinople.

L’ère musulmane

Chancelant et déliquescent, l’Empire romain d’Orient vit ses dernières heures. Le 6 avril 1453, les troupes ottomanes de Mehmet II lancent le siège de la ville de Constantinople. La ville est littéralement prise en étau. Malgré l’aide octroyée principalement par les villes italiennes de Venise et de Gênes, les Byzantins cèdent « la cité sacrée » le 29 mai 1453, date marquant la fin de l’Empire romain d’Orient.

Le Sultan Mehmet II s’empresse de convertir la basilique en mosquée, symbolisant la conquête et l’hégémonie d’un nouvel Empire aux portes de l’Europe chrétienne. Contrairement aux autres monuments officiels, Sainte Sophie est épargnée par les pillages. L’édifice s’islamise peu à peu, les minarets remplacent le clocher de l’Église, des constructions particulières intègrent l’espace de la mosquée : une fontaine d’ablutions ainsi qu’une madrasa (école coranique) et une bibliothèque voient le jour. Le monument prend le nom turc de « Aya Sofia ».

Mehmet II prend bien soin de ne pas recouvrir les fresques chrétiennes à l’intérieur de la mosquée. Il veut tout simplement témoigner de la domination musulmane au détriment de l’ancienne puissance chrétienne. Néanmoins, avec la poussée des religieux au XIXe siècle, l’Empire ottoman s’oriente vers une politique panislamiste. De ce fait, l’intérieur de la mosquée subit de nombreux changements. Sous le règne du sultan Abdülmecid, 8 panneaux circulaires sont accrochés aux principaux lustres intérieurs avec les inscriptions d’Allah, du prophète Mahomet ainsi que les quatre premiers califes de l’Islam Abu Bakr, Omar, Uthman et Ali et les deux petits enfants du prophète Hassan et Hussein. Les principales mosaïques chrétiennes sont recouvertes de plâtres. Située sur une zone sismique, la mosquée est plusieurs fois rénovée au cours de l’histoire ottomane.

À son tour, l’Empire ottoman est au centre des convoitises des puissances européennes. À l’issue du premier conflit mondial, la Turquie est occupée en 1918. Certains projettent même de dynamiter Sainte Sophie en cas de partition du territoire turc[2]. La chute de l’Empire ottoman en 1923 et la création de la Turquie moderne proche de l’Occident propulsent l’édifice religieux dans une nouvelle ère.

Un lieu pour « l’humanité »

À son accession au pouvoir, le premier Président turc Mustafa Kemal Atatürk décide de poursuivre la restauration de Sainte Sophie. Laïc et universaliste, il transforme le lieu de culte en un musée en 1934 pour ainsi l’offrir à « l’humanité »[3]. Les inscriptions musulmanes sont décrochées et le lieu est ouvert au public la même année. Cependant dès 1951, elles sont remises par le gouvernement Menderes.

Constatant l’érosion des façades, l’effritement du plâtre et l’endommagement des peintures, l’UNESCO renforce ses efforts pour la rénovation de l’édifice dès 1993. Inscrite au patrimoine mondial de l’humanité, Sainte Sophie se dote de capteurs sismiques en raison de ses antécédents.

Lieu touristique par excellence, Sainte Sophie accueille en moyenne 3 millions de visiteurs par an. Néanmoins, sous la pression des franges conservatrices de la société turque, des partis islamistes et nationalistes font campagne afin que le musée redevienne une mosquée. Ils organisent des prières sous la coupole byzantine.   

Un symbole politique

Lors de sa campagne municipale de 2019, le Président turc Recep Tayyip Erdogan avait déclaré qu’il était temps que le musée redevienne une mosquée. Il stipule que l’acte de 1934 n’a pas de valeur juridique. Par un décret datant du 10 juillet 2020, le conseil d’État annonce la transformation de Sainte Sophie en mosquée. Elle sera ouverte aux prières musulmanes dès le vendredi 24 juillet 2020.

Plus qu’un symbole, cet acte est hautement politique. Par cette annonce, le Président turc provoque ses alliés européens de l’OTAN et notamment la Russie de Vladimir Poutine. Opposés sur les dossiers syriens et libyens, les deux pays s’affrontent par milices interposées. Historiquement proche des chrétiens orthodoxes, Moscou s’inquiète des intentions turques et regrette que les millions de chrétiens n’aient pas été entendues[4].  Cependant, la Russie met en garde contre les ingérences dans les affaires turques et juge que cet acte est une affaire intérieure[5].

De surcroît, la transformation d’Aya Sofia en mosquée est une consécration pour la politique islamo-ottomane de Recep Tayyip Erdogan[6]. Cette action hautement symbolique participe à la refonte de l’identité ottomane, fer de lance des desseins du Président turc. C’est un événement prévisible compte tenu de la rhétorique d’Istanbul ces dernières années. Erdogan continue l’islamisation de la société turque, s’adressant aux ultraconservateurs et faisant fi des reproches de ses alliés occidentaux.

La longue histoire de Sainte Sophie, inscrite au patrimoine de l’humanité, connaît un énième rebondissement. Après avoir enduré les flammes, les tremblements de terre et les appétences des différents empires, cet édifice revêt ses habits d’antan : un objet politique et de pouvoir.


[1] https://www.la-croix.com/Journal/Sainte-Sophie-dIstanbul-2017-09-16-1100877233

[2] https://www.lemonde.fr/europe/article/2013/12/12/sainte-sophie-fait-de-la-politique_4333435_3214.html

[3] https://www.cairn.info/magazine-l-histoire-2014-3-page-21.htm

[4] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/sainte-sophie-l-eglise-russe-regrette-que-des-millions-de-chretiens-n-aient-pas-ete-entendus-20200710

[5] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/sainte-sophie-une-affaire-interieure-de-la-turquie-pour-moscou-20200713

[6] https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/turquie-reconversion-sainte-sophie-ayasofya-mosquee-erdogan-akp

Qu’est-ce-que le monde arabe ?

Le monde arabe est une aire géographique mal définie, aux contours souvent inexacts. Il ne constitue aucunement un ensemble homogène. Au gré de l’histoire, la notion même d’arabité évolue, s’agrandit, on y intègre les populations dites « arabisées » par les conquêtes musulmanes. Le monde arabe se définit et se structure dans le temps en opposition à d’autres civilisations. Néanmoins, cet ensemble de l’Atlantique à l’Euphrate représente un bloc hétéroclite, la langue arabe est elle-même subdivisée en plusieurs dialectes. Des traditions, des cultures et des pratiques religieuses divergent en fonction des zones géographiques. Le monde arabe est souvent assimilé à tort au monde musulman. De surcroît, on y englobe des pays qui ne sont pas arabes, à l’instar de l’Iran et de la Turquie.  Aujourd’hui encore, malgré l’appartenance de 22 pays au sein de la Ligue arabe, certaines populations se définissent à l’aune de leurs particularismes locaux.

Description : Macintosh HD:Users:alexandreaoun:Desktop:18277112lpw-18277422-article-jpg_6099672_1250x625.jpg

Une langue commune ?

La langue arabe est antérieure à l’avènement de l’Islam. Issue du nabatéen, celle-ci aurait été parlée pour la première fois par une communauté chrétienne du Yémen en 470 de notre ère. Or, l’expansion de l’arabe classique est consubstantielle avec les conquêtes musulmanes du VIIe et VIIIe siècle. Une fois les territoires conquis, les souverains musulmans se servaient de l’arabe pour mieux islamiser les populations locales. En effet, l’arabe est la langue du Coran.

L’arabe est considéré comme la langue officielle des 22 pays membres de la Ligue arabe. Néanmoins chaque pays, chaque région dispose de son propre dialecte plus ou moins éloigné de l’arabe littéraire. Ces dialectes sont le résultat d’interactions historiques et culturelles avec d’autres peuples. Ce faisant, d’un dialecte à un autre, il est possible de ne pas se comprendre. Un Syrien ne comprend pas le dialecte algérien, alors que l’inverse n’est pas exact.

L’arabe littéraire ou classique demeure la langue de la littérature, des médias, de la constitution et des discours officiels. Cependant, l’usage de l’arabe dialectal est employé au quotidien. Il est rare d’entendre deux personnes communiquer en littéraire. Compte tenu du fort taux d’analphabétisme, l’arabe littéraire lu et écrit n’est pas maîtrisé dans plusieurs régions.  

L’idée d’arabité basée sur le critère linguistique est problématique. Ce critère ne définit que partiellement l’identité arabe.

Une géographie bien définie ? 

Selon Edward Said, universitaire américain d’origine palestinienne, l’Occident a créé l’Orient. Le monde arabe est perçu comme un bloc homogène bien distinct, en opposition aux valeurs et traditions occidentales. Cette logique simpliste est durement critiquée par l’auteur de « L’orientalisme ». Il décrit ainsi un Orient figé dans l’espace et dans le temps, résultat d’une assimilation de la pensée occidentale.

Pourtant, le monde arabe ne constitue pas un ensemble géographique similaire du Maroc à l’Irak. On y distingue communément 4 parties majeures : le Maghreb (l’Afrique du Nord), la vallée du Nil, le Machrek (le Levant) et le Khalij (le Golfe). Ces zones sont elles-mêmes divisées en une multitude d’entités géographiques, fruit d’influences culturelles et historiques berbères, andalouses, ottomanes, arabes, perses et européennes. 

Au Maghreb, on ressent la prédominance des traditions berbères. En Libye, la faible centralisation du pouvoir central est due à la tribalisation de la société. En Égypte, le poids omnipotent du Nil influe et structure la vie des habitants. En Syrie et au Liban, la dichotomie est également géographique entre les habitants du littoral, tournés vers le commerce avec l’Occident et les habitants des montagnes majoritairement paysans. La péninsule arabique, auparavant dominée par des systèmes claniques, connaît une récente polarisation du pouvoir. Quant à l’Irak, il porte encore les traces de son histoire bédouine et de ses divisions religieuses.

À l’image de sa géographie et son histoire, le monde arabe est disparate. On peut disserter sur un ou plusieurs mondes arabes. Les éléments naturels, tels que le désert du Sahara, la Cyrénaïque ou le Golfe, les montagnes syro-libanaises, les fleuves du Nil et de l’Euphrate, les terres pétrolifères d’Algérie, d’Arabie saoudite et d’Irak façonnent la société et le mode de vie des habitants de la région.

Une région multiconfessionnelle

Le monde arabe ne constitue pas un ensemble religieux homogène. Contrairement à ce que l’on pense, tous les Arabes ne sont pas musulmans. Les Arabes peuvent être chrétiens et juifs. Des minorités chrétiennes sont présentes en Égypte, en Palestine, en Syrie, au Liban, en Jordanie et en Irak. Ils parlent et communient essentiellement en arabe. Berceau du christianisme, l’Orient était une terre chrétienne avant l’avènement de la religion musulmane au VIIe siècle.

Les musulmans du monde arabe sont en majorité sunnites. Néanmoins, des chiites sont présents en Irak et au Liban, des ibadites à Oman, des zaydites au Yémen, des druzes au Liban, en Syrie et en Palestine, voire des alaouites et des ismaéliens en Syrie. De son côté, le Maghreb connaît une relative homogénéité religieuse contrairement à l’Orient.

Le critère religieux demeure le marqueur principal dans une région ultra-confessionnalisée. Au gré de l’histoire, les puissances européennes ont exploité les failles religieuses pour s’immiscer dans les affaires internes. La Russie et la France ont soutenu les Chrétiens d’Orient alors que l’Empire britannique s’est appuyé sur la communauté sunnite. Aujourd’hui encore, les divisions sont visibles et constituent la principale grille de lecture de cette région. Le conflit inter-musulman oppose les chiites principalement affiliés à l’Iran aux sunnites majoritairement soutenus par les pays du Golfe. Cette dualité aggrave l’instabilité politique de la région.

Une entité politique ?

En dépit de la création de la Ligue arabe en 1945, l’unité politique du monde arabe semble irréalisable tant les conceptions idéologiques sont opposées d’une région à une autre[1]. D’un point de vue politique, le monde arabe est divisé. Les Arabes n’utilisent pas le terme de monde arabe (Al Alam Al Arabi) mais favorisent celui de nation arabe (Al-Watan Al-Arabi) pour laisser transparaître cette notion de solidarité et d’union entre les 22 pays membres.

Au lendemain de la période de décolonisation, le panarabisme de Gamal Abdel Nasser séduit les foules arabes. Sa politique socialisante et laïque outrepasse de loin les appartenances religieuses. Mais sa vision s’oppose au panislamisme des chancelleries du Golfe, qui prônent l’idée d’une unité au sein même de la  communauté musulmane, faisant fi des frontières nationales. De surcroît, chaque région a ses vues, sa propre définition du nationalisme avec l’influence d’un particularisme local. En effet, au Liban certains chrétiens font référence aux Phéniciens pour renier leur arabité. En Syrie, sous la houlette du Parti social nationaliste syrien, les partisans souhaitent la réunification du Bilad el Cham (Irak, Syrie, Liban, Jordanie et Palestine). Foncièrement nationalistes, Bagdad et Damas se sont disputées le leadership arabe. Au Maghreb, les jeunes nations s’affrontent pour des raisons territoriales (Sahara occidental).

Par ailleurs, chaque nation arabe entretient des rapports différents avec les grandes puissances. Dans cette logique d’alliance militaire et économique, toutes les nations arabes ne partagent pas les mêmes aspirations. On distingue deux axes bien distincts. D’un côté, des pays sunnites s’alignent sur la politique américaine et d’autres sont proches de la politique iranienne. Ces deux groupes sont eux-mêmes divisés selon des ramifications idéologiques, religieuses et géopolitiques.

Entité géographique complexe, le monde arabe n’est pas un et indivisible. De part son héritage historique, ses interactions culturelles et ses influences extérieures, chaque région s’harmonise et se singularise. À l’aune des tensions régionales, le monde arabe apparaît plus que jamais divisé.


[1] Égypte, Soudan, Algérie, Maroc, Tunisie, Mauritanie, Liban, Syrie, Irak, Jordanie, Palestine, Oman, Yémen, Libye, Somalie, Djibouti, Comores, Qatar, Koweït, Bahreïn, Émirats arabes unis, Arabie saoudite 

La Cisjordanie : de la colonisation à l’annexion ?

Le 1er juillet 2020, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, devait dévoiler  le détail de son projet d’annexion des territoires occupés. Annonce remise à plus tard, en raison paraît-il de la pandémie du Covid-19. De la théorie à la pratique, ce projet est prévisible depuis l’annonce de « l’accord du siècle », officialisé par Donald Trump en janvier dernier. Ainsi, le gouvernement israélien, avec l’appui des Etats-Unis, continue en toute impunité sa logique de dépècement de la Palestine. Tel-Aviv s’apprête à annexer illégalement 30% de la Cisjordanie (Judée-Samarie), dont la majeure partie de la vallée du Jourdain. Une fois de plus, le sort des Palestiniens ne fait l’objet d’aucune réaction. Israël profite donc de la faiblesse de la Ligue arabe, de la mésentente au sein l’Union européenne et du silence de la communauté internationale pour poursuivre ses desseins expansionnistes.

Esseulés et désabusés, les Palestiniens sont renvoyés à leur propre et triste sort.

Description : Macintosh HD:Users:alexandreaoun:Desktop:838_001_1k69ps_aics11.jpg

Les prémices d’une annexion

Changement d’époque, changement de paradigme[1]. Lors de la création de l’État d’Israël en 1947, les pays arabes prônent une guerre totale pour récupérer l’intégralité du territoire palestinien. Au fur et à mesure des défaites arabes (1948, 1956, 1967 et 1973) leurs gouvernements rétropédalent et admettent les frontières de 1967, donc de facto ils sont prêts à reconnaître l’État hébreu.

Or, compte tenu de la supériorité militaire israélienne et de l’appui inconditionnel américain, les Arabes ne sont pas en mesure de négocier la restitution des terres. De surcroît, le sionisme de gauche est évincé au profit d’un courant politique de droite, plus intransigeant et partisan d’un durcissement de la politique de colonisation dans les territoires occupés[2].

Ainsi, la colonisation débute après la guerre des Six Jours en 1967. En plus d’avoir conquis la Cisjordanie, l’armée israélienne occupe le Sinaï égyptien et le Golan syrien. Cette victoire écrasante de 1967 permet à Tel-Aviv de négocier la paix en échange des territoires occupés. C’est le cas de l’Égypte en 1979 avec la signature des accords de Camp David. En échange de la rétrocession du Sinaï, Anouar Al-Sadate signe la paix avec Israël. Malgré les nombreuses négociations et pressions diplomatiques, la Syrie de Hafez Al-Assad refuse tout accord de paix.

La colonisation devient petit à petit un fait accompli de la politique israélienne. Dès 1967, les premiers colons s’installent à Jérusalem Est et en Cisjordanie. Au gré des gouvernements de droite ou de gauche, la colonisation s’intensifie[3]. En 1989, 200 000 colons israéliens sont présents dans les territoires occupés. Malgré les accords d’Oslo en 1993 qui prévoyaient entre autre le « gel de la colonisation », l’implantation des colons s’accentue.

En dépit des promesses de décolonisation du Premier ministre israélien Ehud Olmert dans les années 2000, l’arrivée de Benyamin Netanyahu au pouvoir en 2009 change la donne. Partisan de la légalisation de la colonisation, il s’appuie notamment sur le puissant lobby américain pro-israélien (AIPAC) pour asseoir sa politique. En 2019, ce sont 630 000 colons qui résident en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Après sa victoire aux élections législatives en septembre 2019, Benyamin Netanyahu, chef du Likoud, annonce sa volonté d’annexer une partie de la Cisjordanie.

Le plan de paix américain pour la résolution du conflit israélo-palestinien intitulé « accord du siècle », dévoilé officiellement en janvier dernier, prévoit la légalisation de la colonisation et l’annexion par Israël de la vallée du Jourdain en Cisjordanie. Quant à eux, les Palestiniens hériteraient d’un État morcelé et démilitarisé.

Le « fardeau » palestinien des pays arabes

L’effritement du soutien arabe à la cause palestinienne est consubstantiel à la dépendance financière et militaire vis-à-vis de Washington. Aujourd’hui, la logique schmitienne prédomine en Orient. L’ennemi de mon ennemi est mon allié. Les chancelleries arabes délaissent petit à petit la cause palestinienne en s’alignant sur la politique israélienne afin de contrer l’influence iranienne dans la région.

Malgré les discours de façade pour rassurer une rue foncièrement pro-palestinienne, les dirigeants peinent à s’opposer à ce projet d’annexion. Les Émirats arabes unis, par la voix de leur ambassadeur aux Etats-Unis ont fait part de leur inquiétude et ont prévenu « qu’une annexion risque d’entraver le processus de normalisation entre Israël et le monde arabe »[4]. L’Égypte, absorbée par le dossier libyen et éthiopien, est restée discrète sur le sujet. La Syrie et le Liban, englués dans une crise économique sans précédent, ne peuvent réagir. La Jordanie, seul pays arabe avec l’Égypte ayant conclu un accord de paix avec l’État hébreu en 1994, a menacé de repenser ses relations bilatérales avec Tel-Aviv. Selon Amman, l’annexion est un danger. Le roi Abdallah II craint l’afflux massif de réfugiés palestiniens dans son pays[5].

Auparavant fédératrice, aujourd’hui la cause palestinienne divise. Récemment, les Émirats arabes unis ont signé un accord de coopération avec l’État hébreu pour lutter contre la pandémie du coronavirus. Ainsi, les pétromonarchies du Golfe cachent de moins en moins leurs intentions de se rapprocher d’Israël. Profitant de la position de l’Union européenne et de l’ONU qui s’opposent à cette annexion, l’Iran se pose en champion de la défense de la cause palestinienne. Son discours embrasse une sémantique fédératrice et consensuelle à l’échelle de la région. L’Iran sait que la Palestine monopolise les débats. En soutenant cette cause, Téhéran cherche à étendre sa zone d’influence idéologique en Orient[6]. De plus, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan menace Israël et clame qu’Ankara « ne permettra pas l’annexion de la Cisjordanie »[7].

Si ce projet d’annexion voit le jour, il est fort à parier que le peuple palestinien rentrera dans une désobéissance généralisée contre l’occupant israélien.

Vers une nouvelle Intifada ?

Si exécutée, cette annexion constitue une grave violation du droit international et réduit les possibilités de reprise des négociations. Le danger pour Israël ne provient pas de l’extérieur. Ses principaux ennemis subissent de plein fouet le poids des sanctions américaines. Le Hezbollah, l’Iran et la Syrie sont durement impactés par les pressions économiques et financières. Le danger est en interne, incarné par la rue palestinienne. Au gré des divers rebondissements, les Palestiniens descendent dans la rue pour réclamer le respect de leur droit. En Cisjordanie, ce soulèvement populaire se cantonne souvent à une rébellion sociale. Or, compte tenu de l’humiliation, le spectre de la radicalisation n’est jamais bien loin, prémices notamment à une explosion de la rue arabe[8].  

De plus, le Hamas, mouvement islamiste de la bande de Gaza, a menacé le 25 juin dernier les autorités israéliennes qu’une annexion de pans de la Cisjordanie constituerait « une déclaration de guerre ». Habitué à une sémantique guerrière, le Hamas surfe sur l’intransigeance de la politique israélienne. En intensifiant la colonisation, Israël procure une légitimité supplémentaire au mouvement islamiste dans sa résistance et accroît de fait sa popularité[9].

De façon surprenante,  une partie de la société civile israélienne ne soutient pas ce projet. Plusieurs personnalités publiques de gauche craignent qu’Israël dérive vers un État d’Apartheid. L’ONU exhorte l’État hébreu d’abandonner l’annexion. L’échec de la diplomatie et des négociations font redouter une recrudescence des tensions israélo-palestiniennes. L’administration israélienne minore ce risque. Or désespérés et esseulés, les Palestiniens se tourneront vers les partis radicaux.

L’annonce prévisible de l’annexion de la vallée du Jourdain ranime les débats et replace le conflit israélo-palestinien au centre de l’actualité. Benyamin Netanyahu profite des divisions régionales et internationales pour avancer ses pions, au détriment d’une population palestinienne lésée par des décennies d’humiliations.


[1] https://www.lorientlejour.com/article/1223989/cisjordanie-pourquoi-lannexion-refermerait-la-parenthese-de-1967.html

[2] https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/annexionisraelienne95

[3] Dominique Vidal, « L’annexion de la Cisjordanie est en marche », Le Monde diplomatique, manière de voir Février-Mars 2018

[4] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/06/13/les-emirats-arabes-unis-mettent-en-garde-israel-sur-l-annexion_6042746_3210.html

[5] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/06/26/embarras-arabe-sur-le-projet-d-annexion-en-cisjordanie_6044265_3210.html

[6] https://www.atlantico.fr/decryptage/3590737/l-annexion-de-la-cisjordanie-par-israel-ou-le-retour-de-l-iran-comme-champion-de-la-cause-palestinienne-ardavan-amir-aslani

[7] https://fr.timesofisrael.com/la-turquie-ne-permettra-pas-lannexion-en-cisjordanie-previent-erdogan/

[8] https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/pays-arabes-ont-ils-abandonne-cause-palestinienne-2020-06-30-1201102657

[9] https://www.lefigaro.fr/international/le-hamas-avertit-que-toute-annexion-de-pans-de-la-cisjordanie-equivaudrait-a-une-declaration-de-guerre-20200628

Les visées néo-ottomanes de Recep Tayyip Erdogan

Les récents accrochages entre la France et la Turquie survenus au large de la Libye rappellent les intentions politiques d’Ankara. Les dirigeants turcs ne s’en cachent pas. La mer méditerranée représente « la fenêtre de la Turquie sur le monde ». Cette réappropriation du passé par le Président turc, Recep Tayyip Erdogan, entérine ses desseins néo-ottomans. En effet, les interventions militaires en Syrie, en Libye, en Irak et au Yémen stipulent que la Turquie envisage d’étendre sa zone d’influence. Membre de l’organisation du traité nord Atlantique (OTAN) depuis 1952, la Turquie s’impose comme une puissance active et dissuasive. Au travers de ses discours patriotiques et clivants et par l’accaparement de l’idéologie des Frères musulmans, Ankara entend rabattre les cartes en Méditerranée orientale. Or, la refonte de son ancien pré-carré constitue une menace existentielle pour plusieurs pays souverains ainsi que pour ses propres alliés.

Description : Macintosh HD:Users:alexandreaoun:Desktop:Capture d’écran 2020-06-23 à 13.48.33.png

Le retour de l’Histoire

Dans la sémantique turque, la Méditerranée orientale est nommée « la mer blanche » (Akdeniz). C’est une région mouvante sans frontières fixes. Dans l’imaginaire ottoman, cette zone géographique représente un espace naturel d’expansion et de conquête.

Pour les souverains d’Istanbul, cette « mer blanche » était un « lac ottoman ». En effet à partir du XVIe siècle, l’Empire ottoman conquiert la Syrie et l’Algérie (1516), l’Égypte (1517), le littoral libyen (1551) ainsi que Chypre (1571). Il s’impose comme la puissance orientale de l’époque. Au XVIe siècle, on évoque la Pax Ottomana dans la région. Durant environ 4 siècles, le Proche-Orient et une partie de l’Afrique du Nord se retrouvent sous la domination ottomane. Au gré des époques, les populations conquises obtiennent plus d’autonomie mais restent soumises à l’autorité centrale.

Tout au long de cette période, l’Empire ottoman s’oppose à l’Empire des tsars de Russie. Moscou lorgne sur certains territoires européens et entend s’imposer en mer Noire[1]. Une série de conflits entre les deux puissances au XVIIIe siècle affaiblit durablement Istanbul.

De surcroît, au XIXe siècle, Istanbul est en proie à des troubles internes, entretenus et accentués par les puissances occidentales. De ce fait, l’Empire se disloque. Il perd successivement la Grèce (1821), Chypre (1878), l’Égypte (1882), la Libye (1911), la Syrie et la Palestine (1916). Les Européens imposent leurs revendications sur la Méditerranée orientale et la Turquie se recentre sur son territoire après la chute de l’Empire ottoman en 1923.

Ainsi dans l’inconscient turc, la Méditerranée orientale évoque un passé glorieux, fait de domination et d’expansion. Cependant, elle symbolise également un traumatisme. Traumatisme dû à la fin d’une apogée. Son déclin et son démembrement constituent les plaies historiques non refermées de la nation turque.

Dans une logique expansionniste et de retour de l’Histoire, le Président turc veut replacer la Turquie au centre de l’échiquier du Levant. Comme à l’époque ottomane, Ankara et Moscou s’affrontent et profitent du désengagement des occidentaux pour étendre leurs zones d’influences respectives[2].

Imposer ses vues sur la Méditerranée orientale

Depuis la décennie 2000, la Turquie souhaite construire une politique arabe basée sur des échanges commerciaux. Après avoir vainement tenté de créer en 2010 une zone de libre échange « Shamgen » avec les pays du Levant (Jordanie, Syrie et Liban), Receip Tayyip Erdogan profite des « Printemps arabes » pour s’immiscer davantage dans les affaires de la région. Le Président turc se pose en héraut du monde sunnite et n’hésite pas à apporter une aide logistique et militaire à certaines mouvances djihadistes.

Ce faisant, la Turquie entreprend de renouer avec son passé glorieux. Elle veut reformer son glacis protecteur en territoire arabe. Les nombreuses interventions militaires en Syrie et en Irak confirment ses desseins néo-ottomans. En Syrie, Ankara est engagé dans la localité d’Idlib (au Nord Ouest du pays) et apporte un soutien sans faille au dernier bastion djihadiste. La Turquie est également intervenue à maintes reprises contre l’irrédentisme kurde à la frontière syro-turque. Tout récemment, l’armée turque a lancé une opération terrestre contre les autonomistes kurdes irakiens du parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Cette ingérence est une violation de la souveraineté irakienne[3].

Description : Macintosh HD:Users:alexandreaoun:Desktop:0-1.jpg

La Libye est un autre champ de bataille pour la politique interventionniste d’Erdogan. Après la signature d’une série  d’accords entre les deux pays, prévoyant l’exploitation de gisements d’hydrocarbures offshore, la Turquie décide de soutenir militairement le gouvernement libyen d’accord national (GNA), reconnu par la communauté internationale[4] et dirigé depuis Tripoli par Faïez Al-Sarraj. Grâce à l’aide turque, les forces du GNA ont stoppé les troupes du maréchal dissident Khalifa Haftar dans sa tentative de conquête de la capitale libyenne. De surcroît, la contre-offensive du GNA se rapproche de la ville de Syrte, fief du maréchal Haftar. Ce dernier est financé par les Émirats arabes unis, l’Arabie Saoudite et l’Égypte. Il reçoit également un soutien des mercenaires russes du groupe Wagner. Cette opération militaire participe encore un peu plus à la « miliciarisation » du territoire libyen. La présence turque pourrait devenir permanente. En effet, Ankara envisage d’établir deux bases sur le littoral libyen[5].

La militarisation accrue et les ambitions turques inquiètent la France et l’Otan, qui prônent une désescalade du conflit. Le dernier incident franco-turc au large de la Libye le 17 juin dernier confirme la divergence des intérêts. Des frégates turques ont illuminé à trois reprises avec leur radar un navire français[6]. En mission pour l’Otan, ce dernier cherchait à contrôler un cargo, suspecté de transporter des armes vers la Libye. Cet événement n’est pas anodin et renforce considérablement l’image de la Turquie comme puissance incontournable. Cette dissuasion parachève la volonté d’Erdogan de s’imposer en Méditerranée.  Malgré sa présence dans l’Otan, Ankara souhaite influer le positionnement de l’organisation selon ses propres intérêts. Cette politique aventureuse est un pari risqué, car les efforts de guerre coûtent cher à une économie turque déjà fragilisée.

 Les Frères musulmans : une idéologie au service de l’expansionnisme turc

Les drapeaux turcs brandis à Tripoli en Libye, à Tripoli au Liban et dans plusieurs régions syriennes attestent de l’influence d’Ankara dans son ancien pré-carré. Les interventions ne se limitent pas uniquement à des intérêts territoriaux et énergétiques. Les desseins néo-ottomans participent activement à l’expansion de l’idéologie des Frères musulmans.

Au Moyen-Orient, l’idéologie et la religion sont les deux composantes qui outrepassent de loin l’appartenance nationale et l’ethnicité. La Turquie n’est pas un pays arabe, mais elle peut compter sur l’influence des Frères musulmans pour se constituer un réseau d’alliance qui supplante l’arabité. Avec le Qatar, Erdogan adopte une posture conciliante à l’égard des« printemps arabes ». Ils savent que l’idéologie « frériste » fourmille dans les franges populaires de la communauté musulmane sunnite.

Par l’entremise des mosquées, des écoles coraniques et de nombreuses associations caritatives et éducatives, les Frères musulmans tissent leurs réseaux. Le Qatar en est le principal bailleur alors que la Turquie constitue le chaînon militaire de cette alliance. Le territoire turc est devenu le pays hôte de tous les Frères musulmans condamnés et expulsés de leur pays d’origine[7].

Néanmoins, cette confrérie se heurte à l’opposition de plus en plus vive de la part des Saoudiens et des Émiratis. En effet, Riyad et Abu Dhabi veulent annihiler l’influence des Frères musulmans au Moyen-Orient. Cette lutte contre le Qatar et la Turquie se matérialise par des affrontements entre factions opposées en Syrie et en Libye. Dernièrement, l’Égypte d’Abdel Fatah Al-Sissi a menacé la Turquie d’une intervention militaire en Libye, si la ville de Syrte venait à tomber. Ce contentieux entre les deux pays remonte au coup d’État militaire en 2013 contre le Président Mohamed Morsi, membre des Frères musulmans[8]. Ainsi, on assiste donc à une guerre par procuration de deux visions différentes de l‘Islam.

Durant la décennie 2010, la Turquie avait fait le choix d’une politique de « zéro problème avec les voisins ». Aujourd’hui, Ankara est au centre des bouleversements régionaux. En nostalgique de la gloire d’un Empire déchu, Erdogan n’hésite pas à utiliser la force militaire pour assoir ses visées hégémoniques sur la Méditerranée orientale.


[1] https://www.monorient.fr/index.php/2020/06/03/partie-ii-lempire-ottoman-lhomme-malade-de-leurope/

[2] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/06/18/de-la-syrie-a-la-libye-le-projet-neo-ottoman-d-erdogan_6043286_3210.html

[3] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/06/17/la-turquie-lance-une-operation-terrestre-contre-le-pkk-dans-le-nord-de-l-irak_6043159_3210.html

[4] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/06/05/le-gaz-au-centre-de-l-engagement-militaire-turc-en-libye_6041879_3212.html

[5] http://www.opex360.com/2020/06/12/la-turquie-fait-une-demonstration-de-force-en-mediterranee-et-envisage-detablir-deux-bases-permanentes-en-libye/

[6] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/06/17/paris-denonce-une-man-uvre-turque-recente-extremement-agressive-en-mediterranee_6043175_3210.html

[7] http://fmes-france.org/linfluence-des-freres-musulmans-sur-la-politique-regionale-de-la-turquie-par-ana-pouvreau/

[8] https://www.lefigaro.fr/international/l-egypte-se-dit-prete-a-intervenir-directement-en-libye-20200621

Le Liban et la Syrie au bord du chaos ?

Ces deux pays voisins, historiquement liés par un destin commun et mouvementé, sont en proie à une crise économique et sociale sans précédent, qui résulte d’une interdépendance des deux systèmes. Un événement à Damas entraîne automatiquement des répercussions à Beyrouth. La corruption endémique d’une classe politique libanaise vieillissante, les nouvelles sanctions américaines (loi César) contre le régime syrien et la dépréciation des deux monnaies raniment la grogne populaire. Au gré de l’histoire, les relations syro-libanaises s’apparentent à des « intimes étrangers ». Plus que de simples voisins, ils partagent un dialecte, une culture multiconfessionnelle mais s’entredéchirent à l’aune des bouleversements régionaux[1]. La récente actualité met une fois de plus en exergue l’imbrication des deux appareils étatiques pour le meilleur et pour le pire.

Description : Macintosh HD:Users:alexandreaoun:Desktop:unnamed.jpg
Frontière syro-libanaise

La reprise des contestations

Il est bien loin le temps du confinement. La pandémie du Covid-19 n’aura octroyé qu’une courte période de répit pour le nouveau gouvernement du Premier ministre libanais Hassan Diab. Malgré la bonne gestion de la crise sanitaire, les manifestations ont repris depuis avril 2020.

Ce mouvement de contestation sociale a débuté en octobre 2019 suite à une taxe controversée sur l’application téléphonique WhatsApp. Très vite, le spectre des revendications s’est élargi. La foule des manifestants de tout bord réclame « la tête » des responsables libanais, accusés d’avoir pillé les ressources du pays. Progressivement, les clivages politiques ressurgissent et certains essayent de se réapproprier ce soulèvement spontané. D’un côté, on retrouve les forces du 14 mars (bloc politique constitué du Courant du futur, des Forces libanaises et du Parti socialiste progressiste), qui apportent un soutien inconditionnel à la « Thawra » (Révolution) et souhaitent la chute du gouvernement. De l’autre, le bloc du 8 mars (Hezbollah, CPL et Amal) se mue en garant de la stabilité du pays, tout en appuyant les revendications légitimes de la rue. Ainsi, le pays du Cèdre sombre une fois de plus dans un manichéisme politique. Révolution ou anti-révolution, telle est la question !

Or, les raisons semblent plus profondes et la teneur des propos initialement tenue par les manifestants se radicalise. Récemment, des heurts entre partisans chiites du Hezbollah et sunnites du Courant du futur ont eu lieu à Beyrouth, ainsi que des affrontements avec les forces de l’ordre[2]. Le Hezbollah devient la cible principale. Une frange des manifestants demande l’application de la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies sur les armes du parti chiite. Ce faisant, les récriminations pointent ouvertement l’influence grandissante du Hezbollah sur le Liban. Le Parti de Dieu encaisse conjointement la vindicte populaire et les pressions financières américaines. L’hypothèse d’une marginalisation sur la scène politique libanaise est envisageable.

De son côté, la Syrie de Bachar Al-Assad n’arrive pas à convertir ses succès militaires en succès politique. Engluées dans une crise économique sans précédent, plusieurs régions du pays ont manifesté contre la hausse des prix des produits de première nécessité[3]. Dans les villes du Sud de la Syrie, à Sweida et à Deraa, les manifestants protestent contre la pauvreté, sans mettre en cause le pouvoir central de Damas. Parallèlement, les partisans du régime sont descendus dans les rues pour réaffirmer leur soutien au clan Al-Assad.

Esseulé, Bachar Al-Assad peine à proposer un plan de sortie de crise. Son allié russe s’impatiente et réclame des réformes politiques et économiques pour procéder à un règlement du conflit. Cependant, l’inflation galopante des monnaies syriennes et libanaises entrave fortement tout processus de développement.

Les rouages de la crise économique

Connu et apprécié pour son système bancaire au mécanisme opaque, le Liban sombre dans une crise financière sans précédent, dont les conséquences aggravent la situation syrienne. En défaut de paiement depuis mars 2020, le nouveau gouvernement libanais tente tant bien que mal d’imposer des réformes de fond contre la corruption pour relancer l’économie du pays. Or, la précarité gagne du terrain, 1 habitant sur 2 vit sous le seuil de pauvreté. La monnaie libanaise est dépréciée et connaît son plus bas niveau historique. Son cours par rapport au dollar plonge. Le taux actuel de change avoisine les 5 000 livres libanaises (LL)[4]. À la fin de la guerre civile en 1990, la LL était un garant de stabilité avec une indexation au dollar qui équivalait à 1 500 LL. Cette crise financière nécessite un plan d’urgence.

Certains partis sollicitent l’aide du Fonds monétaire international (FMI) pour débloquer la situation financière. Or, cette aide est conditionnée avec l’adoption de mesures d’austérité. Le Hezbollah s’alarme sur une potentielle mise sous tutelle du Liban par le FMI, faisant le jeu de ses détracteurs. Ainsi, le pays est plongé dans les affres d’une crise économique et financière dont les conséquences sociales sont déjà visibles.

Les manifestations de la faim s’enveniment. En marge des rassemblements, certains s’en prennent aux banques, symbole de la corruption, et pillent également plusieurs magasins. Auparavant considéré comme « la Suisse du Moyen-Orient », le Liban est aujourd’hui gangréné par l’absence de changement.

Acculé par 9 années de guerre, le voisin syrien subit les contrecoups de la crise économique au Liban. Beaucoup de riches syriens avaient placé leur argent dans les banques libanaises. Le gel des avoirs, la pénurie du dollar et la limitation des importations font plonger la livre syrienne (LS) à un niveau record, aggravant le quotidien de toute une population. Avant la guerre civile syrienne, un dollar valait 50 LS. Durant le conflit, le coût de la vie a été multiplié par 10, la LS oscillait entre  500 et 1000 pour un dollar au gré des spéculations. Aujourd’hui, avec les répercussions de la crise libanaise, couplée à la fermeture des frontières en raison du Covid-19, le dollar a franchi le seuil des 2000 LS.

Cette hausse des prix accentue encore un peu plus la misère sociale de toute une population. Les habitants ont dû mal à se nourrir. Dans la banlieue de Homs, les habitants masquent difficilement leur désespoir « Aujourd’hui, on ne se nourrit plus que de pain et d’oignon ». D’autres plus véhéments, pointent du doigt les sanctions américaines qui empêchent le redressement du pays « Tant que les Américains n’auront pas eu ce qu’ils souhaitaient en Syrie, ils continueront à nous harceler ». Néanmoins, cette crise est pluridimensionnelle.

La famille Assad entend sanctuariser ses acquis en promouvant une « réconciliation nationale », quitte à s’opposer à ses proches. En effet, dernièrement un contentieux familial a opposé Rami Makhlouf (cousin germain du Président syrien et principal fortune du pays) à Bachar Al-Assad. Cette secousse au sommet de l’État, suivi du limogeage du Premier ministre Imad Khamis a aggravé la situation politique[5]. Pour calmer les esprits et dans une logique de refonte de la société et de légitimation du pouvoir, Damas souhaite lutter contre la corruption. Cependant, le processus de reconstruction se retrouve paralysé par le durcissement des nouvelles sanctions américaines.

Loi « César » (Caesar Syria Civilian Protection Act): nouvelles sanctions américaines

Depuis 1979, les Etats-Unis ont placé la Syrie sur la liste des pays soutenant le terrorisme. Parallèlement, au gré des rebondissements régionaux, Washington impose des sanctions financières à des hommes d’affaires syriens. Barack Obama avait justifié l’emploi des sanctions « silver bullet » par la nécessité d’un changement sans l’utilisation de la force armée. Ainsi, les sanctions doivent contraindre un pays donné à entreprendre des réformes allant dans le sens des intérêts américains.

Depuis le début du conflit, l’administration américaine fait pression afin que Bachar Al-soit évincé du pouvoir et ainsi, casser « l’axe de la résistance » allant de Téhéran à Beyrouth. Cette alliance hétérogène entrave les plans de Washington et de ses alliés saoudiens et israéliens. De surcroît, dans un agenda politique bien précis, les pressions américaines visent également à enclencher le début des négociations de paix entre la Syrie et Israël. Ces sanctions sont là pour rappeler à l’administration syrienne le poids omnipotent des Etats-Unis.

Dans les faits, cette nouvelle série de sanctions doit entrer en vigueur le 17 juin 2020, après avoir été adoptée par le Sénat et le Congrès[6]. Elle vise à empêcher drastiquement les investissements étrangers en Syrie. Tous les pays qui entretiennent des relations commerciales seront pénalisés. Ceci aura un impact sur les entreprises libanaises, rendant le Liban davantage vulnérable économiquement. Cette loi, qui touche à tous les domaines, va asphyxier l’économie syrienne. Or une fois de plus, c’est le peuple syrien qui va en faire les frais. De ce fait, l’ambassadeur syrien à l’ONU Bachar Jaafari accuse l’Occident de « terrorisme économique »[7].

Le Proche-Orient constitue un immense nœud gordien. Tous les évènements sont liés. La situation au Liban et en Syrie doit être étudiée et comprise dans un ensemble plus large. Les contestations sociales sont la conséquence d’une crise économique, elle-même entretenue et accentuée par le régime des sanctions. Ces dernières répondent à une logique de sape de l’influence iranienne au Levant… au détriment des simples citoyens.


[1] Elisabeth Picard, « Liban-Syrie intimes étrangers : un siècle d’interactions sociopolitiques », Actes Sud, 2016

[2] http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20200607-liban-d%C3%A9bordements-beyrouth-manifestation-anti-syst%C3%A8me

[3] https://www.lefigaro.fr/international/syrie-la-fronde-druze-repart-dans-le-sud-20200611

[4] https://www.france24.com/fr/20200613-liban-manifestation-naufrage-economique-gouvernement-promesse-enrayer-depreciation

[5] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/en-syrie-assad-change-de-premier-ministre-20200611

[6] https://orientxxi.info/magazine/loi-cesar-les-dilemmes-des-sanctions-contre-la-syrie,3961

[7] https://lemonde-arabe.fr/01/05/2019/pour-lambassadeur-de-syrie-a-lonu-loccident-pratique-un-terrorisme-economique/

Partie II : Les Croisades (1095-1291) : le choc des civilisations ?

L’arrivée des croisés en Orient à la fin du XIe siècle chamboule les équilibres préétablis. La création des États latins au Levant et les exactions commises poussent les musulmans à se restructurer militairement. Initialement désunis, ils se rassemblent et se fédèrent sous la houlette des figures telles que Salah Al-Din, d’Al-Âdil, d’Al-Kâmil ou encore de Baybars. Par l’entremise de négociations, de sièges et de batailles, les troupes musulmanes reprennent peu à peu les territoires conquis. De leur côté, les croisés n’ont pas les moyens de leurs ambitions. Ils s’enlisent dans une entreprise coûteuse et périlleuse.

Cette période de chamboulement recèle d’interactions culturelles, religieuses et économiques. En dépit des antagonismes et des affrontements, l’Occident chrétien et l’Orient musulman se « découvrent ». À ce jour, les Croisades constituent le maillon initial d’une histoire tumultueuse entre les deux rives de la Méditerranée.

Description : Macintosh HD:Users:alexandreaoun:Desktop:84c49626f7_131685_croisade-2.jpg

La riposte musulmane 

Après l’humiliation de la première croisade et l’établissement des 4 États latins au Levant, le monde arabo-musulman renoue avec la notion de Djihad (guerre sainte) contre l’occupant. Dès 1144, le comté d’Édesse tombe entre les mains de l’émir Zanki, de la dynastie Seldjoukides. Cette perte importante fragilise l’économie et la cohésion des différents États chrétiens en Orient. Elle entraîne le déclenchement de la deuxième croisade, prêchée notamment par le moine Bernard de Clairvaux.

Cette seconde croisade est conduite par le roi de France Louis VII et l’empereur germanique Conrad III. Ils empruntent la même route terrestre que lors de la première croisade. L’objectif est de reprendre le comté d’Édesse aux Seldjoukides. Mais face à la résistance musulmane, les croisés décident de faire le siège de Damas, cité très riche et d’une importance stratégique. La ville est dirigée par la dynastie turque des Bourides, qui avait initialement refusé de s’opposer aux croisés. Malgré la dureté du siège, les habitants damascènes résistent et obligent les troupes franques à rebrousser chemin en 1148. Cette tentative se solde par un échec cuisant.

Auréolé de cette victoire, le monde musulman se fédère peu à peu et veut récupérer Jérusalem, troisième ville sainte de l’Islam. Néanmoins, l’Orient reste divisé. Sous la houlette de Noureddine, fils de l’émir Zanki, la Syrie est unifiée. Il envoie le jeune Salah Al-Din (connu en Occident sous le nom de Saladin) mettre fin à la dynastie fatimide en Égypte. Cette dynastie disparaît en 1171. Suite à la mort de Noureddine en 1174, Saladin s’autoproclame sultan et entend devenir le maître incontesté de l’Orient musulman. D’origine kurde d’Irak, il devient le fondateur de la dynastie des Ayyoubides.

Saladin se lance à l’assaut de la ville de Tibériade pour mettre fin aux exactions du baron Renaud de Châtillon. Ce dernier prévoyait même une expédition à la Mecque. Face à la débâcle des croisés, Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, décide de venir en aide aux Francs. Conséquemment, Jérusalem se retrouve sans défense. Les troupes croisés et musulmanes se rencontrent à Hittîn. Les troupes franques sont encerclées et massacrées. Ainsi, Saladin entre victorieux à Jérusalem le 2 octobre 1187. Les chroniqueurs de l’époque mentionnent le comportement chevaleresque du souverain musulman ainsi que sa bonhommie[1]. En effet, il aurait laissé la vie sauve aux habitants chrétiens de la ville sainte. Il rétablit le culte musulman tout en conservant le culte chrétien. La reconquête de Jérusalem par les troupes musulmanes justifie l’appel à la troisième croisade.

Le sursaut des croisés

À l’annonce de la chute de Jérusalem en 1187, l’Angleterre, l’Allemagne et la France participent à une nouvelle expédition au Levant. Au cours de la traversée, l’empereur germanique Frédéric Ier Barberousse se noie dans les eaux d’un fleuve de Cilicie (Asie mineure), entraînant la dispersion de ses troupes.

Contrairement aux précédentes, la troisième croisade (croisade des rois) emprunte la voie maritime. Les navires italiens transportent les troupes et les cargaisons vers l’Orient[2]. Sous le commandement du roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion et du roi de France Philippe Auguste, les troupes franques se dirigent vers Saint Jean d’Acre. Faisant le siège, les croisés finissent par s’emparer de la ville. S’ensuivent plusieurs négociations pour la libération des prisonniers musulmans en échange d’une forte rançon et de la rétrocession de la relique de la Vraie Croix. Essayant de gagner du temps pour rassembler le butin, Saladin impatiente Richard Cœur de Lion qui finit par massacrer les prisonniers. Quant à lui, le roi de France décide de retourner en Occident, laissant sur place 10 000 chevaliers[3].

Désormais seul, le roi d’Angleterre se lance à la conquête de Jérusalem. Or, Saladin entrave fortement sa progression avec la technique de la terre brûlée, obligeant ainsi Richard Cœur de Lion à négocier avec son frère Al-Âdil. Selon les chroniqueurs arabes, ces négociations voient naître une amitié entre les deux protagonistes. Les longues discussions aboutissent à une trêve militaire. Celle-ci stipule que la ville sainte reste aux mains des musulmans, qui s’engagent à garantir la liberté de pèlerinage. Quant à eux, les croisés contrôlent un territoire allant de Tyr à Jaffa. À la mort de Saladin en 1193, son frère Al-Âdil prend le pouvoir et instaure des relations plus ou moins pacifiques avec les États latins. Son fils Al-Kâmil épouse la même politique jusqu’en 1238.

La parenthèse de la quatrième croisade

Description : Macintosh HD:Users:alexandreaoun:Desktop:1011214-La_quatrième_croisade.jpg

Cette croisade confirme les antagonismes et les contentieux entre les chrétiens d’Occident et les chrétiens d’Orient. Depuis plusieurs décennies, Venise s’impose comme une ville commerçante et entend accroître ses prérogatives sur la côte adriatique. Malgré l’objectif initial d’atteindre le Levant et de libérer le Saint Sépulcre, la quatrième croisade s’adonne au sac de Constantinople en 1204 et s’empare de la ville. De fait, les Byzantins sont chassés et se replient vers Nicée et Trébizonde.

Cette quatrième expédition parachève la division entre les deux églises. Elle ternit également l’image pieuse et intègre du chevalier croisé.

Le grand chamboulement

Lancée en 1215 par le pape Innocent III, cette cinquième croisade rassemble le duc d’Autriche et le roi de Hongrie. Ils décident d’attaquer Damiette, située à l’embouchure est du Nil. Les croisés veulent affaiblir l’Égypte avant de récupérer Jérusalem. La ville de Damiette tombe aux mains des croisés. Face à cette débâcle, le souverain Malik Al-Kâmil propose de restituer aux Latins l’ancien royaume de Jérusalem à l’exception de la Transjordanie. Forts de leur victoire, les croisés refusent et décident de marcher vers le Caire. Piégés par la crue du Nil, ils sont finalement contraints de rendre Damiette aux Ayyoubides.  

Description : Macintosh HD:Users:alexandreaoun:Desktop:8e_croisade.jpg

La sixième croisade est le fait d’arme de l’empereur germanique Frédéric II en 1228. Après plusieurs négociations et contacts diplomatiques avec Al-Kâmil, il obtient la ville de Jérusalem, de Bethléem et de Nazareth sans avoir versé une goutte de sang. Jérusalem est reconnue ville sainte pour les deux religions. Néanmoins, ce succès n’est pas reconnu en Occident pour cause d’excommunication de l’empereur par le pape. À cette époque naît un contentieux avec le groupe des Templiers. Initialement ce groupe de moines combattants, fondé en 1118, devait défendre les pèlerins allant à Jérusalem. Peu à peu, ils constituent un contre pouvoir en s’arrogeant des fonctions financières et commerciales.

En 1244, la ville de Jérusalem est finalement reprise par les Khwarezmiens, tribu d’Asie centrale. La perte de la ville sainte déclenche la septième croisade en 1248. Sous le commandement du roi de France Louis IX, les troupes croisées tentent d’assiéger une seconde fois Damiette en Égypte. La ville se rend finalement le 6 juin 1248. Or atteint du typhus, le roi défait est contraint d’abandonner la ville et fut prisonnier. Il est libéré contre une importante rançon. À défaut d’avoir pu reconquérir Jérusalem, il se dirige à Saint Jean D’acre en 1250 où il réorganise les défenses de la ville avant de repartir en France, suite au décès de sa mère Blanche de Castille en 1254.

Les résidus des États latins sont peu à peu pris en étau par l’arrivée des hordes mongoles d’Hulagu (petit fils de Gengis Khan) qui pillent tout sur leur passage (sac de Bagdad en 1258) et par l’avènement de la nouvelle dynastie musulmane des Mamelouks. Le souverain mamelouk Baybars fait preuve d’intransigeance vis-à-vis des États latins qui l’ont pourtant aidé à repousser les Mongols lors de la bataille d’Aïn Jalout en Galilée en 1260. Le sultan Baybars reconquiert petit à petit toutes les possessions croisés. Nazareth, Bethléem, Césarée puis la place des Templiers à Beaufort tombent une à une.

La huitième et dernière croisade n’y change rien. Louis IX repart en expédition en 1270 et s’arrête à Tunis, où il compte christianiser le territoire et se servir de cette base arrière pour attaquer l’Égypte. Mais victime de la peste ou dysenterie (selon différentes sources), le roi de France meurt en 1270 à Tunis. Le souverain Baybars reprend son entreprise de dépossession des places croisés. Il conquiert la forteresse du Krac des Chevaliers. De plus, son successeur rase et massacre la ville de Tripoli. Le territoire croisé ne se limite plus qu’à la ville de Saint Jean D’acre. La dernière expédition militaire italienne rompt la trêve négociée avec les musulmans en 1272. Elle s’adonne aux massacres et rappelle les exactions et les crimes commis lors de la première croisade. Les croisés italiens tuent toutes les personnes portant une barbe, musulmans et chrétiens orientaux confondus.

Ce faisant, le sultan mamelouk Al-Achraf Al-Khalil fait le siège de Saint Jean D’Acre, poussant les derniers templiers et les derniers croisés à quitter la ville le 18 mai 1291. Dans l’empressement, ils se ruent sur les embarcations vénitiennes. Pleines, elles s’échouent sur les rivages. C’est ainsi, que se clôture l’épopée des croisades.

Cette rencontre, cette confrontation entre deux mondes demeure un souvenir douloureux pour l’Orient. L’image d’un Occident agresseur est entretenue au gré des époques. Les croisades nourrissent ainsi un sentiment de défiance entre les deux rives de la Méditerranée. Malgré les antagonismes et les affrontements, cette période constitue tout de même un enrichissement mutuel dans le commerce, les sciences et en théologie.

Bibliographie :

  • Michel Balard, « Croisades et Orient latin, XI- XIV siècle, Armand Colin, 2001
  • Anne-Marie Edde et Françoise Micheau, « L’Orient au temps des croisades », Flammarion, 2002
  • Amine Maalouf, « Les Croisades vues par les Arabes », J’ai lu, 1983

[1] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-Croisades-1096-1291-le-choc-de-la-rencontre-entre-deux-mondes-2-3.html

[2] https://www.persee.fr/doc/ccmed_0007-9731_1967_num_10_39_1418?q=croisades

[3] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-Croisades-1096-1291-le-choc-de-la-rencontre-entre-deux-mondes-3-3.html

Partie I : Les Croisades (1096-1291) : le choc des civilisations ?

Même si les Croisades datent du XIe siècle, elles demeurent un sujet de discordes et de controverses. Cette rencontre entre deux mondes, deux religions et deux cultures, ceux de l’Occident chrétien et de l’Orient musulman, continue d’attiser les passions et de susciter les craintes. Cette période constitue un bouleversement dans les consciences. En Orient, le souvenir des Croisades perpétue l’image d’un Occident agresseur. En Occident, ces expéditions guerrières répondent à une menace et sont justifiées et motivées officiellement pour la reconquête de Jérusalem et la protection des pèlerins.

Au Moyen-Orient, ce souvenir douloureux est actualisé au gré des interventions occidentales. On se souvient tous de Georges W. Bush  invoquant une croisade contre le terrorisme, au lendemain des attentas du 11 septembre 2001. Néanmoins, en dépit des actions militaires qui ont secoué le bassin oriental de la Méditerranée pendant deux siècles, cette période a vu naître des interactions culturelles et économiques.

Description : Macintosh HD:Users:alexandreaoun:Desktop:1011212-les-premieres-croisades.jpg

À la veille des Croisades :

À la veille des Croisades, le pourtour méditerranéen est divisé en 3 régions distinctes et subdivisées : l’Empire byzantin, l’Occident et le monde arabo-musulman.

L’Empire byzantin constitue la partie orientale de l’ancien Empire romain, déchu en 476. Depuis l’avènement de la nouvelle religion musulmane au VIIe siècle, l’Empire byzantin perd peu à peu les territoires orientaux. Affaibli, il se recentre sur l’Anatolie et la mer Égée. La défaite de Mantzikert en 1071, aux confins de la Turquie actuelle, parachève l’expansion des Turcs Seldjoukides en Orient et confirme le repli et l’affaiblissement des Byzantins[1]. De surcroît, la chrétienté ne forme pas un bloc homogène. En Orient, plusieurs églises répondent à une liturgie et une théologie différentes en s’interrogeant sur la nature divine. Or, la division est consumée avec l’Occident en 1054 suite au Grand schisme. Le contentieux sur la primauté du pape rompt l’unité de l’Église. Ainsi, deux groupes distincts s’opposent : les Orthodoxes d’Orient et les Catholiques d’Occident.

De son côté, l’Occident se compose d’une multitude de seigneuries et royaumes à superficie variable au gré des conquêtes. Après la chute de l’Empire romain en 476, les différents seigneurs se tissent des fiefs. Ils s’enorgueillissent tous d’être sous la protection de l’Église, qui incarne le pouvoir centralisateur et omnipotent de l’époque. À la veille des Croisades, la peur de l’An Mil s’empare de l’Occident. Il représente le millénaire de la mort du Christ (1033), censé punir le monde chrétien pour ses pêchés. Cette lecture exagérée fédère la chrétienté contre un potentiel ennemi commun.

Pour sa part, le monde arabo-musulman est en pleine expansion depuis l’avènement de la nouvelle religion. Après avoir conquis la péninsule arabique à la mort de Mahomet en 632, les troupes musulmanes s’emparent de la Syrie, de la Palestine et de l’Égypte. Jérusalem est conquise en 638. Ces conquêtes territoriales s’accompagnent généralement d’une islamisation des populations autochtones. Néanmoins, plusieurs minorités chrétiennes demeurent sur place. C’est le cas des maronites, des melkites, des syriaques, des chaldéens et des coptes. L’expansion territoriale est fulgurante. En l’espace d’un siècle, les musulmans sont aux portes de l’Occident chrétien à Poitiers en 732. Après l’apogée des premières dynasties Omeyades et Abbassides, le monde musulman est en proie à des divisions internes. À partir de 969, un califat fatimide, de confession chiite, voit le jour en Égypte et en Syrie. Ailleurs, les territoires sont morcelés en diverses entités politico-territoriales[2]. De plus, l’arrivée de populations nomades turcophones chamboule l’équilibre préétabli. Ces derniers embrassent le sunnisme et deviennent de redoutables adversaires de l’Empire byzantin. Ils forment la dynastie des Seldjoukides. Ainsi à la veille des croisades, une fracture très nette s’installe dans le monde musulman. Le pouvoir religieux est aux mains du Calife arabe de Bagdad, quant au pouvoir militaire, il est l’apanage du Sultan Seldjoukides.    

Les raisons officielles et officieuses des Croisades :

Pour justifier une telle entreprise, il est courant de citer l’appel à la Croisade du pape Urbain II en 1095 lors du concile de Clermont Ferrand. En analysant ce texte, on se rend compte que la partie dédiée à la lutte contre « l’infidèle » (le musulman) ne représente qu’une infime partie. En effet lors de ce concile, le pape met l’accent sur le respect du dogme, sur la conduite des prêtres et l’obligation du jeûne. Néanmoins, cet événement demeure le prétexte officiel et direct au début des Croisades[3].

Or, les raisons sont plus profondes. Depuis l’avènement de la nouvelle religion musulmane et sa fulgurante expansion vers l’Europe, l’Islam est un sujet de préoccupation pour l’Occident chrétien. Ce dernier entend défendre les frontières naturelles de la chrétienté. Les troupes musulmanes sont présentes en Corse, en Sicile, dans les Baléares et dans la péninsule ibérique où ils commettent plusieurs razzias[4]. De surcroît, l’empereur byzantin Alexis Comnène alerte l’Occident sur les dangers des troupes turques et arabes. En effet, depuis la défaite de Mantzikert en 1071, les pèlerins chrétiens ne peuvent plus se rendre dans la ville sainte de Jérusalem. Il informe également l’Occident sur le pillage et la destruction de l’Église du Saint-Sépulcre en 1009 par le calife fatimide Al-Hakim[5].

Face à cette menace existentielle, le pape Urbain II promet à ceux qui porteront la croix et qui participeront à ce pèlerinage armé l’absolution de leurs pêchés. La raison première invoquée est sans nul doute le recouvrement des droits pour le pèlerinage à Jérusalem. Or, la défense de la ville Sainte sert également de prétexte à une entreprise plus large, celle de lutter et de stopper l’expansion musulmane. De ce fait, prédicateurs et prêtres prêchent la guerre sainte dans les villages européens pour grossir les armées.

Cette notion de « croisade » n’est connue qu’à partir du XIIIe siècle. À l’époque, on parle de « voyage à Jérusalem » ou de « pèlerinage » en reprenant une sémantique guerrière et de conquête contre un ennemi (l’infidèle). À cheval et surtout à pied, l’aventure s’avère périlleuse. Par amateurisme et par excès de zèle, bon nombre de croisés perd la vie sur le chemin de l’Orient.

La création des États latins d’Orient :

Description : Macintosh HD:Users:alexandreaoun:Desktop:Carte etats latin Orient.png

Très vite, l’annonce d’un pèlerinage en terre Sainte prend de l’ampleur en Occident. De nombreuses familles pauvres délaissent leurs conditions miséreuses et espèrent un avenir meilleur en Orient. Guidée par le prédicateur Pierre l’Ermite, la croisade des pauvres commet des massacres sur les populations juives en Europe centrale. Une fois arrivée en Anatolie, ils sont massacrés par les troupes turques[6].

La première croisade débute réellement en 1096 avec la participation de barons et chevaliers de renoms, à l’instar de Godefroy de Bouillon, de Baudoin de Boulogne ou encore de Raymond de Saint Gilles. Ils font une halte à Constantinople auprès de l’empereur byzantin, en lui promettant que les futurs territoires conquis seront sous son autorité. La croisade se transforme en une réelle entreprise de conquête. Une fois sur place, ils ne tiennent pas compte des accords passés avec l’empereur. En effet, ils se créent des États indépendants en Orient. Le comté d’Édesse est administré par Baudoin de Boulogne et la principauté d’Antioche est fondée par Bohémond de Tarente[7].

La ville de Jérusalem tombe aux mains des croisés le 15 juillet 1099. Selon les chroniqueurs de l’époque, les chevaliers chrétiens s’adonnent à des massacres, ne faisant aucune distinction entre les chrétiens orientaux et les musulmans. Godefroy de Bouillon s’empare du royaume de Jérusalem. Le dernier État latin à être fondé est le comté de Tripoli sur la côte libanaise. Aidé par des chrétiens maronites, Raymond de Saint Gilles érige une citadelle au cœur de la ville.

Ce faisant, la première croisade est une réussite politique et territoriale pour les croisés. En repoussant les musulmans dans les terres, ils se sont accaparés une bande littorale allant de l’Anatolie à Gaza. La survie de ces micros États dépend de l’aide matérielle et humaine envoyée par l’Occident. Ainsi plusieurs générations naissent en Orient, ils s’imprègnent de la culture locale, on les nomme les « Poulains ». Par méconnaissance de la région et de la culture, les nouveaux arrivants commettent plusieurs exactions qui dissuadent la majorité de leurs coreligionnaires orientaux de les rejoindre.

De leur côté, les troupes musulmanes, surprises par la première croisade, se sentent humiliées par un ennemi extérieur[8]. Depuis l’avènement de l’Islam, les musulmans n’avaient pas connu semblable défaite sur leur terre. C’est ainsi que la notion de Djihad refait surface. En opposition aux croisades, une lutte armée contre l’infidèle (le chrétien) est prônée. Conséquemment, deux mondes ultra-confessionnalisés se font face. L’un et l’autre se considèrent et se perçoivent comme des ennemis naturels. La période des croisades voit naître et se consolider des antagonismes politiques, territoriaux et religieux.


[1] Vincent Déroche, Vincent Puech, « Le monde byzantin 750-1204 », Atlande, 2007

[2] https://www.cairn.info/croisades-et-orient-latin–9782200264987-page-171.htm

[3] https://www.persee.fr/doc/efr_0223-5099_1997_act_236_1_6047

[4] https://www.persee.fr/doc/efr_0223-5099_1997_act_236_1_6067

[5] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-Croisades-1096-1291-le-choc-de-la-rencontre-entre-deux-mondes-1-3.html

[6] https://www.persee.fr/doc/efr_0223-5099_1997_act_236_1_6067

[7] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-Croisades-1096-1291-le-choc-de-la-rencontre-entre-deux-mondes-2-3.html

[8] Amin Maalouf, « Les croisades vues par les Arabes », J’ai lu, 1983

Il y a 20 ans, l’armée israélienne abdiquait au Sud-Liban

Au lendemain de la création de l’État d’Israël en 1948, le Liban participe brièvement avec les armées jordaniennes, égyptiennes, syriennes et irakiennes à la première guerre israélo-arabe. Conscientes des risques d’une guerre face à l’État hébreu, les autorités libanaises se risquent à une posture d’équilibriste. Prenant ses distances avec les milieux panarabes, Beyrouth obtient les bonnes grâces de Washington pour ses réformes libérales.

Or compte tenu de la conjoncture, le pays du Cèdre se retrouve soumis aux soubresauts de l’Histoire régionale dans la décennie 70. L’arrivée des réfugiés palestiniens et les desseins de l’administration israélienne font du Liban le théâtre d’une confrontation aux multiples facettes. Dans sa politique jusqu’au-boutiste, Tel-Aviv lorgne sur le territoire libanais au point d’intervenir à maintes reprises. En raison d’une farouche opposition, l’armée de Tsahal s’enlise au Sud-Liban.

Retour sur les 3 décennies d’intervention israélienne au Liban.

Description : Macintosh HD:Users:alexandreaoun:Desktop:1200px-BlueLine.jpg

Les raisons de l’occupation israélienne

Suite à la première défaite arabe de 1948, 150 000 palestiniens s’installent au Sud-Liban[1]. Ils sont accueillis par des populations majoritairement chiites, politiquement proches des milieux nassériens et panarabes. Au fur et à mesure des débâcles arabes, l’exode palestinien se poursuit et s’accélère vers les pays frontaliers. Cette zone devient peu à peu le terreau des mouvements pro-palestiniens. Plusieurs milices se forment dans les années 60. De surcroît, selon les accords du Caire de 1969, les groupes armés palestiniens peuvent mener des opérations contre Israël depuis le Sud-Liban. C’est à cette époque que le Liban devient l’épicentre des tensions israélo-palestiniennes. 

Or, cette présence étrangère ébranle la cohésion nationale. L’armée libanaise s’oppose tant bien que mal aux différents groupes palestiniens. De son côté, Israël fait pression sur les autorités libanaises afin qu’elles mettent fin aux actions de ces milices. Ainsi, l’aviation israélienne commence à pilonner méthodiquement les infrastructures du Liban pour accentuer la coercition. Au sein même de la société libanaise, la division se consomme, entre d’une part les partisans et sympathisants des milices palestiniennes et d’autre part certains groupes chrétiens, farouches adeptes de l’indépendance du Liban[2].

Peu à peu, le pays du Cèdre sombre dans une guerre inévitable en 1975 entre factions opposées, où les puissances étrangères soufflent consciencieusement sur les braises[3]. Après plusieurs assassinats ciblés et plusieurs frappes aériennes, l’armée israélienne intervient une première fois en 1978 (Opération Litani) pour mater les groupes pro-palestiniens à la frontière. En effet, la cause palestinienne s’enracine dans les esprits et les consciences des habitants du Sud qui apportent une aide non négligeable aux Fedayins (combattants palestiniens). De ce fait, Israël va s’appuyer massivement sur l’Armée du Sud Liban (ASL), fondée en 1976, pour stopper les salves palestiniennes. En effet, constituée en majeure partie de Chrétiens du Sud du pays, cette armée suit les directives de Tel-Aviv.

L’adoption de la résolution 425 du Conseil de sécurité des Nations unies, stipule l’envoi de la FINUL en 1978 pour sécuriser le Sud Liban, en créant une zone démilitarisée. Malgré ce dispositif international, les tensions s’accentuent.

De l’occupation à l’enlisement

La lutte contre les milices palestiniennes sert de prétexte direct et officiel à l’armée israélienne pour intervenir au Liban. Or, cette opération militaire est dictée par des impératifs d’ordre territorial, hydraulique mais également politique. En 1982, Oded Yinon un journaliste et fonctionnaire israélien écrit un article intitulé « Une stratégie pour Israël dans les années 80 »[4]. Il y théorise la volonté israélienne de dislocation du tissu social des pays voisins, notamment l’Irak, la Syrie et le Liban. Ainsi, par l’entremise de groupes opposés, Israël doit promouvoir la division au sein de ces États. S’agissant du Liban, les autorités israéliennes tissent des liens avec des partis chrétiens et attisent les tensions communautaires. De plus, Israël ne cache guère sa volonté d’occuper le fleuve Litani au Liban. Contrairement à l’État hébreu, le Liban est pourvu d’importantes ressources hydrauliques. À cette époque, la stratégie israélienne réside également sur l’occupation d’une zone stratégique afin de négocier la paix (Cf le Golan syrien et le Sinaï égyptien).

Suite à une tentative d’assassinat de l’ambassadeur israélien à Londres, l’armée israélienne lance le 6 juin 1982 l’opération Paix en Galilée. Celle-ci a pour butde museler l’appareil militaire des groupes palestiniens de Yasser Arafat, présents au Sud-Liban et à Beyrouth. Cette intervention militaire est également conditionnée par un impératif géopolitique, celui de contrecarrer l’influence syrienne au Liban. En quelques semaines, les troupes israéliennes sont à Beyrouth. Acculés, les miliciens de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) sont obligés de fuir vers Tunis. C’est une réelle démonstration de force de la part de Tsahal. De surcroît, le gouvernement israélien noue des liens avec les Forces libanaises de Bachir Gemayel en vue d’un futur accord de paix entre les deux pays. Finalement, une fois nommé Président de la République libanaise, Bachir Gemayel est probablement assassiné pour son positionnement pro-israélien. En représailles, les Forces libanaises se livrent à un massacre de masse dans le camp palestinien de Sabra et Chatilla en septembre 1982, avec la complicité de l’armée israélienne.

En réponse à cette intervention illégale, la communauté chiite du Sud du pays se structure et commence à s’imposer sur l’échiquier politico-militaire libanais. En effet, suite à l’occupation partielle du Liban par les forces israéliennes, une partie de la population décide de prendre les armes et de former une résistance locale. Avec l’aide de l’Iran, les habitants du Sud du pays et de la Bekaa s’organisent et reçoivent du matériel militaire. C’est en 1982, suite à l’occupation israélienne du Sud-Liban que le puissant parti chiite Hezbollah voit le jour. Israël venait de « créer » son prochain ennemi pour les prochaines décennies[5].   

Le Hezbollah harcèle méthodiquement les troupes israéliennes et l’ASL, en se livrant à une véritable guérilla. L’affrontement et la désobéissance sont permanents tant l’occupation est perçue comme une opprobre par les habitants de la région. Le Hezbollah gagne peu à peu ses lettres de noblesse pour sa résistance face à Tsahal. La popularité du mouvement chiite est consubstantielle avec l’enlisement israélien. Au Moyen-Orient, le Hezbollah devient la première armée à véritablement mettre en échec la première puissance militaire de la région.

Les conséquences d’un retrait programmé

Dès 1985, l’armée israélienne entame un relatif retrait de ses forces du Liban. Malgré la fin de la guerre civile en 1990, Tel-Aviv reste secondée par l’ASL pour quadriller une zone tampon à la frontière. Le Hezbollah, quant à lui, multiplie les actions militaires pour repousser l’ennemi hors des frontières du Liban. Dans une logique souveraine, le mouvement chiite participe à la refonte de l’État libanais post guerre civile[6]. Face à l’harcèlement constant du Hezbollah, l’armée du Sud Liban perd du terrain.

Suite à des tirs de roquettes à la frontière, Israël lance une énième opération contre la milice libanaise en 1996. Intitulée Raisins de la Colère, cette intervention se solde par plusieurs bombardements, notamment ceux d’un camp de réfugiés de l’ONU à Cana au Liban. Devant l’impossibilité de contenir et de désarmer le Hezbollah et face aux pressions internationales, Israël n’atteint pas ses objectifs.

Les troupes israéliennes annoncent officiellement le retrait de leurs forces du Sud-Liban le 25 mai 2000. Affaiblie et isolée, l’ASL s’effondre. Le 25 mai 2000 est la date de libération du Sud-Liban. C’est également un jour férié et fêté dans l’ensemble du pays. Néanmoins, l’armée israélienne occupe toujours illégalement les fermes de Chebaa et ce, malgré la résolution 425 de l’ONU.

De 1978 à 2000, l’armée israélienne a occupé illégalement une partie du Liban. En 22 ans, elle a atteint le fleuve Litani, a chassé les miliciens de l’OLP, s’est alliée à une frange de la communauté chrétienne, mais a surtout contribué à l’émergence du Hezbollah. Engluée dans des difficultés, l’armée israélienne est contrainte d’abandonner ses visées sur le territoire libanais. Elle laisse derrière elle un pays meurtri par plusieurs années d’occupation, des villages rasés, des milliers de victimes civils et militaires ainsi que d’innombrables dégâts matériels.


[1] Xavier Baron, « Histoire du Liban », Tallendier, 2017

[2] Nadine Picaudou « La déchirure libanaise », Editions Complexe, 1992

[3] Hervé Amiot « La guerre du Liban (1975-1990) : entre fragmentation interne et interventions extérieures », Les clés du Moyen-Orient, 2013/ www.clesdumoyentorient.com

[4] https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2007-2-page-149.htm

[5] Dominique Avon et Anaïs-Trissa Khatchadourian, « Le Hezbollah : de la doctrine à l’action », Seuil, 2010

[6] Sabrina Mervin « Le Hezbollah, état des lieux », Sindbad, 2008

La grande révolte arabe de 1936-1939 : naissance du nationalisme palestinien

Au lendemain de la première guerre mondiale, la Grande-Bretagne et la France participent activement à la refonte du Moyen-Orient selon leurs propres intérêts. Officiellement maître de la Palestine mandataire en 1922, Londres opte pour une politique sioniste au détriment de la population locale. Après avoir promis « un Foyer national juif » en 1917 lors de la déclaration Balfour, le gouvernement britannique fait face à une colère populaire. Exploités et humiliés, les Arabes font de la Palestine le cœur de même de l’arabité. Face à l’érosion de leurs droits et aux confiscations de leurs terres, émerge un sentiment d’identité et de nationalité palestinienne, prélude d’une longue et surprenante histoire de la résistance.

Description : Macintosh HD:Users:alexandreaoun:Desktop:unnamed.gif

Les prémices d’un soulèvement

Au lendemain de la déclaration Balfour en 1917, encourageant l’émigration juive, les contestations des Palestiniens se font de plus en plus vives. En effet, cette déclaration unilatérale légifère sur la création d’un foyer national juif en Palestine. Des émeutes éclatent partiellement en 1920, 1921 et 1929 pour réclamer la fin du mandat britannique, et surtout s’opposer farouchement au projet sioniste.

La Palestine devient progressivement le cœur battant de l’arabité face au sionisme[1]. Les deux idéologies s’opposent par l’entremise de factions armées. Des organisations paramilitaires se forment. Lors des nombreux troubles de la décennie 1920, plusieurs attaques sont commises de part et d’autre. La Couronne britannique favorise logiquement le projet sioniste, alors que les Palestiniens reçoivent l’appui moral, financier et militaire des Arabes du Proche-Orient [2].

L’arrivée d’Adolf Hitler à la tête de l’Allemagne en 1933 accentue la crise en Palestine. En effet, en raison de l’idéologie nazie, plus de 135 000 juifs émigrent en Palestine à cette période[3]. Incapables de se structurer politiquement face à une menace commune, cet afflux massif de personnes et de capitaux renforce l’inquiétude palestinienne. En proie à des divisions claniques et mouvements rivaux, les Palestiniens sont désunis. Entre les partisans d’une entente avec les Britanniques et les nationalistes adeptes d’une lutte totale, les leaders palestiniens peinent à fédérer.

Face aux connivences avérées anglo-sionistes et à la volonté du nationaliste sioniste David Ben Gourion de fonder un futur État juif en Palestine, certains nationalistes palestiniens n’hésitent pas à se rapprocher de l’Allemagne nazie. Cette initiative répond à un impératif de survie. En tant qu’ennemi de Londres, Berlin fait office d’allié de circonstance pour certains Arabes. L’affrontement semble inévitable et ce, en dépit des nombreux efforts britanniques pour trouver une solution pacifique.

En 1935, Izz al-Din al-Qassam, prédicateur musulman d’origine syrienne, affronte avec ses partisans les opposants sionistes et britanniques. Il meurt lors d’une bataille contre l’armée anglaise le 20 novembre 1935[4]. Son action politico-militaire fait de lui l’un des pères fondateurs du nationalisme palestinien. Il sera considéré comme le premier martyr de la cause palestinienne. En prônant le djihad contre l’occupant, Izz al-Din al-Qassam éveille une prise de conscience populaire, quant à la possibilité d’une lutte armée pour soutenir les revendications politiques.

De la grève à la révolte

Les troupes britanniques s’évertuent à rétablir l’ordre en Palestine mandataire. Les autochtones palestiniens sont de plus en plus virulents et exigent qu’on respecte leurs droits. Dans ce contexte houleux et vindicatif, 2 juifs sont assassinés par des extrémistes arabes le 15 avril 1936. En représailles, un groupe sioniste ôte la vie à deux Arabes, et 9 Juifs sont tués à Jaffa. Acculés, les Anglais décrètent immédiatement l’état d’urgence et imposent un couvre-feu.

Sous la houlette du mufti de Jérusalem Amin al-Husseini, également chef du haut comité arabe (Al-Hay’a al-Arabîya al-Ulya) formé le 12 avril 1936, la Palestine entre en grève générale contre l’occupant. Les produits anglais et sionistes sont boycottés. Les Palestiniens refusent de payer l’impôt. Divers pans de la société sont paralysés (ports, écoles, justice…) et les entreprises palestiniennes sont fermées. Par l’entremise de ces actions politico-sociales[5], les chefs palestiniens espèrent arracher des concessions à l’Empire britannique en s’attaquant méthodiquement à leurs sources de revenus. S’ensuivent des attaques menées par des insurgés arabes, partisans d’Al-Qassam. Ils sabotent les chemins de fer ou le pipeline reliant Kirkouk à Haïfa[6]. Face à l’étendue de cette grève généralisée et la montée de la violence, les Anglais envoient une commission pour étudier les revendications palestiniennes.

La commission Peel constate que Juifs et Arabes ne peuvent vivre au sein d’un même État. Elle décide par l’intermédiaire de lord Peel de découper la Palestine en deux États bien distincts : la Galilée et l’ensemble du littoral formeraient un État juif et le reste du territoire jusqu’à la Transjordanie (actuel Jordanie) constituerait un État arabe. Les sionistes, dirigés par David Ben Gourion, sont favorables à ce plan. Les Arabes le rejettent catégoriquement et préconisent la création d’un État indépendant qui garantirait les droits fondamentaux des minorités juives. Devant l’échec des négociations, la contestation reprend et s’intensifie. Le commandant Andrew, gouverneur anglais chargé de la Galilée, est assassiné. La communauté druze, historiquement proche des Anglais, est également prise pour cible.

La Palestine devient de facto un véritable bourbier pour les troupes anglaises. La Grande-Bretagne décide d’accentuer sa répression sélective et s’attaque aux chefs nationalistes et aux notables arabes. Au summum de la crise, Londres envoie jusqu’à 20 000 hommes supplémentaires pour mater la révolte. Amin al-Husseini est obligé de s’exiler à Beyrouth où il prend contact avec des dirigeants nazis. Le bilan de cette grande révolte arabe de 1936-1939 en Palestine mandataire est élevé. 5 000 Arabes, 200 Britanniques et 500 Juifs sont morts et près de 9 000 Arabes sont emprisonnés.

Les conséquences à court terme

Compte tenu de la colère arabe et de l’incapacité britannique à administrer la Palestine, les Anglais promulguent un troisième Livre blanc en 1939. L’immigration juive doit être freinée. La vente des terres arabes aux Juifs est limitée et réglementée. Ce Livre blanc  dispense également aux Arabes palestiniens des concessions politiques avec la promesse d’indépendance dans les 10 ans.

Cette période de tensions communautaires a vu s’enraciner dans le paysage politico-militaire de la Palestine des groupes paramilitaires. L’organisation sioniste Haganah (qui signifie défense en hébreu) bien entraînée, a excellé contre les groupes palestiniens, plus brouillons et plus anarchiques dans leurs méthodes. Ce groupuscule sert de supplétif à l’armée britannique. De surcroît, le groupe armé nationaliste Irgoun prend de l’ampleur avec la contestation arabe de 1936. Cette organisation militaire s’impose également comme une puissante force politique, prônant un sionisme révisionniste[7]. Elle est partisane d’un État juif sur les deux rives du Jourdain, faisant fi des revendications palestiniennes.

Quant aux Palestiniens, bien que désorganisés et divisés sur le plan militaire et politique, ils embrassent majoritairement le nationalisme et préconisent la lutte contre l’occupant. Malgré la défaite, cette grande révolte jette les bases d’une organisation politique patriotique, soutenue par l’ensemble de la région. De ce fait, Arabes et Juifs campent sur des positions diamétralement opposées où le compromis semble inenvisageable. D’un côté comme de l’autre, les revendications se durcissent. Les autorités britanniques sont dépassées par les évènements.

Dans ce jeu de billard à trois bandes, les Anglais ont le rôle d’arbitre. Conciliants et bienveillants à l’égard des Juifs, ils indisposent les Arabes. La politique coloniale britannique et le pari sioniste plongent la région dans un cycle de tensions communautaires et territoriales. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les Palestiniens doivent une fois de plus céder une partie de leurs droits pour des crimes qu’ils n’ont pas commis.


[1] https://www.persee.fr/doc/raipr_0033-9075_2012_num_182_1_4393

[2] https://www.aljazeera.com/archive/2003/12/2008410112850675832.html

[3] https://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1954_num_63_335_14349

[4] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Revolte-arabe-de-1936-1938.html

[5] https://www.monde-diplomatique.fr/1985/01/SANBAR/38384

[6] Ilan Pappe, « Une terre pour deux peuples, Histoire de la Palestine », Fayard, 2004

[7] James Barr, « Une ligne dans le sable », Perrin, 2017

La déclaration Balfour de 1917 : prélude à la création de l’État d’Israël

Parallèlement au dépècement méthodique des provinces arabes de l’Empire ottoman par les puissances coloniales anglaises et françaises, Londres « envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national juif » pour satisfaire les desseins de l’idéologie sioniste. Cet événement marquant du 2 novembre 1917 est connu sous le nom de « Déclaration Balfour », du nom du ministre anglais des Affaires étrangères de l’époque. Or, cette déclaration totalement en contradiction avec ses engagements initiaux assène un coup fatal aux aspirations arabes du Proche et Moyen-Orient. En effet, après les accords secrets de Sykes-Picot en mai 1916 et la fausse promesse d’indépendance suite à la Grande révolte arabe de 1916-1918, la politique coloniale britannique plonge la région dans les soubresauts de l’histoire, dont les conséquences sont encore visibles…

Description : Macintosh HD:Users:alexandreaoun:Desktop:Balfour_portrait_and_declaration.jpg

L’émergence du mouvement sioniste

La notion de sionisme date de la fin du XIXe siècle. La lente et difficile intégration des populations juives dans les pays européens poussent certains penseurs juifs à théoriser un concept sur la nation juive. De surcroît, en raison de la montée des théories antisémites en Europe de l’Est, notamment dans la Russie tsariste et les répressions violentes au sein des pogroms de la fin du XIXe, des Juifs veulent s’émanciper et favoriser le renouveau de l’identité juive. Dès lors, certains prônent déjà l’émigration des juifs en Palestine. Or à cette époque, le sionisme ne s’enracine pas dans les esprits et les consciences de la majorité. C’est un courant radicalement opposé à leurs identités européennes et aux préceptes du judaïsme.

L’attachement de la communauté juive à la Palestine n’est pas nouveau. Il s’explique par le fait que les juifs habitaient en Terre Sainte avant d’être chassés par les Romains en 135 après J-C[1]. De plus, le mot sionisme fait référence à Sion, une colline de Jérusalem. Les références à Sion sont nombreuses dans la liturgie et dans les prières juives. Néanmoins, les Juifs pratiquants attendent la venue du Messie pour retourner en Terre Promise.

Il faut attendre les écrits du journaliste juif d’origine hongroise Théodor Herzl afin que le sionisme s’inscrive dans la durée. Il conceptualise le sionisme politique à une époque où l’antisémitisme fait rage en Europe. Dans le contexte de l’affaire Dreyfus en France et face à l’impossibilité de l’assimilation des populations juives, Théodor Herzl écrit en 1896 « Der Judenstaat » (l’État des juifs). L’année suivante, il préside l’Organisation sioniste mondiale. Cependant, il hésite sur le lieu de ce futur foyer national juif. Initialement, il envisage l’Ouganda ou l’Argentine avant de se focaliser sur la Palestine.

Théodor Herzl se rapproche  des puissances financières juives (notamment la famille Rothschild), pour asseoir et donner du poids à son projet. Dès le début du XXe siècle, les riches financiers juifs achètent des terres en Palestine pour l’établissement des futurs colons (les Kibboutz). De ce fait, les idées de Herzl se diffusent rapidement en Europe et outre-Atlantique.

En 1882, 20 000 juifs[2] sont présents en Palestine. Ils ne représentent que 3% de la population qui compte 600 000 musulmans et chrétiens. Avec l’émergence du sionisme, l’émigration juive en Palestine se déroule en plusieurs étapes. Lente au départ, en raison de la méfiance de l’Empire ottoman et des réticences des Juifs européens, elle s’accélère et devient exponentielle avec la déclaration Balfour de 1917.

Les dessous de la déclaration Balfour

Durant la première guerre mondiale, la Grande-Bretagne participe activement à la refonte du Moyen-Orient selon ses propres intérêts. Après les accords secrets de Sykes-Picot en 1916 et la fausse promesse d’indépendance faite aux Arabes, Londres voit dans le mouvement sioniste une opportunité à saisir. En mauvaise posture sur le front européen et oriental, les Britanniques cherchent à canaliser les aspirations sionistes pour s’assurer un soutien de poids au Proche-Orient contre l’Empire ottoman. En effet, la Grande-Bretagne entend sanctuariser le Canal de Suez pour son commerce vers les Indes en sécurisant l’Égypte et la Palestine[3].

Bien que touchant simplement une minorité, le mouvement sioniste est soutenu par d’influentes personnalités juives en Europe et en Amérique. En défendant les revendications sionistes, Londres s’assure un soutien économique. Les motivations anglaises sont donc d’ordre commercial, financier et territorial. Dès lors, les contacts entre le gouvernement anglais et les différentes organisations du mouvement s’intensifient. Arthur Balfour, ministre des Affaires étrangères britannique, rencontre Lord Rothschild et Chaïm Weizman, vice-président de la fédération sioniste de Grande-Bretagne. Leurs négociations doivent aboutir à un accord, indiquant que le gouvernement britannique est favorable à la création en Palestine « d’un Foyer national juif ».

Après cinq versions, Arthur Balfour publie le 2 novembre 1917 une lettre à Lord Rothschild[4] :

« Le Gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour les Juifs et fera tout ce qui est en son pouvoir pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, soit aux droits et au statut politique dont les Juifs disposent dans tout autre pays. »

Les mots de cette déclaration sont choisis avec minutie. Arthur Balfour emploie le terme de « Foyer » et non d’État, pour « rassurer » les populations autochtones sur les desseins sionistes. Néanmoins, les Arabes ne sont pas véritablement nommées, il les désigne par « les communautés non juives ». En une lettre, le cours de l’Histoire régionale se trouve bouleversé et plongé dans un cycle infernal de tensions communautaires et territoriales, dont l’Empire britannique en est le principal coupable et responsable.

Les conséquences régionales…

Cette déclaration est rendue publique le 9 novembre 1917. Les Arabes syriens et égyptiens, toutes confessions confondues s’opposent farouchement au futur établissement d’un foyer national juif en Palestine. Cette déclaration coloniale sonne le glas d’une nation arabe unifiée. Le rêve d’indépendance est brisé. En l’espace de deux ans, les Arabes passent d’une tutelle ottomane à une tutelle européenne. De surcroît, impuissants et humiliés, ils assistent à l’arrivée d’une population étrangère sur leur terre.

Les nations européennes emboitent le pas et s’alignent sur les positions britanniques. De fait, c’est une victoire pour le mouvement sioniste qui s’internationalise et obtient une garantie juridique. Dès lors, s’ensuit une période de confrontation idéologique entre deux courants diamétralement opposés, le sionisme contre le nationalisme arabe.

Dès 1914, l’écrivain palestinien chrétien Khalil Sakakini écrit sur le danger que représente le sionisme pour les habitants de la région : « les sionistes veulent mettre la main sur la Palestine (…) Ils entendent briser ce maillon et diviser la nation arabe afin d’empêcher son unité et sa cohésion (…) Si vous voulez mettre un peuple à mort, coupez-lui la langue, saisissez ses terres, c’est précisément ce que veulent faire les sionistes avec nous »[5].

La Palestine est officiellement sous mandat britannique suite à la conférence de San Remo en 1920. Désabusés et une fois de plus lésés, les Arabes cachent difficilement leurs inquiétudes vis à vis du projet sioniste[6]. La déclaration Balfour de 1917 reste l’un des documents diplomatiques les plus importants du XXe  siècle. Elle entérine et légifère sur la présence juive en Palestine, ouvrant la voie à la future création de l’État d’Israël en 1948. Ce document dégradant est la source d’un conflit aux multiples facettes qui se prolonge à ce jour, avec le démembrement progressif et inique de ce qu’était la Palestine.

En tant qu’instigatrice de cette déclaration, la Grande-Bretagne bafoue le droit des Palestiniens à disposer d’eux-mêmes. Comme le dit à juste titre Arthur Koestler, journaliste juif d’origine hongroise : « Une nation (la Grande Bretagne) a solennellement promis à une seconde (le peuple juif) le territoire d’une troisième (le peuple palestinien). »


[1] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Sionisme-et-creation-de-l-Etat-d.html

[2] https://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1954_num_63_335_14349

[3] https://blogs.mediapart.fr/mongi-benali/blog/301217/une-nation-solennellement-promis-une-seconde-le-territoire-dune-troisieme

[4] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Declaration-Balfour.html

[5] Le Monde diplomatique, Manière de voir « Palestine : un peuple, une colonisation », Février-Mars 2018, p-91

[6] Henry Laurens, « La Question de Palestine tome premier, 1799-1922, L’invention de la Terre sainte », Fayard, 1999