Les Houthis: une milice chiite yéménite au service de l’Iran ? (Partie 2/2)

L’histoire du Yémen est un imbroglio religieux et politique, résultat d’une succession de guerres et de colonisations menées par différentes puissances. Jamais réellement uni, le pays le plus pauvre du Moyen-Orient, subit au gré des périodes les influences des différentes mouvances salafistes, marxistes et chiites révolutionnaires… Les Chiites du pays, en proie à la marginalisation à l’instar des Chiites libanais dans les années 70, ont oeuvré à la renaissance de leur communauté zaydite à travers une révolution culturelle et une présence politique.

De mouvement intellectuel dans les années 80-90, il s’est transformé en une redoutable milice armée suite aux différents affrontements contre le pouvoir central à partir de 2004. De surcroît, l’intervention de la coalition arabe au Yémen depuis 2015, menée par l’Arabie saoudite, se révèle être un véritable bourbier économique et militaire. Le but initial était de saper rapidement l’influence iranienne dans ce pays limitrophe. Or, aujourd’hui en raison de la durée du conflit, des bombardements aléatoires de la coalition et du mutisme des dirigeants occidentaux, l’opinion internationale s’émeut et se scandalise face à cette guerre sous médiatisée.

Arabie saoudite- Iran : guerre par procuration au Yémen …

Au lendemain des affrontements en 2010, le pouvoir central est déliquescent. La contagion du « Printemps arabe » arrive au Yémen. De surcroît, la majeure partie de la population se soulève pacifiquement pour contester le manque de légitimité du gouvernement de Sanaa. C’est une aubaine pour les Houthis. Dans un premier temps, ils se greffent à ce mouvement fédérateur afin de s’intégrer sur l’échiquier politique national. Or, le projet de dialogue national pour une transition politique s’effectue sous l’égide des pays du Golfe, donc profondément opposé aux rebelles houthis. Dès lors, Ansar Allah ne reconnaît pas l’autorité du nouveau Président Abdrabbo Mansour Hadi. De son côté, l’ancien Président Saleh se rallie à ses anciens ennemis pour récupérer le pouvoir. En effet, les partisans de ce dernier fournissent aux Houthis de nombreux équipements militaires. Ceci permet dès 2014, au mouvement zaydite de sanctuariser ses acquis territoriaux tout en progressant rapidement vers la capitale Sanaa. Le mouvement devient peu à peu une puissance militaire capable de se déployer et de contrôler plusieurs régions stratégiques.

 En septembre 2014, les Houthis contrôlent plusieurs quartiers de la capitale. Le Président Hadi est contraint de fuir à Aden puis de se réfugier en Arabie saoudite. La situation est délétère. La mouvance terroriste (Al-Qaïda au Yémen ainsi que Daech) s’immisce durablement dans les affaires internes du pays. Elle diligente des attentas dans les mosquées zaydites pour se débarrasser de « ces chiites hérétiques ».

De plus, les évènements régionaux ont un impact sur la situation locale. L’accord sur le nucléaire iranien en juillet 2015 contrarie durement les desseins saoudiens. Pour eux, il faut impérativement lutter contre toute forme d’influence iranienne au Moyen-Orient, quitte à financer la nébuleuse djihadiste. C’est à partir de cette époque, qu’une coalition arabe regroupant 9 pays (Arabie saoudite, Bahreïn, Égypte, les Émirats Arabes Unis, Jordanie, Koweït, Maroc et Soudan) intervient militairement pour mettre fin à la rébellion houthis. Cette coalition reçoit l’aide matérielle et logistique non négligeable des Etats-Unis, de l’Angleterre, de la France et d’Israël. Les nombreux bombardements aléatoires sur les villages zaydites poussent de nombreuses tribus à rejoindre le mouvement houthis.

En raison de la durée des combats et de l’urgence de la situation humanitaire sur place, l’ancien Président Saleh se rapproche de l’Arabie saoudite pour tenter de négocier. Véritable pied de nez aux Houthis, il est assassiné en décembre 2017 lors d’un attentat, commis assurément par la rébellion zaydite.

À l’échelle régionale, les Houthis rejoignent « l’axe de la résistance » formé par l’Iran, les milices irakiennes chiites, l’armée syrienne de Bachar Al-Assad, le Hezbollah libanais et la résistance palestinienne. Les discours d’Abdul Malik Al-Houthi, leader du mouvement, corroborent cette analyse. L’idéologie anti-impérialiste iranienne s’enracine durablement dans les couches populaires zaydites. C’est dans une logique de chiisme politique révolutionnaire que l’Iran pérennise un réseau d’alliance hostile aux Etats-Unis, à Israël et à l’Arabie saoudite. De son côté, la coalition arabe, menée par Riyad, est engluée dans une guerre interminable qu’elle ne peut gagner. Les investissements massifs dans les armements européens contrastent avec le manque de résultat sur le terrain. Au contraire, ce sont mêmes les Houthis qui infligent de lourds dégâts à la coalition. C’est une défaite psychologique et militaire pour les principaux pays du Golfe.  Récemment, devant l’enlisement de la situation, ils ont été contraints d’envoyer une délégation pour négocier avec la rébellion.

Sur fond de rivalité irano-américaine

Grand allié de l’Arabie saoudite, Washington veut saper l’influence iranienne au Moyen-Orient, et cela passe par un soutien inconditionnel à l’offensive de Riyad contre les Houthis.  Néanmoins, cette guerre est plus longue et plus couteuse que prévue. La coalition arabe est embourbée au Yémen, les objectifs ne sont pas atteints, et pire encore, la rébellion yéménite inflige de nombreux dégâts aux troupes saoudiennes. Ansar Allah arrive même à bombarder des infrastructures pétrolières d’Aramco à Jeddah[1].

Plus l’Arabie saoudite s’enlise dans ce conflit, plus les Houthis sanctuarisent leurs acquis territoriaux. Ces derniers profitent des faiblesses de leurs ennemis régionaux pour avancer leurs pions. Perçus comme le bras armé de l’Iran, cette milice a pourtant une logique yéménite nationaliste. Compte tenu des ingérences extérieures et des nombreux bombardements, plusieurs tribus adhérent et soutiennent la résistance houthistes dans leur lutte pour la défense de la souveraineté nationale[2].

À l’échelle régionale, les récents accords entre les Émirats arabes unis et Israël confirment la rhétorique d’Ansar Allah comme quoi ils combattent « l’ennemi sioniste ». Washington a récemment déclaré son intention de placer la rébellion yéménite sur la liste des organisations terroristes[3]. Officieusement, c’est un moyen pour justifier la durée des combats et donc la vente d’armes à Abu Dhabi et à Riyad.

Aujourd’hui, force est de constater que la résistance Houthis est devenu un acteur incontournable de la scène régionale. En raison du mutisme des grands médias, ce mouvement est souvent assimilé au bras armé de l’Iran au Yémen, à l’instar du Hezbollah au Liban. Or, pour comprendre les desseins politiques de l’organisation, il faut se plonger dans l’histoire du zaydisme jusqu’à la révolution de 1962.

À la suite de la révolution iranienne en 1979, l’Iran parrainait cette communauté sous le prisme d’un éveil intellectuel et spirituel. Au gré des évènements et des tensions avec le pouvoir central, cette communauté s’est muée en une milice défendant son histoire et son identité pour l’intégrer sur l’échiquier national.

L’intervention de la coalition arabe déclenchée en 2015 est désastreuse. Elle a fait plus de 100 000 morts. La situation humanitaire est catastrophique. Cependant, les Houthis en sont les grands vainqueurs au détriment d’une coalition, menée par Riyad, de plus en plus critiquée par l’opinion internationale. En effet, Ansar Allah contrôle un quart du pays, et à peu près les deux tiers du « Yémen utile ». Les différents partis souhaitent dominer la zone du golfe d’Aden et le port d’Hodeidah, véritables zones stratégiques pour l’activité économique de la région. Or, l’issue du conflit semble incertaine tant les initiatives militaro-diplomatiques restent tributaires des exigences contradictoires des nombreux belligérants.

Le succès des Houthis résulte donc plus de l’incompétence de ses ennemis intérieurs et extérieurs que du prétendu et affirmé « soutien iranien ».

Bibliographie:

– Saoud El Mawla, « Le mouvement houthite au Yémen: d’une minorité politico-religieuse à une stratégie d’hégémonie », Maghreb-Machrek, 2018, p. 69-103

– François Frison-Roche, « Yémen: imbroglio politico-juridique, désastre humanitaire, impasse militaire », Institut français des relations internationales, 2017, p. 91-101

– Camille Verleuw, « Le chiisme paramilitaire », sécurité globale, 2017, p. 35-157


[1] https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20201124-arabie-saoudite-les-rebelles-houthis-revendiquent-l-attaque-d-une-installation-p%C3%A9troli%C3%A8re

[2] https://orientxxi.info/magazine/yemen-avec-de-tels-ennemis-les-houthistes-n-ont-pas-besoin-d-amis,4247

[3] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1751352/yemen-etats-unis-houthis-terroristes-donald-trump

Les Houthis: Une milice chiite yéménite au service de l’Iran ? (Partie1/2)

L’histoire du Yémen est un imbroglio religieux et politique, résultat d’une succession de guerres et de colonisations menées par différentes puissances. Jamais réellement uni, le pays le plus pauvre du Moyen-Orient, subit au gré des périodes les influences des différentes mouvances salafistes, marxistes et chiites révolutionnaires… Les Chiites du pays, en proie à la marginalisation à l’instar des Chiites libanais dans les années 70, ont oeuvré à la renaissance de leur communauté zaydite à travers une révolution culturelle et une présence politique.

De mouvement intellectuel dans les années 80-90, il s’est transformé en une redoutable milice armée suite aux différents affrontements contre le pouvoir central à partir de 2004. De surcroît, l’intervention de la coalition arabe au Yémen depuis 2015, menée par l’Arabie saoudite, se révèle être un véritable bourbier économique et militaire. Le but initial était de saper rapidement l’influence iranienne dans ce pays limitrophe. Or, aujourd’hui en raison de la durée du conflit, des bombardements aléatoires de la coalition et du mutisme des dirigeants occidentaux, l’opinion internationale s’émeut et se scandalise face à cette guerre sous médiatisée.

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De la fin de l’imanat à la restructuration d’une communauté :

Depuis 890, la communauté zaydite (population chiite du Yémen, ne reconnaissant que 5 imams) fonde un imanat dans la province Nord du Yémen. Cette population chiite ne partage pas les mêmes accointances théologiques et spirituelles que la majorité des Chiites dans le monde. Contrairement aux Chiites duodécimains, ils ne reconnaissent pas 12 imans mais 5 et n’attendent pas l’arrivée du Mahdi (l’imam caché). Cette opposition, les rapproche plus de certains rites sunnites. Majoritairement montagnarde, la population zaydite agit selon des codes et des traditions tribales. Retranchée dans son centre historique de Saada, la communauté zaydite vivait reculée des centres urbains et des plaines. Cette territorialisation explique en grande partie la marginalisation économique et sociale de la communauté à partir de la seconde partie du XXème siècle.

 Un temps conquis par l’Empire ottoman en 1535, les Yéménites zaydites s’opposèrent à l’invasion turque à partir de 1595, avant de retomber sous le joug d’Istanbul en 1872. Quant à elle, la partie Sud du pays tomba sous l’occupation britannique en 1830. Suite à la chute de l’Empire ottoman, le Yémen du Nord devient indépendant et constitue une monarchie de rite zaydite.

Dans un contexte d’essor du panarabisme sous l’ère de Gamal Abdel Nasser, le Yémen subit les contrecoups de la politique extérieure nassérienne. En effet, en 1962, Nasser envoie des troupes égyptiennes pour mettre fin à la monarchie zaydite afin d’instaurer une république. La même année, est proclamée la République arabe du Yémen. La révolution de 1962 marque la fin de l’imanat zaydite et de leurs prérogatives politiques. Cette date, est perçue comme une humiliation pour toute une communauté qui tentera au gré des évènements régionaux de se restructurer, de se régénérer pour lutter contre un gouvernement injuste (d’où la notion importante de rébellion dans les préceptes du zaydisme). Dès lors, les principaux pouvoirs passent aux mains des officiers de l’armée soutenus par l’Egypte. De son côté, le Yémen Sud devient indépendant en 1967 et rejoint l’axe soviétique en adoptant une politique marxiste. Plusieurs guerres fratricides opposent le Nord au Sud dans les années 70-80.

C’est en 1990, que les deux parties se réunissent pour former la République du Yémen sous la présidence d’Ali Abdallah Saleh. De ce fait, s’ensuit une lente et progressive marginalisation de la communauté zaydite du pays. Majoritaire au sein du Yémen Nord, les Zaydites deviennent minoritaires en raison de l’unification des deux régions. En effet, ils représentent 40% de la population et les Sunnites 60%.

La révolution islamique d’Iran : le nouvel éveil zaydite 

Dès 1979, l’émergence d’un chiisme politique révolutionnaire transcenda les frontières. Au Yémen, la communauté zaydite, nouvellement écartée du pouvoir politique depuis la révolution 1962, entend profiter de ce soulèvement pour s’affirmer politiquement sur la scène locale. Au début des années 80, les habitants du Nord du pays s’organisent. Ils créent un mouvement intellectuel politique dissident, calqué sur l’idéologie iranienne. Ils se nomment la jeunesse croyante (al Chabab al-mu’min). L’objectif initial est la refonte d’une identité culturelle et spirituelle chez les jeunes zaydites.

Ce bouillonnement intellectuel doit s’opposer à l’essor du salafisme sunnite dans la région. Le centre du mouvement se situe dans la ville historique de Saada, non loin de celui des salafistes qui se trouve à Damaj. En raison de l’unification du pays, le mouvement se mue petit à petit en un projet politique pour réintégrer la communauté dans le champ institutionnel. Le pluralisme permet aux zaydites de participer aux élections. Leur parti politique se nomme le parti du droit (Hezb al Haq). À l’instar du parti Amal au Liban dans les années 70, ce parti tente de représenter la communauté sous le prisme du politique afin de démarginaliser culturellement et économiquement cette population montagnarde.

Le résultat des élections de 1993 n’a pas les effets escomptés. Nostalgique du Yémen Nord, Le parti du droit va soutenir les séparatistes du Sud en 1994. Or, les principaux leaders du mouvement Badredinne Al Houthi et son fils Hussein sont contraints d’émigrer en Iran. Une fois sur place, ils multiplient les déplacement entre Téhéran et Beyrouth. Les contacts avec le Hezbollah libanais ont lieu dans la banlieue Sud de la capitale libanaise. Suite à la pression de plusieurs personnalités zaydites, le président Ali Abdallah Saleh les gracie.

Au lendemain des attentas du 11 septembre 2001 et de l’entrée d’Al-Qaïda au Yémen en 2002, le mouvement zaydite adopte une attitude plus régionale, plus vindicative à l’égard de l’Occident. La formulation du slogan témoigne assurément de ce changement : « Dieu est grand, mort à l’Amérique, mort à Israël, malédiction aux juifs, victoire de l’Islam ». Ce tournant coïncide également avec la politique d’éviction des chefs zaydites par le président Saleh.

L’intervention américaine en Irak en 2003 attise les tensions dans tout le Moyen-Orient. À Saada, fief des Houthis, est organisé une manifestation monstre contre l’occupation illégale. Les tensions s’accentuent et plusieurs accrochages éclatent entre la rébellion zaydite et le pouvoir central en 2004. La même année, le leader du mouvement Hussein Badredinne Al-Houthi meurt. Le mouvement zaydite prend définitivement le nom de « Houthi » après la mort de son chef et se livre à une véritable guérilla contre le gouvernement de Sanaa.

Jusqu’en 2010, les troupes gouvernementales et Ansar Allah (Les partisans de Dieu– autre nom des Houthis) s’engagent dans une véritable guerre civile. L’intensité des combats varie au gré des périodes de pourparlers. Les partisans du Président Saleh n’hésitent pas à s’allier avec les mouvances djihadistes du Sud pour annihiler la rébellion zaydite. C’est à partir de cette époque, que les gardiens de la révolution iranienne ainsi que les services de renseignements iraniens (Vevak) fournissent matériels et entraînements aux Houthis dans des bases secrètes en Érythrée.

Le conflit se régionalise encore un peu plus avec l’intervention de l’Arabie saoudite pour épauler le Président Saleh. Les bombardements ciblent les quartiers houthis au Nord du pays. Le gouvernement de Sanaa est littéralement pris en étau entre d’une part la rébellion zaydite du Nord, les mouvements marxistes séparatistes du Sud et l’hydre djihadiste qui sanctuarise plusieurs zones limitrophes avec l’Arabie saoudite. Le 25 novembre 2010, le leader spirituel du mouvement, Badredinne Al-Houthi, est assassiné par Al-Qaïda.

Bibliographie:

– Saoud El Mawla, « Le mouvement houthite au Yémen: d’une minorité politico-religieuse à une stratégie d’hégémonie », Maghreb-Machrek, 2018, p. 69-103

– François Frison-Roche, « Yémen: imbroglio politico-juridique, désastre humanitaire, impasse militaire », Institut français des relations internationales, 2017, p. 91-101

– Camille Verleuw, « Le chiisme paramilitaire », sécurité globale, 2017, p. 35-157

De Gaulle et le monde arabe

À l’occasion des 50 ans de la mort de Charles de Gaulle, le 9 novembre 1970, il est intéressant de rappeler le visionnaire qu’il fut, mais également le bâtisseur d’une politique arabe indépendante et consciente des réalités locales.

Homme de discours, ses mots ont une temporalité qui dépasse de loin son vivant. Pour le général, « l’Orient compliqué » est une région en perpétuel bouillonnement. Il qualifie le monde arabe de « passionnel et démentiel », en quête de régénération.

Le général de Gaulle à Alger en 1960

Passionné par l’Orient 

Son éducation militaire le plonge rapidement dans les ramifications complexes de l’Orient. Ainsi, il lit Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand, Une Enquête au pays du Levant et Un jardin sur l’Oronte de Barrès. Les nombreuses discussions avec son camarade Catroux, général d’armée et fin connaisseur du monde arabe, le captivent littéralement.

C’est au cours de ses trois années à Beyrouth de 1929 à 1931 ou il est affecté à l’État Major du Levant  qu’il se familiarise réellement avec la réalité du terrain. Il prend conscience de la problématique kurde, de l’émergence du nationalisme arabe et de la question épineuse d’un foyer de peuplement juif en Palestine.

La Syrie et le Liban sous mandat français depuis les accords de Sykes-Picot sont les deux premières régions à rejoindre le commandement de la France libre dès 1941. Le général de Gaulle s’appuie sur Catroux pour lutter contre les forces vichystes présentes en Orient.

Néanmoins, pris en étau par les revendications américano-britanniques de sape des intérêts français au Levant et la montée des nationalistes arabes, la France est contrainte d’abandonner le Liban en 1943 et la Syrie en 1945.

Libérateur de la nation française, de Gaulle veut inscrire son action dans la durée, celle d’une Histoire intemporelle et de la grandeur de la France. Or, les troubles politiques internes (l poids du Parti communiste français) et les ingérences extérieures (les Américains voulaient isoler de Gaulle) le poussent à la démission du poste de chef du gouvernement en 1946.

Sortir du « bourbier » algérien 

Lorsque le général revient au pouvoir en 1958, la France est en guerre contre les nationalistes algériens du Front de libération nationale (FLN). En soutien au peuple algérien, les pays arabes décident au fur et à mesure de couper leurs relations diplomatiques avec la France coloniale.

De Gaulle a conscience de l’épine que représente ce dossier. Il veut en finir. De surcroît, il sait que la France peut jouer un rôle crucial auprès du tiers-monde dans sa logique de non-alignement face aux blocs soviétique et américain. L’Algérie française est pour lui le problème et non la solution. Il s’empresse donc de résoudre ce conflit, ce qui lui permettra de mettre en place une réelle politique arabe.

Ainsi, avec la signature des accords d’Évian le 18 mars 1962, le général de Gaulle met fin à la guerre d’Algérie et permet au peuple algérien d’obtenir son indépendance. Par cet acte, il exprime clairement son souhait de bâtir une politique arabe.

La France redore peu à peu son image au Moyen-Orient et également auprès des pays nouvellement indépendants. De Gaulle est apprécié pour sa fermeté et son pragmatisme. Il est vu comme le libérateur de la France, à l’instar d’un Nasser pour l’Égypte ou d’un Ben Bella pour l’Algérie.

Malgré les inquiétudes israéliennes, la France ne devient pas pour autant « pro-arabe ».

La guerre des Six Jours : le tournant diplomatique

« L’ami et l’allié » israélien. C’est par ces mots que le général de Gaulle reçoit le Premier ministre israélien David Ben Gourion en 1960. Les deux pays entretiennent des relations amicales. Sous le gouvernement de Pierre Mendès France en 1956, la France a aidé Israël à obtenir la bombe nucléaire.

Le général de Gaulle reste bienveillant à l’égard d’Israël, qui obtient des avantages considérables sur les plans agricoles et militaires. En effet, à la fin de l’année 1966, son gouvernement fournit 50 Mirages V à l’armée israélienne. Le président français a conscience qu’Israël est entouré d’ennemis. Néanmoins, étant général, de Gaulle ne peut ignorer l’avantage militaire que possède Israël sur l’Égypte et la Syrie.

1967 est l’année de la discorde israélo-française. Toute l’opinion occidentale prend fait et cause pour Israël lors de la guerre des Six Jours. De surcroît, la presse française assimile Nasser à Hitler.

De Gaulle, quant à lui, reste neutre et avertit Israël des conséquences d’un conflit régional. Il aurait dit au journaliste et philosophe français Raymond Aron, au début des années 1960 : « Si l’existence d’Israël me paraît très justifiée, j’estime que beaucoup de prudence s’impose à l’égard des Arabes. Ce sont ses voisins et le sont pour toujours. »

Le pragmatisme et le flegme du général font de lui un homme d’État rationnel qui ne verse pas dans les sentiments. Il s’oppose frontalement aux visées expansionnistes israéliennes qui selon lui risquent de plonger la région dans un cycle interminable d’affrontements. Il prévient Israël qu’en cas de conflit, la France condamnera le camp qui aura ouvert les hostilités.

Le 5 juin 1967, Israël lance quand même l’offensive contre les troupes syriennes, jordaniennes et égyptiennes. De Gaulle condamne et accuse Israël d’être responsable de la guerre et impose un embargo sur les ventes d’armes, qui affecte l’armée israélienne.

À rebours des prises de positions occidentales, ce positionnement lui attire des critiques et des accusations d’antisémitisme.

« Les juifs, un peuple sûr de lui-même et dominateur »

Le 27 novembre 1967, le général de Gaulle tient une conférence de presse à l’Élysée. Comme à son habitude, le président aborde la politique intérieure, les crises qui opposent les deux blocs mais également la situation au Proche-Orient. Il prononce alors une phrase qui retiendra l’attention des journalistes, qualifiant les juifs de « peuple sûr de lui-même et dominateur ».

Sortie de son contexte, celle-ci sert de prétexte pour calomnier de Gaulle sur son prétendu antisémitisme. Tandis que les relations franco-israéliennes se tendent, le Général gagne en sympathie auprès de la rue arabe.

Lucide, le président français s’agace de l’agressivité d’Israël et de ses liens privilégiés avec les États-Unis, qui poussent les pays arabes à s’aligner sur l’Union soviétique. Partisan de la troisième voie, de Gaulle souhaite éviter ce face-à-face.

En décembre 1968, à la suite de bombardements israéliens sur la flotte libanaise, il prolonge l’embargo sur les ventes d’armes. La tonalité des discours du Général et la neutralité observée à l’égard du conflit israélo-arabe séduisent les dirigeants et les citoyens arabes. Les relations avec Nasser se réchauffent. Les deux hommes, tous deux militaires, s’entendent et se comprennent.

Un héritage gâché

L’expédition du canal de Suez en 1956 et le conflit algérien (1954-62) avaient terni l’image de la France auprès des pays arabes. Mais à son retour au pouvoir en 1958, le général de Gaulle s’était empressé de jeter les bases d’une politique arabe pragmatique. Soucieux de redorer l’image de la France, il avait conscience du changement d’époque et de paradigme.

Si la France ne pouvait en effet plus dominer par les armes, elle pouvait convaincre par sa diplomatie. Sa rhétorique, sa prestance militaire et son indépendance vis-à-vis des deux axes firent du général de Gaulle un personnage respecté tant par ses partisans que par ses détracteurs.

Qui, aujourd’hui, pourrait imaginer de la part d’un dirigeant européen un discours neutre et ferme sur la question israélo-palestinienne ? Les chefs d’États qui ont succédé au général ont fait le choix d’un alignement progressif sur la politique américaine. Malgré la parenthèse du président Chirac sur l’Irak en 2003 et les tentatives gaullistes d’Emmanuel Macron, la politique arabe de la France manque cruellement de vision et d’objectivité.

« Si nous voulons, autour de cette Méditerranée, construire une civilisation industrielle qui ne passe pas par le modèle américain, et dans laquelle l’homme sera une fin et non un moyen, alors il faut que nos cultures s’ouvrent l’une à l’autre. » Cette citation du général de Gaulle est plus que jamais d’actualité.

lien officiel : https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/de-gaulle-monde-arabe-algerie-israel-palestine

Le Sultanat des Femmes ou le pouvoir du harem impérial dans l’Empire Ottoman du XVIème au XVIIème siècle.

Le harem, qui trouve son origine dans le mot arabe « haram » qui signifie interdit, est un lieu de mystère pour le voyageur occidental. Il devient dans son imaginaire le lieu de tous les fantasmes, comme en témoigne les nombreuses peintures orientalistes du XIXème siècle[i] (notamment la Piscine du harem de Jean-Léon Gérôme). Cette vision du harem est manifestement erronée : s’il est effectivement question de sexualité dans ce lieu, il ne se résume pas uniquement à cela. Dans le harem impérial la vâlide sultan, mère du sultan régnant et personnage central du harem, a un pouvoir qui dépasse largement les murs du harem. Ce pouvoir est particulièrement puissant durant la période du Sultanat des Femmes entre le XVIème et le XVIIème siècle où la vâlide sultan, comme Nurbanu (vers 1525 – 1583), exerce un grand pouvoir politique parfois même à la place du sultan.

Peinture LA PISCINE DU HAREM de Jean-Léon Gérôme

Le harem, lieu réservé aux femmes :

Avoir un harem est principalement réservé aux hommes riches qui ont les moyens de l’entretenir : des personnages importants comme le grand-vizir en possède un. Le harem impérial reste le plus important. Il se situe dans l’enderûn, la partie la plus secrète du palais de Topkapi. Il est difficile de connaître le nombre de personnes vivant dans le harem. En effet, selon les préceptes islamiques un homme ne peut avoir que 4 femmes mais peut avoir autant de concubines qu’il le souhaite sans qu’il y ait de distinction entre les enfants[ii].

Les femmes dans le harem impérial sont des esclaves. Elles viennent notamment d’Afrique (Éthiopie…) et du Caucase[iii]. Si elles sont parfois des butins de guerres, à partir du XVIème siècle, elles sont principalement des femmes offertes au sultan par des familles puissantes ou des hauts-dignitaires[iv].  On leur dispense ensuite une éducation rigoureuse où elles sont converties à l’islam et apprennent la couture, le chant, la danse, la broderie, la poésie…

L’image des peintres orientalistes, qui représentent les femmes attendant toute la journée l’arrivée du sultan sans contact avec le monde extérieur, est fausse. Si elles restent effectivement dans le harem, les femmes ont des contacts entre elles mais aussi avec l’extérieur. Elles retrouvent des amis, des parents, des marchandes juives ou plus rarement grecques vendant des bijoux, vêtements, etc[v]

Toutes les femmes ne rejoignent pas la couche du sultan. Le harem est un espace particulièrement codifié et structuré. Une femme doit gravir plusieurs échelons avant de pouvoir approcher le sultan. Elles sont d’abord novices (djâriye) puis apprenties (châgird), compagnes (gedikli) et maîtresses (usta). Ce sont parmi ces maîtresses que le sultan choisit ses concubines. Encore une fois, on distingue les concubines passagères (gözde) et les concubines régulières (khâss odalik). Lorsque le sultan meurt les femmes quittent le palais de Topkapi pour le Vieux Palais : elles tombent alors en désuétude ou sont remariées avec l’accord du nouveau sultan. 

 Dans le harem ainsi qu’en dehors de celui-ci deux personnages s’avèrent particulièrement puissants : le chef des eunuques noirs, « l’agha des filles » (kïzlar aghasï) et de la vâlide sultan, la mère du sultan régnant [vi].

La vâlide sultan, pilier du Sultanat des Femmes:

                  La vâlide sultan est un personnage extrêmement influent qui jouit d’une position d’autorité[vii]. En effet, si le sultan est trop jeune ou s’avère incapable de régner, elle peut exercer une régence. Cette position lui offre une grande importance dans l’exercice du pouvoir en particulier durant le Sultanat des Femmes. Cependant, la vâlide sultan a tout de même besoin d’affirmer son autorité et sa légitimité dû à son statut de  femme tout en ne sortant pas du harem.

                  Sa présence est visible en dehors du harem dans la vie des habitants en particulier d’Istanbul via les waqfs, qui sont des fondations pieuses d’utilité publique[viii]. Ce sont des marchés, des hôpitaux, des bains, desécoles, descuisines communes ou encore des mosquées [ix]. La vâlide sultan peut construire des waqfs grâce à la pension quotidienne que lui verse son fils. La pension de Nurbanu, vâlide sultan de 1574 à 1583, s’élève à 2000 aspres [x]. Elles construisent certains complexes importants à l’instar de l’Atik Valide Mosque, première mosquée construite à Istanbul par une vâlide sultan, Nurbanu, en 1571. Ces nombreuses waqfs permettent à la vâlide sultan d’affirmer son pouvoir en le rendant visible au plus grand nombre. 

Mosquée Atik Valide

                  Elle peut aussi affirmer son pouvoir par le faste des grandes cérémonies comme les circoncisions. Elle se montre également comme une figure pieuse en réalisant le pèlerinage à La Mecque, en donnant de l’eau aux pèlerins ou encore en libérant ses esclaves après quelques années de service.

                   Puisqu’elle cherche à asseoir son pouvoir, la vâlide sultan a recours à des stratégies matrimoniales. Afin de s’assurer la loyauté des militaires et de l’administration de l’Empire Ottoman à son égard, elle marie ses filles à des hommes travaillant dans l’administration comme le grand-vizir ou à des janissaires.

                  Ayant une influence sur le pouvoir politique de l’Empire, elle devient un contact diplomatique. Il existe d’ailleurs des cadeaux diplomatiques ou des correspondances portant sur des demandes de faveurs commerciales, notamment entre Catherine de Médicis ou Élisabeth Ière et des vâlide sultan [xi]

L’Exemple de la vie d’une vâlide sultan durant le Sultanat des Femmes, Kösem sultan :

                  Durant le Sultanat des Femmes, la vâlide sultan Kösem apparaît comme particulièrement puissante.  Née en 1589, elle entre dans le harem impérial de Ahmed Ier à une date inconnue. Avec lui, elle a quatre fils dont les futurs Mûrad IV (régnant de 1623 à 1640) et Ibrahim  Ier (régnant de 1640 à 1648) ainsi que trois filles qu’elle marie à des grands-vizirs pour s’assurer leur loyauté. Kösem s’affirme rapidement comme une femme ayant un certain pouvoir politique ce qui en fait une des femmes les plus puissantes du Sultanat des Femmes.

                  Elle utilise tous les instruments possibles pour asseoir sa puissance et elle s’affirme rapidement en politique[xii]. Après la seconde arrivée au pouvoir de Mustapha Ier en 1622, elle exerce la réalité du pouvoir à cause des troubles mentaux du sultan. Elle exerce également une régence durant le règne de son fils Murad IV, qui arrive au pouvoir en 1623 à l’âge de 10 ans. A la mort de celui-ci en 1640, elle s’empare à nouveau de l’essentiel du pouvoir politique puisque Ibrahim Ier, surnommé le fou (Deli), n’est pas en mesure d’assurer sa fonction.

                  Les années de règne ne se passent pas sans troubles et outre l’administration et les janissaires que Kösem doit gérer, la compétition pour le pouvoir se passe aussi entre les femmes du harem. En effet, après la destitution de Ibrahim Ier en 1648, Kösem s’oppose dans une lutte d’influence à la mère du nouveau sultan Mehmed IV, Khadîdje Turhân. Cette dernière fait étrangler Kösem en 1651[xiii].

                  Les vâlide sultan, durant le Sultanat des Femmes en particulier, ont un rôle crucial et visible de tous. En effet, la vâlide sultan Kösem s’affirme comme une figure politique incontournable mais également comme une figure pieuse. Elle laisse de nombreuses waqfs à Istanbul, finance des travaux d’irrigation en Égypte et paye des dettes de prisonniers.

                  L’influence des vâlide sultan est si visible que certains contemporains de ces femmes les  accusent à tort d’être responsables d’un déclin d’Istanbul. Ces femmes ont marqué l’Empire Ottoman jusqu’à la Turquie actuelle puisque la série turque Muhteşem Yüzyıl: Kösem (le siècle magnifique : Kösem) est diffusée de 2015 à 2017.


[i] Madar, Heather. “Before the Odalisque: Renaissance Representations of Elite Ottoman Women.” Early Modern Women, vol. 6, 2011, pp. 1–41.

[ii] Dumas, Juliette. « Des esclaves pour époux… Stratégies matrimoniales dans la dynastie ottomane (mi-XIVe – début XVIe siècle) », Clio. Histoire, femmes et sociétés, vol. 34, no. 2, 2011, page 256.

[iii] Toledano, Ehud R. “The Imperial Eunuchs of Istanbul: From Africa to the Heart of Islam.” Middle Eastern Studies, vol. 20, no. 3, 1984, page 380. 

[iv] Dumas, Juliette. « Des esclaves pour époux… Stratégies matrimoniales dans la dynastie ottomane (mi-XIVe – début XVIe siècle) », Clio. Histoire, femmes et sociétés, vol. 34, no. 2, 2011, page 259.

[v] Dakhlia, Jocelyne, Conférence “Penser le Harem Sultanien”, université Bretagne Loire, 2016. https://www.franceculture.fr/conferences/universite-bretagne-loire/le-harem-sultanien-et-le-role-politique-des-femmes

[vi] Hathaway, Jane. The Chief Eunuch of the Ottoman Harem: From African Slave to Power-Broker. Cambridge: Cambridge University Press, 2018, 338 pages.

[vii] Peirce, Leslie, The Imperial Harem: Women and Sovereignty in the Ottoman Empire. Oxford: Oxford University Press, 1993, page 230.

[viii] Peters, R., Abouseif, Doris Behrens, Powers, D.S., Carmona, A., Layish, A., Lambton, Ann K.S., Deguilhem, Randi, McChesney, R.D., Kozlowski, G.C., M.B. Hooker et al., “Waḳf”, in: Encyclopaedia of Islam, Second Edition. New York : Leiden  ; Köln : E. J. Brill, 2007, 297 pages.  

[ix] Langlois, Renée. “Comparing the french queen regent and the ottoman validé sultan during the sixteenth and seventeenth centuries” A Companion to Global Queenship, edited by Elena Woodacre, Arc Humanities Press, Leeds, 2018, pp. 271–284.

[x] Langlois, Renée. “Comparing the french queen regent and the ottoman validé sultan during the sixteenth and seventeenth centuries” A Companion to Global Queenship, edited by Elena Woodacre, Arc Humanities Press, Leeds, 2018, pp. 271–284.

[xi]  Dakhlia, Jocelyne, Conférence “Penser le Harem Sultanien”, université Bretagne Loire, 2016. https://www.franceculture.fr/conferences/universite-bretagne-loire/le-harem-sultanien-et-le-role-politique-des-femmes

[xii] Mantran, Robert (dir.), Histoire de l’Empire ottoman. Paris : Fayard, 1989, pp. 235.

[xiii] Baysun, M. Cavid, “Kösem Wālide” Encyclopaedia of Islam, Second Edition. New York : Leiden  ; Köln : E. J. Brill, 2007, 297 pages. 

Guerre moderne, guerre privée : le mercenarisme en Irak

La pratique du mercenarisme associe la guerre au profit. Le mercenaire est payé pour combattre, il est un acteur privé qui défend les intérêts militaires d’autrui en échange d’argent. Le recours au mercenarisme est une pratique courante dans l’Histoire de la guerre. Cette utilisation privée de la violence est délégitimisée par le processus de rapprochement entre l’État et la Nation, qui attribue à l’État la notion wébérienne du monopole de la violence légitime. Dans l’État-nation, la violence est une capacité publique, qui est utilisée exclusivement par la structure étatique. La conceptualisation intellectuelle du mercenarisme devient négative, puisqu’elle va à l’encontre du fonctionnement des pouvoirs régaliens. Cependant, les pratiques de privatisation des acteurs de la guerre ne disparaissent pas pour autant.

Un vide juridique

La privatisation du militaire révèle dans les guerres contemporaines les failles des systèmes juridiques nationaux et internationaux. Les sociétés militaires privées fonctionnent de la même façon qu’une société privée, en remplissant des missions liées à une activité militaire. Elles sont embauchées via des contrats par des gouvernements nationaux ou des multinationales qui cherchent à protéger leurs intérêts. Ce mercenarisme moderne reflète une évolution des pratiques belligérantes, où le recours à la force s’effectue à travers des contrats signés avec des groupes privés, qui détachent ainsi les employeurs de toute responsabilité quant aux crimes et combats menés sur le terrain. La délégation effectuée par les gouvernements met en valeur la perte progressive du monopole de la violence légitime, et l’attractivité d’un marché qui s’expand rapidement, en raison de l’importance des gains qui y sont générés.

La présence massive des SMP en Irak

L’invasion en Irak au début des années 2000 a révélé l’importance du nombre de mercenaires, appelés aussi contractors, embauchés pour des missions militaires par des gouvernements ou des multinationales. Le CBO (Congressionnal budget office)[1] estime le ratio entre militaire américain et contractors à 1 pour 1, ce qui signifie qu’il y avait sur place autant d’employés privés que publics. On estime à plus de cent milliards de dollars le montant des contrats entre les sociétés militaires privées américaines présentes sur le territoire irakien et le gouvernement américain[2] entre 2003 et 2008, soit l’équivalent de trois années de financement de l’armée française. Si l’identité, la nationalité, et le rôle de ces contractors sont très variés, ce chiffre révèle l’importance quantitative de leur présence. L’enjeu de ces sociétés concerne le vide juridique qu’implique leurs contrats. Dans la structure légale et institutionnelle, l’utilisation de la force est réservée à l’État, qui est engagé à respecter certaines lois nationales et internationales. Ces mêmes lois ne s’appliquent pas à des sociétés privées, qui échappent à tout contrôle.

La naissance de Blackwater

Blackwater apparait en 1997. Erik Prince, son fondateur, est un ancien des SEAL de la US Navy, les forces spéciales de la marine de guerre américaine. Les membres des SEAL sont entraînés à opérer sur tous les terrains, grâce à des entraînements rigoureux et exigeants. Erik Prince est ainsi un fin connaisseur des différents terrains d’opérations armées, qu’elles soient conventionnelles ou non. Son expérience lui permet également d’avoir un réseau étendu, notamment au sein de l’establishment américain. Blackwater décroche son premier contrat avec l’armée américaine en 1999 suite à la fusillade du lycée de Columbine, l’entreprise est alors chargée de la formation de policiers. Le nombre de contrats et l’importance stratégique des missions augmentent alors avec le temps. Elle n’est pas la seule société américaine du type, mais reste emblématique pour la place qu’elle a eu dans l’occupation de l’Irak après l’invasion de 2003.

Blackwater et le massacre de la place Nissour

Parmi les sociétés américaines employées en Irak et en Afghanistan, le nom de Blackwater revient ainsi de façon récurrente. La société est engagée plusieurs fois par le gouvernement américain, notamment pour protéger l’ambassade américaine à Bagdad pendant l’occupation américaine. La société fait tristement parler d’elle en septembre 2007, en raison d’une fusillade violente que certains de ses employés provoquent dans les rues de Bagdad[3]. Au cours du massacre de la place Nissour, six contractors de la société sont alors chargés de protéger un convoi du département d’État ont ouvert le feu à coup de balles et de grenades, tuant 17 civils Irakiens non armés. La violence de l’événement a permis à la justice américaine, après de nombreux jugements en non-lieu d’ouvrir les yeux sur les risques de dérive qu’encourent ces contrats armés[4]. Un rapport d’octobre 2007 adressé au Comité de surveillance et de réforme américain relève 195 « escalades de force »[5] armée en Irak provoquées par Blackwater, entre 2005 et 2007. Parmi ces événements, 80% des premiers tirs sont attribués à la société privée. Les conséquences juridiques pour les employés de Blackwater, auteurs de multiples meurtres de civils, ont été très limitées. En effet, Paul Bremer, administrateur de l’invasion américaine en Irak depuis 2003, publie le décret de « l’Ordre 17 », qui empêche les tribunaux irakiens de poursuivre en justice les contractors, jouant sur le vide juridique des sociétés militaires privées. Trois agents de Blackwater ont été condamnés à trente années de prison par les tribunaux américains pour les crimes commis place Nissour, avant de voir leur peine réduite de moitié en 2019. L’agent accusé d’avoir débuté les coups de feu a été condamné à la prison à perpétuité.

Un budget militaire américain réduit

Le recours par le gouvernement américain aux sociétés militaires privées en 2003 est dû à un contexte particulier. La professionnalisation de l’armée américaine, poussée par les remises en question des pratiques belligérantes du pays pendant la guerre du Vietnam réduisent drastiquement son effectif militaire. L’intervention américaine en Afghanistan marque, dès 2001 un tournant dans la privatisation de la guerre. L’envoi de contractors privés limite dans l’opinion publique le nombre de victimes lors d’un conflit, puisque ceux-ci ne se battent pas directement sous la direction du gouvernement américain. Les enjeux électoraux orientent complètement les choix stratégiques des dirigeants. Les SMP offrent de nouvelles perspectives : maintenir une influence militaire à l’étranger tout en évitant les scandales qui ont pu éclater pendant la guerre du Vietnam par exemple.

La proximité des néo-conservateurs américains avec les leaders des SMP

La composition de l’environnement du président Bush au début des années 2000 joue également dans le choix d’embaucher des acteurs privés en Irak. Le rôle par exemple de Dick Cheney, vice-président de Georges Bush à l’époque de l’invasion américaine n’est pas négligeable[6]. Il occupe le poste de secrétaire à la défense dans les années 1990, où il réduit le budget de l’armée tout en signant les premiers contrats avec des SMP, débutant une privatisation logistique de l’institution militaire américaine. Les sociétés militaires privées sont très proches des milieux néo-conservateurs américains. Face à un sénat réticent à déployer de larges moyens pour l’invasion en Irak, et à une réduction drastique du budget de l’armée dans les années 1990, sous les ordres de Dick Cheney, les influences du pouvoir américain orientent l’intervention vers le recours aux sociétés privées, ce qui permet de contourner les limites budgétaires imposées par l’assemblée.

Les SPM sont ainsi un moyen de contourner plusieurs contraintes qui découlent de l’envoi de troupes pour des opérations à l’étranger. Parmi celles-ci, on retrouve le droit international, qui de façon générale interdit aux Etats d’intervenir militairement hors du territoire national, mais aussi les contraintes budgétaires et politiques. La libéralisation de la violence entraîne cependant un manque de contrôle des groupes envoyés, qui ne sont alors régulés que par les lois du profit et du marché, sans forcément porter attention au terrain et aux populations qui sont la cible des interventions. On l’a vu avec la place Nissour, le manque de responsabilité légale des États détache totalement l’opération de l’impact humain qu’elle a sur place. 


[1] https://www.cbo.gov/sites/default/files/110th-congress-2007-2008/reports/08-12-iraqcontractors.pdf

[2] Danet, D. (2009). Guerre d’irak et partenariats public-privé : des partenariats public-privé controversés. Revue française d’administration publique, 130(2), 249-262. doi:10.3917/rfap.130.0249.

[3] https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/07/11/au-proces-blackwater-le-recit-accablant-du-massacre-de-bagdad-en-2007_4455267_3218.html

[4] Bruyère-Ostells, W. (2011). Le commerce de la guerre. Dans : , W. Bruyère-Ostells, Histoire des mercenaires (pp. 213-232). Paris: Tallandier.

[5] https://images.derstandard.at/20071005/Additional_Information_about_Blackwater_USA.pdf

[6] https://www.lesechos.fr/2009/07/blackwater-une-armee-tres-privee-474501

La question du Haut-Karabagh : entre conflit ethno-territorial et centre névralgique des tensions régionales

Le 27 septembre 2020, l’armée azerbaïdjanaise lance une offensive dans la région sécessioniste du Haut-Karabagh dans le but de récupérer la région des mains des rebelles. Soutenue depuis toujours par l’Arménie, le conflit interne azerbaïdjanais tourne de plus en plus en un conflit inter-étatique, puis régional. Octroyée territorialement à l’Azerbaïdjan par le pouvoir soviétique, la région du haut-Karabagh est pourtant peuplée en majorité d’Arméniens orthodoxes et catholiques. Les revendications de la population sur place ne tarderont pas, et celles-ci vont durer jusqu’à nos jours.

Mais, comment la question du Haut-Karabagh n’a toujours pas trouvé d’issue aujourd’hui ? Et comment l’implication des différentes puissances régionales complexifie le processus de pacification ?

I.            Le conflit du Haut-Karabagh, un conflit séculaire

Il est erroné de penser que le conflit actuel dans la région du Haut-Karabagh s’est déclaré uniquement à la chute de l’Union Soviétique et à l’indépendance des Républiques Socialistes Soviétiques (RSS) qu’étaient l’Arménie et l’Azerbaïdjan. En effet, la question du Haut-Karabagh n’a pas été résolue, et cela depuis la chute de l’Empire ottoman. Dès l’indépendance des deux protagonistes, cette région a été une source de tension palpable, et l’intégration dans l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS) de l’un et l’autre n’arrange pas les choses.

L’époque soviétique :

Comme le dit le géographe et spécialiste du Caucase Jean RADVANJI, « toute une série de territoires administratifs à caractère national, créés dans les années 1920-1930, ont des effets à long terme contradictoires. Ils sont des bombes à retardement laissés en héritage lors de l’éclatement de l’URSS. »[2]

Durant toute la période soviétique, la question du Haut-Karabagh n’a jamais été résolue. Pire, la stratégie soviétique s’est résumée à intensifier les dissentions entre les belligérants dans une vision globale de renforcement de la pax sovietica. Effectivement, le fort caractère idéologique de l’URSS et la répression stalinienne des années 1930 ont semé les graines de la discorde dans énormément de territoires. Le but était de placer le socialisme au-dessus des nationalismes. Pour cela, le développement de certaines minorités a été favorisé afin de briser l’idée nationale dans les pays fédérés de l’URSS. Si la pression exercée par Moscou sur les deux républiques fédérées a longtemps permis un « gel » de la situation de la région, l’affaiblissement du pouvoir moscovite des années 1980 a eu raison de la relative paix dans le Haut-Karabagh.

Lors de cette période, Mikhaïl GORBATCHEV a dû faire face à la montée des nationalismes au sein de l’Union Soviétique. Persuadé que la Perestroïka, un programme de réformes politiques et économique, permettrait à l’URSS de maintenir son intégrité, celle-ci a permis la résurgence des sentiments nationaux des différentes entités en son sein. C’est dans ce contexte que l’Arménie demande une nouvelle fois que le Haut-Karabagh lui soit rattaché en 1988 ; une manœuvre vaine, quand on analyse la question sous un angle juridique. En effet, pour qu’une telle chose soit possible juridiquement, il fallait l’accord des deux républiques socialistes soviétiques engagées (Arménie et Azerbaïdjan) pour qu’enfin le pouvoir moscovite valide un quelconque rattachement. Cette règle montre bien la stratégie du pouvoir central.

Les indépendances :

La chute de l’URSS et l’accès à l’indépendance de l’Arménie et l’Azerbaïdjan finit par déclencher un conflit inter-étatique pour la région du Haut-Karabagh. L’intégration de ces deux nouveaux États dans le système international (de manière indépendante du moins) met en lumière un problème au niveau du droit international : l’interpénétration entre le concept d’intégrité territoriale et celui du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Élément essentiel en droit international, l’intégrité territoriale signifie que le « territoire d’un État ne peut pas être divisé, arraché ou occupé par la force ».[3] Donc, si nous partons de cette définition, la question de l’autonomie du Haut-Karabagh doit s’envisager dans le cadre territorial de l’Azerbaïdjan. Or, là, il n’est pas question d’autonomie mais d’indépendance, ce qui signifie une séparation territoriale de l’entité sécessionniste. Le droit international met en avant l’autodétermination des peuples. De surcroît, l’Acte Final d’Helsinki de 1995 met le doigt sur un autre problème concernant la situation du Haut-Karabagh : « tous les peuples ont toujours le droit, en toute liberté, de déterminer, lorsqu’ils le désirent et comme ils le désirent, leur statut politique interne et externe, sans ingérence extérieure. »[4] En effet, le Haut-Karabagh, territoire azerbaïdjanais, est soutenu dans sa revendication par l’Arménie ; cela est donc contraire au droit international.

II.         Le Haut-Karabagh, carrefour de toutes les tensions

Le conflit du Haut-Karabagh prend une dimension régionale de part la participation des puissances voisines. Les puissances étrangères ne manquent donc pas d’instrumentaliser ce conflit. Entre rivalités régionales et idéologiques profondes, ces puissances se servent du conflit pour progresser dans la région. Nous pouvons donc retrouver autour de la question du Haut-Karabagh la rivalité historique entre la Turquie et la Russie mais aussi la matérialisation des dissentions entre l’Iran et Israël.

La politique russe :

La région du Haut-Karabagh se retrouve au centre de la rivalité turco-russe dans la région. En effet, les deux puissances régionales tentent d’étendre leur influence dans la région via les différents dossiers en cours (Syrie, Lybie…). La Russie se retrouve en positions de force dans le Caucase du sud, région historiquement sous influence russe. La doctrine eurasienne domine le monde politique russe, qui définit que « tout l’espace géopolitique de l’ex-URSS fait partie de sa sphère d’intérêt ». L’eurasisme met donc en lumière la doctrine de « l’étranger proche »[5], c’est-à-dire une présence russe dans les anciens territoires de l’URSS. L’application de cette doctrine permet une reformulation des objectifs de la politique étrangère russe qui est d’empêcher l’extension des conflits périphériques au territoire russe et obtenir la résolution de ceux-ci sous sa médiation. La politique de « l’étranger proche » a aussi comme but de maintenir une présence militaire russe au sein des Nouveaux États Indépendants (NEI) et de promouvoir la Communauté des États indépendants (CEI), organisation qui a comme but la préservation des liens économiques entre les anciens membres de l’Union Soviétique. Pour maintenir les NEI dans son giron, la Russie opte pour des moyens de pression militaires et économiques. En effet, Moscou tente d’exploiter les conflits dans la région en soutenant les différents sécessionnismes pour affaiblir et contraindre les États à faire des concessions politiques ; comme avec la Géorgie en 2008, sur la question de l’Ossétie du Sud par exemple. Cette stratégie opérée par la Russie est nommée de « stratégie russe de déstabilisation contrôlée »[6] par Janri KACHIA, écrivain et journaliste géorgien. De plus, cette stratégie permet à Moscou de faire affaires avec les deux belligérants en ce qui concerne la vente d’armes. Cependant, la Russie a montré une réelle préférence pour l’Arménie. Cela est justifiable par des raisons historiques et géostratégiques. Effectivement, le soutien à l’Arménie s’inscrit dans la volonté russe de protection des peuples chrétiens orthodoxes de la région et la protection des frontières de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), dont l’Arménie est membre. Mais la Russie fait quand même partie du groupe de Minsk avec la France et les États-Unis, chargé de trouver une solution pacifique à ce conflit ; le tout malgré la prise de position russe.

Les visées turques :

La Turquie, dans une logique néo-ottomane, tente de s’implanter dans le Caucase pour atténuer l’influence russe dans la région. En effet, celle-ci tente de s’implanter en s’appuyant sur l’Azerbaïdjan, république turcophone et musulmane. D’abord soucieuse de son image, la Turquie tente de s’immiscer dans la région via le vecteur culturel et le « modèle » d’association entre démocratie et islam. Cependant, l’image de la Turquie s’est peu à peu dégradée au sein de la Communauté Internationale : Syrie, Irak, question kurde, le problème chypriote, les contentieux avec la Grèce et maintenant la Lybie… La Turquie s’est ingérée dans plusieurs dossiers chauds de la région. Si les Turcs ont, un temps, tenté un léger rapprochement avec l’Arménie, en lui proposant de participer à la Zone de Coopération Économique de la Mer Noire (ZCEMN), les dissensions sont telles qu’une normalisation des relations turco-arméniennes est aujourd’hui de l’ordre de l’utopie. Effectivement, entre non-reconnaissance des frontières (traité de Kars de 1921), la question des « événements de 1915 » ou encore l’occupation arménienne du Haut-Karabagh. L’alliance turco-azéri revêt cependant un tout autre caractère ; en effet, les deux États ont mis en place un Partenariat stratégique d’assistance mutuelle le 16 août 2010, sur fond de promesses de défense et de coopération en matière d’équipements militaires. Le directeur de la communication de la présidence turque n’a d’ailleurs pas hésiter à commenter la position de son gouvernement : « La Turquie sera pleinement engagée à aider l’Azerbaïdjan à recouvrer ses terres occupées et à défendre ses droits et intérêts selon le droit international »[7]. De surcroît, la Turquie a fait appel ces derniers jours aux services de mercenaires syriens pour combattre les rebelles du Haut-Karabagh. L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) fait état de l’envoi d’environ 850[8] fidèles pro-Ankara[9]. Ce mouvement turc déclenche l’indignation de la Communauté Internationale, Arménie et France en tête  réclament des explications au gouvernement turc. La Turquie a usé de la même méthode concernant le dossier libyen, où des mercenaires djihadistes avaient été envoyés pour combattre des hommes du dissident Haftar.

Rivalités israélo-iraniennes :

Israël et l’Iran regardent aussi l’évolution du conflit dans la région. En effet, les deux puissances régionales ont aussi des intérêts. Les deux États sont surtout des ennemis héréditaires et profitent de touts les dossiers de la région pour se faire face : Liban, Syrie… L’Iran procède par le financement de milices ouvertement hostiles à Israël (Hamas, Hezbollah) et essaye de maintenir le différent judéo-arabe pour empêcher une intégration complète d’Israël dans la région. Cependant, cette politique commence à se retourner contre l’Iran, qui voit les pays sunnites se rapprocher officiellement d’Israël.

Israël soutient ouvertement l’Azerbaïdjan[10], car elle y importe environ 1/3 de son gaz[11]. Cette relation surprenante entre l’État hébreu et l’Azerbaïdjan chiite remonte à avril 1992. Israël est un des premiers pays à reconnaître l’indépendance de l’ancienne République soviétique. Les deux pays nouent des relations commerciales mais surtout militaires. Israël a l’intention de se servir de l’Azerbaïdjan pour être au plus proche de la frontière iranienne. Les deux États ont un objectif commun : empêcher la diffusion de la propagande islamique iranienne. En effet, même l’Azerbaïdjan chiite avait peur des déstabilisations que pouvait apporter la propagande islamique dans un État fondé sur la laïcité du pouvoir politique. Tel-Aviv joue donc sur cette dissension inter-chiite. De surcroît, l’État hébreu fournit matériel et logistique à l’Azerbaïdjan dans le conflit qui l’oppose à l’Arménie.

Du côté iranien, le soutien à l’Arménie est plus discret, moins officiel. Il revêt des justifications géostratégiques mais aussi historiques[12]. En effet, l’Iran a été par le passé une terre d’accueil pour les Arméniens chassés des différentes provinces ottomanes. Malgré l’islamisation du régime depuis 1979, les Arméniens sont en majorité restés en Iran, on en dénombre aujourd’hui plus de 600 000[13]. Si la méfiance entre Azéris et Iraniens pousse les deux États chiites à ne pas s’allier, cette méfiance est telle que l’Iran profite de la situation du Haut-Karabagh pour maintenir la pression sur son voisin chiite. En effet, le soutien iranien à l’Arménie se matérialise par des ventes d’armes, des aides alimentaires pour le Haut-Karabagh ou encore par l’aide bancaire arménienne permettant de contourner les sanctions américaines à l’encontre de l’Iran[14].

Pour conclure, nous pouvons dire que le conflit actuel dans la région du Haut-Karabagh entre l’Azerbaïdjan et les sécessionistes, soutenus par l’Arménie, est le résultat de la politique soviétique menée lors des années 1930, sur fond de volonté d’étouffement des identités nationales. Le conflit resurgit lors de l’indépendance des deux anciennes républiques fédérées, un conflit qui devient le centre des tensions régionales entre les différentes puissances, chacune voulant défendre son intérêt propre.


[1] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Le-Haut-Karabagh-une-ligne-de-feu-pour-l-Armenie-et-l-Azerbaidjan-une-ligne-de-3262.html

[2] Fazil ZEYNALOV, Le conflit du Haut-Karabakh. Paix juste ou guerre inévitable ? Approche historique, géopolitique et juridique, Paris, Diplomatie et stratégie, L’Harmattan, 2016.

[3] Fazil ZEYNALOV, Le conflit du Haut-Karabakh. Paix juste ou guerre inévitable ? Approche historique, géopolitique et juridique, Paris, Diplomatie et stratégie, L’Harmattan, 2016.

[4] Fazil ZEYNALOV, Le conflit du Haut-Karabakh. Paix juste ou guerre inévitable ? Approche historique, géopolitique et juridique, Paris, Diplomatie et stratégie, L’Harmattan, 2016.

[5] David CUMIN, Géopolitique de l’Eurasie. Avant et depuis 1991, Paris, L’Harmattan, 2020.

[6] Fazil ZEYNALOV, Le conflit du Haut-Karabakh. Paix juste ou guerre inévitable ? Approche historique, géopolitique et juridique, Paris, Diplomatie et stratégie, L’Harmattan, 2016.

[7] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Le-Haut-Karabagh-une-ligne-de-feu-pour-l-Armenie-et-l-Azerbaidjan-une-ligne-de-3262.html

[8] Les médias arméniens parlent eux de plus de 3000 mercenaires syriens.

[9] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/10/02/haut-karabakh-macron-reclame-des-explications-a-la-turquie-et-interpelle-l-otan_6054446_3210.html

[10] https://www.rfi.fr/fr/europe/20201001-haut-karabakh-isra%C3%ABl-partenaire-longue-date-l-azerba%C3%AFdjan

[11] https://fr.wikipedia.org/wiki/Relations_entre_l%27Azerba%C3%AFdjan_et_Isra%C3%ABl

[12] https://journals.openedition.org/cemoti/1451

[13] https://fr.wikipedia.org/wiki/Diaspora_arm%C3%A9nienne

[14] https://www.atlantico.fr/decryptage/3590555/les-enjeux-de-l-interventionnisme-iranien-dans-l-explosive-region-du-caucase-du-sud-ardavan-amir-aslani

Dissensions sunnites : Islams frères mais ennemis

Arabie Saoudite : les écueils des conflits religieux

“It is the nature of Islam to dominate, not to be dominated, to impose its law on all nations and to extend its power to the entire planet.” Hassan el Banna, fondateur des Frères Musulmans

“We will not waste 30 years of our lives dealing with extremist ideas; we will destroy them today.” Mohamed ben Salmane, prince héritier d’Arabie Saoudite

La volonté iranienne de constituer un « axe de la résistance » représente une menace pour l’Arabie Saoudite. Toutefois, s’arrêter à l’opposition chiite-sunnite incarnée par le conflit Iran-Arabie Saoudite serait réducteur puisque l’Iran reste esseulé diplomatiquement. Le Royaume saoudien entretient des relations parfois paradoxalement conflictuelles avec des ennemis de son « propre camp » : des groupes sunnites. Depuis quelques années, Riyad est en proie à une montée de l’islam politique qui pourrait le fragiliser. Il n’est en effet pas impossible qu’une révolte populaire éclate de la part de la minorité chiite saoudienne ou de la part d’une partie de la population galvanisée par l’idée d’une nouvelle forme de gouvernement.

On peut parler d’ironie du sort pour le pays qui a vu naître ou a accueilli en son sein certains courants de pensées, et qui se retrouve aujourd’hui confronté à ces derniers. À la lumière de l’Histoire des différentes idéologies sunnites et de l’évolution géopolitique de l’Arabie Saoudite, il est possible de comprendre pourquoi, aujourd’hui, la principale menace pour le Royaume des Al Saoud ne se résume plus uniquement au grand ennemi iranien.

Naissance et diffusion du wahhabisme dans la péninsule arabique. Source et crédits : Slideplayer – https://slideplayer.fr/slide/12134702/

Wahhabisme et salafisme : origine et similitudes apparentes

En Arabie Saoudite, la majeure partie de la population est sunnite wahhabite. Historiquement, le wahhabisme naît au XVIIIème siècle dans la région de Nejd. Son fondateur, Mohammad Ben Abdel Wahhab, est un homme très pieux qui effectue de nombreux voyages dans la région. Au cours de ces voyages, il constate que des pratiques religieuses populaires et propres à chaque ville ou village ont remplacé les pratiques religieuses enseignées par le Coran[1]. Dès lors, Abdel Wahhab voudra imposer un retour aux fondements de l’Islam et pour se faire, créer une unicité religieuse autour d’une orthodoxie : le wahhabisme.

Le wahhabisme s’implantera graduellement et durablement en Arabie Saoudite suite à une alliance entre Abdel Wahhab et le chef tribal Mohammed Ibn Saoud[2]. Ensemble, ils fondent le premier royaume saoudien puis le deuxième ; à chaque fois détruits par l’Empire ottoman. Ce sont donc leurs descendants qui créent finalement le Royaume saoudien, fondé en grande partie sur la doctrine wahhabite. Cette doctrine rigoriste se base sur l’interprétation littérale du Coran et s’inspire également des écrits d’Ahmad Ibn Hanbal. Aussi, les Saoudiens sont souvent qualifiés de sunnites hanbalites plutôt que de wahhabites.

Pour ce qui est du salafisme, la pensée salafiste descendrait elle aussi du penseur Ibn Hanbal[3]. Alors que le wahhabisme se concentre sur son environnement régional – bien qu’il tente de s’importer – et sur l’éradication des pratiques dites déviantes, le salafisme a une volonté d’expansion plus marquée. Le salafisme quiétiste, c’est-à-dire focalisé sur l’éducation religieuse salafiste, peut être considéré comme un prolongement du wahhabisme[4]. Cependant, l’idéologie salafiste a également un pan « politique » aussi qualifié de « réformiste », qui implique une forme d’Islam politique, ainsi qu’un pan « djihadiste ».

Des visions différentes de la vie religieuse au service d’ambitions qui s’opposent

De ces différents pans d’application du salafisme découlent les principaux points de divergences. Bien souvent considérés comme semblables puisque prônant une orthodoxie, wahhabisme et salafisme ne sont pourtant pas interchangeables. Le wahhabisme a majoritairement évolué dans le terreau national saoudien et est intrinsèquement lié à la dynastie régnante des Al Saoud qui s’appuie très largement sur cette doctrine pour régner.

Le salafisme quiétiste à l’inverse, est purement spirituel et focalisé sur l’enseignement strict du Coran. Il s’est diffusé dans le monde entier, ne restant pas cantonné à un espace régional. Sous sa forme réformiste, le salafisme a une culture politique absente du wahhabisme ou du salafisme quiétiste. Cet Islam politique est incarné, entre autres, par la confrérie des Frères Musulmans, née en Egypte en 1928. Enfin, le salafisme djihadiste est lui bien plus récent puisque datant de la Guerre d’Afghanistan (1979-1989).

Le salafisme djihadiste entend instaurer des États islamiques et prône la lutte armée : djihad signifiant « effort ». Le djihad peut en réalité être strictement spirituel, mais le djihadisme contemporain tel que nous nous le représentons, revendique plutôt l’utilisation de la violence pour imposer sa vision de l’Islam et « purifier » ce dernier de l’influence étrangère. Toutes ces écoles de pensées sont donc en ce sens « sœurs » : elles ont beaucoup de caractéristiques communes puisque qu’elles partagent des fondements communs et s’inspirent les unes des autres.

Cependant, à la faveur d’une géopolitique régionale et mondiale complexe ces dernières années, de la vague des printemps arabes et de la prolifération des conflits, ces mouvements ont évolué et divergent dorénavant profondément quant à leur vision, leurs ambitions et leurs revendications. Alors que l’Arabie Saoudite avait soutenu le mouvement djihadiste afghan contre l’URSS ou s’était montrée amicale envers la Confrérie, le Royaume se confronte aujourd’hui aux Frères Musulmans et aux djihadistes salafistes de l’État islamique ou d’Al-Qaïda dont les idéologies menacent sa stabilité.

L’Islam politique des Frères Musulmans : l’impossible « Eveil » saoudien

Dans les années 1950, l’Arabie Saoudite a accueilli à bras ouverts des membres des Frères Musulmans, alors persécutés par les autorités égyptiennes qui voyaient en eux une menace pour le gouvernement en place. Riyad, à l’inverse, voyait en eux des alliés contre l’Egypte socialiste de Nasser[5] et voulait éduquer sa jeune population. Aussi, les Frères Musulmans faisaient figure de professeurs idéaux puisque très instruits et très conservateurs[6]. La bonne entente entre les Frères Musulmans et la dynastie saoudienne prend fin quand Riyad, déjà proche des Américains, accepte le déploiement des forces étrangères sur son sol pour contrer les visées expansionnistes de Saddam Hussein en 1990.

Hassan el Banna, fondateur des Frères Musulmans. Source : Herodote.net – https://www.herodote.net/26_aout_1966-evenement-19660826.php

L’Arabie Saoudite se retrouve donc avec une jeunesse largement formée par des penseurs des Frères Musulmans mais gouvernée par une dynastie wahhabite qui réprouve toute forme d’Islam politique. Le mélange des deux doctrines donne naissance au mouvement Sahwa, littéralement l’Eveil. Ce mouvement dissident s’oppose férocement à la présence américaine dans la péninsule et réclame une nouvelle forme de gouvernement avec une place plus importante pour le clergé, une politique transparente et le refus absolu d’une présence ou d’une influence occidentale.

Le pays connaît alors des mouvements de protestation d’inspiration frériste. De nombreux universitaires et même d’éminents cheikhs se revendiquent du mouvement Sahwa, et pourtant, l’Eveil saoudien en l’état actuel, est impossible car antinomique. Le Royaume, pour garantir ses intérêts nationaux, établit une forme de realpolitik en s’alliant aux Etats-Unis par exemple. Cette idée répugne les Frères Musulmans qui refusent l’idée même d’une alliance avec les Occidentaux ennemis.

Aussi, en mars 2014, l’Arabie Saoudite décrète que la Confrérie est une organisation terroriste alors même qu’elle fut le refuge de ses membres quelques décennies plus tôt. Au cours de cette lutte contre l’Islam politique, en 2017, le cheikh réformiste Salman al-Adwah, pionnier de la Sahwa, est arrêté dans le cadre de la lutte anti-corruption menée par Mohamed ben Salmane (MBS)[7]. Néanmoins, le salafisme des Frères Musulmans n’est pas l’unique forme d’islamisme (ou néo-salafisme) contre lequel le Royaume doit se prémunir. Et une fois encore, Riyad devra s’aligner sur l’Occident pour protéger ses intérêts vitaux.

Arabie Saoudite et djihadistes : entre relations ambiguës et alignement avec l’Occident

Ce qu’on appelle la « troisième vague de salafisme » désigne la radicalisation de la pensée salafiste, notamment avec Sayyid Qotb, ancien membre des Frères Musulmans. Cette vague se veut profondément anti-occidentale, anti-juive et souhaite imposer un Islam rigoriste dans les sociétés. Cette vague inspirera le salafisme djihadiste et par extension influera très certainement sur l’idéologie de l’État islamique. Officiellement, le gouvernement saoudien s’oppose fermement aux djihadistes et notamment à Daesh dont il condamne les actions et l’idéologie violentes.[8]

Pourtant, nombreux sont les chercheurs ou auteurs qui imputent à l’Arabie Saoudite l’essor de Daesh ou qui accusent le Royaume de soutenir des factions djihadistes. Les historiens Sophie Bessis et Mohamed Harbi ont par exemple écrit dans un article pour Le Monde :« Le djihadisme est avant tout l’enfant des Saoud »[9]. Il est vrai que les liens entre wahhabisme et salafisme sont réels, que les attentats du 11 septembre 2001 furent commis par une majorité de djihadistes d’origine saoudienne et que l’Arabie Saoudite a bel et bien soutenu financières et logistiquement des groupes djihadistes en Palestine, en Afghanistan en Irak et en  Syrie[10].  Mais la nature des relations entre l’Arabie Saoudite et les djihadistes est à nuancer.

Coalitions anti-djihadistes. Source : LaLibre.bre. Credits : AFP

Ce sont justement les attentats de 2001 qui placent le Royaume dans une position délicate et obligent les dirigeants à prendre des mesures radicales tandis que tous les regards se tournaient vers lui. Dès 2015, MBS lance une coalition islamique antiterroriste aux côtés d’autres pays, tous à majorité musulmane sunnite. De plus, le pays est engagé en Irak et en Syrie aux côtés des Etats-Unis pour combattre l’État islamique et le faire reculer dans le cadre d’une coalition internationale.

Les liens entre Riyad et les groupes djihadistes sont toujours ambigües mais le pays s’aligne avec l’Occident sur la question de la lutte anti-terroriste, tout du moins officiellement. L’Arabie Saoudite représente un allié de poids dans la région pour les Américains dans leur lutte contre l’influence iranienne et contre le terrorisme. Il en va des intérêts des dirigeants saoudiens eux-mêmes de lutter contre une présence djihadiste dans le Golfe. Il ne faut par ailleurs pas oublier que le pays subit des attentats, dont ceux de Riyad en 2003[11] et que la dynastie Al Saoud est l’une des cibles d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA).  

Conclusion :

Depuis 2015, le jeune MBS, l’homme fort du Royaume saoudien, semble emboiter le pas à son voisin émirien Mohamed ben Zayed (MBZ) en matière de lutte anti-terroriste et plus largement de lutte contre l’islamisme extrémiste. Si certains mouvements extrémistes ont pu s’inspirer du modèle wahhabite saoudien, l’État islamique ou encore AQPA ne sont pas des créations saoudiennes à proprement parler. Riyad a pourtant participé à l’émergence de ces groupes dont il a été le principal bailleur. Néanmoins aujourd’hui, ils représentent des menaces importantes pour le Royaume qui doit s’assurer de bonnes relations avec son allié vital occidental et refuse d’être vu comme un pays de fondamentalistes ultra-violents. Au contraire, l’Arabie Saoudite souhaite montrer l’image d’un Royaume qui se modernise, aspirant à un dialogue intra-religieux. Le levier religieux, toujours largement politisé, pourrait bien ébranler la puissance saoudienne déjà fragilisée par les choix politiques de ce même MBS, entre la guerre meurtrière au Yémen, la confrontation diplomatique avec le Qatar, l’obsession iranienne et les contestations populaires saoudiennes.

Ouvrage :

Billion Didier, Boniface Pascal (dir). « Géopolitique des mondes arabes », Eyrolles, 2018, pp.94-105


[1] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Le-wahhabisme-le-fondateur-la.html

[2] https://www.europe1.fr/international/quest-ce-que-le-wahhabisme-2644639

[3] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Salafisme-1-Origines-et-evolutions-doctrinales.html

[4] Bonnefoy, Laurent, et Stéphane Lacroix. « Le problème saoudien. Le wahhabisme, rempart ou inspirateur de l’État islamique ? », Revue du Crieur, vol. 3, no. 1, 2016, pp. 34-49.

[5] https://www.monde-diplomatique.fr/mav/135/GRESH/50456

[6] Commins, David. « Le salafisme en Arabie Saoudite », Bernard Rougier éd., Qu’est-ce que le salafisme ? Presses Universitaires de France, 2008, pp. 23-44.

[7] https://www.jeuneafrique.com/756774/societe/en-arabie-saoudite-les-cheikhs-qui-ne-suivent-pas-le-wahhabisme-sont-consideres-comme-des-gens-a-abattre/

[8] Seznec, Jean-François. « L’Arabie saoudite, l’Iran et Daech : un objectif de trop », Outre-Terre, vol. 44, no. 3, 2015, pp. 316-320.

[9] https://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/17/nous-payons-les-inconsequences-de-la-politique-francaise-au-moyen-orient_4811388_3232.html

[10] https://www.lesclesdumoyenorient.com/L-Arabie-saoudite-dans-la-lutte-contre-le-terrorisme.html

[11] https://www.nouvelobs.com/monde/20031108.OBS9425/attentat-de-riyad-al-qaida-revendique.html

L’opposition sunnites-chiites : le levier religieux au service d’une guerre d’influence entre l’Arabie Saoudite et l’Iran

Arabie Saoudite : les écueils des conflits religieux

L’Arabie Saoudite est le plus grand État de la péninsule Arabo-persique et une puissance régionale affirmée. Premier producteur mondial de pétrole, important acteur de l’industrie chimique, haut-lieu du tourisme religieux et puissance militaire surarmée, le Royaume de Salmane ben Abdelaziz Al Saoud dispose de nombreux leviers de puissance.

Pourtant, au cours de ces dernières années, le pays fait face à de nombreuses crises, internes comme externes et doit maintenir son influence fragilisée dans la région pour garantir son intégrité nationale. Le Royaume qui tente d’établir une hégémonie saoudienne dans la région se voit affaibli voire menacé par des différends politico-religieux. Depuis 1979, date de l’avènement de la République islamique d’Iran, ces conflits mutent en conflits armés ou en luttes d’influence qui pourraient profondément déstabiliser le géant du Golfe.

Carte représentative des majorités et minorités religieuses musulmanes. Source et crédits : RTBF – https://www.rtbf.be/info/monde/moyen-orient/detail_iran-arabie-saoudite-conflit-religieux-ou-lutte-de-pouvoir-classique?id=9177055

Une opposition historique chiite-sunnite : quand politique et théologie se confondent

Pour bien appréhender la question religieuse, il est important de revenir aux sources. Au sein de l’Islam, on dénombre trois courants majeurs : le sunnisme, le chiisme et le kharidjisme. Le sunnisme, largement majoritaire en termes de croyants, est souvent opposé au chiisme. Le schisme entre les deux branches remonte à la genèse de l’Islam, quand deux clans s’affrontent pour savoir qui succèdera au Prophète Mahomet après sa mort en 632.

Ceux qui deviendront les futurs sunnites décident de reconnaître Mu’awiya comme successeur de Mahomet bien qu’il n’ait pas de liens de parenté avec lui tandis que les futurs chiites reconnaissent Ali, cousin du Prophète. Aussi, les chiites ne reconnaissent que la descendance de Ali et ils se basent sur les écrits et récits des imams et compagnons de Mahomet qu’on appelle les hadiths. Les imams chiites sont donc considérés comme des chefs spirituels incontestables et infaillibles. A l’inverse, les sunnites ne considèrent pas que les imams aient un statut divin. Ils refusent l’imamat et suivent la sunna, qui rapporte les faits et geste du Prophète[1].

D’ores et déjà, l’opposition était teintée d’un aspect politique avant que les questions d’ordre théologique ne soient soulevées. Car c’est bien la question du droit de succession qui posait problème. De nos jours, les deux courants sont toujours présentés en opposition, bien qu’encore une fois, l’opposition théologique relève également souvent d’une opposition politique. Le conflit opposant l’Arabie Saoudite sunnite à l’Iran chiite est le parfait exemple de ces différends politico-religieux.

Arbre généalogique de l’Islam avec quelques courants majeurs. Source et crédits : ethi.weebly.com

Le grand ennemi chiite iranien : bras de fer régional

En effet, l’Arabie Saoudite est une nation à grande majorité sunnite et berceau du wahhabisme. La nation voisine iranienne, quant à elle, est proportionnellement la plus grande nation chiite au monde. Les deux pays se ressemblent en termes de ressources, de superficie, et partagent le même environnement régional. Cependant, les deux géants s’affrontent sur de nombreux théâtres, luttant pour conserver ou accroître leur influence en s’appuyant très largement sur le levier religieux.

Depuis le 3 janvier 2016, les relations diplomatiques sont rompues entre Téhéran et Riyad suite à la décapitation du cheikh chiite saoudien Nimr Al-Nimr[2] et l’attaque contre l’ambassade saoudienne à Téhéran. Ces événements marquent un point de non-retour entre les deux puissances mais les dissensions sont bien plus nombreuses et antérieures à cette année 2016. En effet, les deux pays s’opposaient d’ores et déjà dans les années 1980 au sujet de la tutelle des lieux saints musulmans situés en Arabie Saoudite.[3]

Au cours des années 1970, les deux pays s’enrichissent grâce au pétrole et deviennent les deux plus importants membres de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP). Cependant, loin de devenir alliées contrairement à ce qu’auraient souhaité les puissances occidentales, les deux jeunes puissances enchaînent les désaccords : territoriaux avec l’indépendance du Bahreïn, financiers avec la manière de gérer leurs richesses énergétiques et le prix du pétrole, politiques avec l’interventionnisme régional de Téhéran à Oman par exemple[4].

Historiquement, les deux pays se sont toujours fait face pour des motifs géopolitiques, économiques, stratégiques, plus que pour des motifs simplement religieux[5]. Le levier religieux intervient au sein de ce conflit irano-saoudien parfois qualifié de « guerre froide » dans la mesure où l’Arabie Saoudite s’appuie largement sur la majorité sunnite et accuse les « hérétiques » chiites de tous les maux et guerres de la région. En réponse, l’Iran, s’appuie sur les minorités chiites et noue des alliances de circonstances avec d’autres minorités ethniques comme les chrétiens libanais et syriens – pour ne citer qu’eux – afin de maintenir une forme d’influence et éviter d’être totalement esseulé. De surcroît, Téhéran soutient le Hamas et tente ainsi d’avoir les bonnes grâces de la majorité sunnite pro palestinienne.

« Axe de résistance » formé par l’Iran et ses soutiens chiites, minoritaires ou majoritaires. Source et crédits : Courrier International – https://www.courrierinternational.com/article/2014/02/19/arabie-saoudite-le-royaume-dechu

Le cas bahreïnien : mainmise saoudienne ou poudrière chiite ?

Comme mentionné précédemment, l’indépendance bahreïnienne a été un point de discorde entre Téhéran et Riyad. Bahreïn, bien que gouverné par la dynastie sunnite des Al Khalifa, est une nation à majorité chiite[6]. En 1971, les Britanniques se retirent de la péninsule et le devenir de Bahreïn incarne l’une des premières pommes de discorde : l’Iran revendique le territoire tandis que l’Arabie Saoudite souhaite l’indépendance du pays. L’Iran finira par abandonner ses revendications territoriales sur Bahreïn mais refusera une présence étrangère dans le pays. Bahreïn se rapproche alors de l’Arabie Saoudite[7]. Plus récemment, en 2011, un soulèvement populaire a lieu au Bahreïn, faisant écho aux printemps arabes. Ce soulèvement résulte d’années de mécontentements pour les citoyens qui connaissent un fort taux de chômage et réclament une meilleure représentation politique[8].

Riyad, redoutant que ce soulèvement ne menace son propre équilibre national, prend la décision d’intervenir sous l’égide du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) pour restaurer l’ordre et maintenir le pouvoir en place. Il faut savoir que l’Arabie Saoudite exerce une forme de tutelle sur Bahreïn puisqu’elle est son garant vital. En outre, les deux nations partagent un puits de pétrole offshore exclusivement utilisé par l’Arabie Saoudite qui reverse ensuite la moitié des bénéfices au Bahreïn. Ce puits représente une importante partie des profits nationaux bahreïniens[9].  

Violemment réprimé, le mouvement populaire bahreïnien illustre une nouvelle fois l’importance du paramètre religieux. L’Arabie Saoudite craint que la majorité chiite du Bahreïn ne renverse le gouvernement sunnite allié, inspirant sa propre minorité chiite nationale à faire de même. Bien que Manama n’entretienne pas de relation particulière avec Téhéran, elle accuse l’Iran de s’ingérer dans ses affaires nationales. Ce schéma stratégique se décline dans plusieurs autres pays où Téhéran et Riyad se font la guerre par procuration dans le cadre de guerres plus formelles.

Les guerres par procuration : marque de fabrique du conflit irano-saoudien

L’une des guerres d’influence majeure entre l’Iran et l’Arabie Saoudite se déroule en Irak. Bagdad n’entretenait auparavant que peu de relations diplomatiques avec l’Arabie Saoudite. Sa proximité avec l’Iran et son invasion du Koweït en 1990 sont autant d’arguments expliquant le désintérêt saoudien. La donne change à partir de 2014 avec la menace grandissante que représente l’État islamique (Daesh) et l’influence grandissante iranienne appuyée par la majorité chiite[10]. L’Irak est en effet proche de Téhéran : les deux pays sont liés par de nombreux accords et une bonne entente diplomatique.

En 2011, c’est au tour de la Syrie de connaître elle aussi une révolte populaire. Alliée historique de Téhéran dans la région et lieu de pèlerinage chiite, la Syrie a une situation géographique intéressante puisqu’elle permet d’accéder à la Méditerranée[11]. Alors que l’Iran avait soutenu certains printemps arabes, notamment au Maghreb, Téhéran n’apprécie pas la révolte syrienne. Le gouvernement iranien soutient ouvertement Damas pour maintenir son influence dans le pays, seul vrai pilier étatique qu’il possède dans la région[12]. Comme en Irak, l’Arabie Saoudite qui entretenait des relations distantes décide de soutenir la révolte syrienne, aidant les rebelles syriens en leur fournissant des armes.  

Il existe encore d’autres exemples dans la région de cette guerre d’influence entre l’Arabie Saoudite et l’Iran qui soutiennent tantôt les gouvernements officiels, tantôt les rebelles, choisissant immanquablement une position diplomatique opposée l’un à l’autre. Au Liban, l’Iran soutient largement le Hezbollah, parti chiite libanais créé en 1982. Allié de poids, le Hezbollah place le Liban dans l’« axe de résistance»[13] et renforce l’influence iranienne. Tandis que l’Arabie saoudite finance et soutient la communauté sunnite libanaise.

Depuis 2015, l’intervention d’une coalition arabe actuellement menée par l’Arabie Saoudite au Yémen contre l’insurrection Houthiste (chiite) plonge le Yémen au cœur d’une guerre irano-saoudienne. Le schéma reste sensiblement le même : l’Arabie Saoudite qui redoute que la révolte ne fragilise son équilibre et ses frontières avec le Yémen, soutient le gouvernement en place. De son côté, l’Iran soutient financièrement et militairement les Houthis bien que ces derniers soient de confession zaïdite, une vision de l’Islam éloignée de la vision iranienne.

Terrains d’affrontements entre l’Iran chiite et l’Arabie Saoudite sunnite. Source et crédits : OuestFrance – https://www.ouest-france.fr/monde/arabie-saoudite/crise-iran-et-arabie-saoudite-de-multiples-terrains-daffrontement-3954247

Conclusion

Les théâtres d’affrontement sont multiples et se déclinent au gré des politiques étrangères iranienne et saoudienne. Cet affrontement entre les deux géants d’une sphère régionale où pullulent les conflits s’inscrit dans une guerre d’opposition bien plus large. Riyad, largement soutenu par les Américains dont il est l’allié historique[14], use de l’argument religieux sunnite pour s’attirer les soutiens de la majorité de la population. En face, Téhéran n’a qu’un seul allié étatique et maintient difficilement son influence régionale grâce aux minorités chiites et aux alliances avec d’autres groupes minoritaires. Là où l’Arabie Saoudite accuse les chiites, l’Iran préfère s’attaquer au petit et au grand « Satan », les Etats-Unis et Israël, sans jamais accuser frontalement les sunnites. Cependant, les récents événements en faveur d’une normalisation des relations israélo-arabes accentuent cette fracture: Téhéran est-il, finalement, le dernier soutien des Palestiniens, alors même que les chancelleries du Golfe semblent les abandonner ?  


[1] Sfeir, Antoine. « Sunnites, Chiites. Dissensions de toujours, guerre de demain ? », Études, vol. tome 408, no. 6, 2008, pp. 741-752.

[2]https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/01/03/qui-etait-le-cheikh-al-nimr-execute-par-l-arabie-saoudite_4841032_3218.html

[3] Da Lage, Olivier. « L’apparence du religieux », Confluences Méditerranée, vol. 97, no. 2, 2016, pp. 43-52.

[4] Castiglioni, Claudia. « The Relations between Iran and Saudi Arabia in the 1970s », Confluences Méditerranée, vol. 97, no. 2, 2016, pp. 143-153.

[5] Billion Didier, Boniface Pascal (dir). « Géopolitique des mondes arabes », Eyrolles, 2018, pp.30-31

[6] https://www.liberte-religieuse.org/bahrein/

[7] Therme, Clément. « La nouvelle « guerre froide » entre l’Iran et l’Arabie saoudite au Moyen-Orient », Confluences Méditerranée, vol. 88, no. 1, 2014, pp. 113-125.

[8] https://orientxxi.info/magazine/bahrein-2011-retour-sur-une-revolte-populaire,1246

[9] Louër, Laurence. « Le soulèvement au Bahreïn », Tumultes, vol. 38-39, no. 1, 2012, pp. 213-227.

[10] https://orientxxi.info/magazine/bagdad-enjeu-regional-majeur,3174

[11] https://www.diploweb.com/Le-facteur-chiite-dans-la-politique-etrangere-de-l-Iran.html

[12] https://www.diploweb.com/Le-volet-syrien-des-rivalites.html

[13] https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/paglia_tourret_proxys_iran_2020.pdf

[14] https://www.monorient.fr/index.php/2019/12/19/le-pacte-quincy-lossature-de-la-politique-etrangere-saoudienne-depuis-1945/

Partie 2 : Apogée et déclin du sultanat mamelouk

La vie commerciale du pays permet au sultanat de pleinement s’épanouir et de s’affirmer comme une puissance incontournable au Moyen-âge. Le Sultanat mamelouk s’appuie sur une organisation pyramidale très structurée. Dans cet État, le sultan s’appuie sur les émirs, mamelouks eux-aussi. Liés par leur formation, les Mamelouks du sultan s’avèrent être un atout jusqu’au XVème. Date à laquelle les rapports entre les  différentes générations se dégradent, menant parfois à des affrontements.

Le XVème siècle s’avère être une époque difficile ; les sultans enchaînent les périodes de stabilités et de crises, ce qui aboutit en 1517 à l’effondrement du sultanat Mamelouk suite aux affrontements contre l’Empire ottoman, véritable force montante en Méditerranée orientale.

La vie dans le sultanat, commerce et fiscalité :

Si le sultanat Mamelouk est souvent reconnu pour son activité militaire et son originalité politique, il ne faut cependant pas le réduire à cela. De part sa position stratégique (Égypte et Syrie), le sultanat devient un carrefour commercial. Les ports, comme celui d’Alexandrie, permettent l’importation de produits d’Asie du Sud comme les épices dont les Européens sont friands, des produits d’Anatolie ou encore de l’or du Soudan. Enfin, la route de la soie qui passe par la Syrie assure un commerce fleurissant via un axe terrestre. Si les Mamelouks peuvent vendre divers produits, ils profitent également des ports pour acheter aux Européens les métaux et le bois qui leur font défauts.

L’État contrôle fortement une autre part du commerce : celui des esclaves. Le sultanat a un fort besoin en esclaves puisque chaque sultan achète les Mamelouks de l’ancien sultan, mais aussi les siens. Ainsi, Qalâwûn (1280-1290) possède environ 6 000 Mamelouks, et jusqu’à 8 000 durant le règne de Qâytbây (1468-1496)[i].  L’achat et l’entretien des Mamelouks coûtent extrêmement cher puisque le sultan paye aux Mamelouks 3 à 10 dinars d’or par mois, une ration de viande par jour et une ration de fourrage et d’orge par semaine pour chaque cheval.

Le prélèvement de l’iqta et plus largement la fiscalité occupe une place importante des revenus. L’iqta est « l’attribution d’une part de l’impôt foncier à un officier de l’armée, à charge pour lui de la lever par ses propres moyens et d’entretenir sur cette part un contingent d’hommes déterminé»[ii]. Si ce moyen de prélèvement s’avère dans un premier temps très rentable, les sultans n’hésitent pas à modifier le cadastre pour s’octroyer plus de revenus lorsqu’ils en ont besoin. Alors que la population baisse, notamment à cause des épidémies de peste qui tuent un tiers de la population à partir du XIVème siècle, la pression fiscale augmente. Les sultans, guidés par l’idée de faste des premiers règnes, ne cessent d’augmenter les prélèvements. Hormis le règne de Barquq (1382 – 1399), désigné par Ibn Khaldoun comme un sursaut de l’État mamelouk avant le début de son déclin[iii], le sultanat est en proie à des difficultés financières dès la fin du XIVe siècle.

Les Mamelouks, des militaires au pouvoir :

Les Mamelouks, comme nous l’avons vu précédemment, sont des esclaves affranchis recrutés dans l’armée sultanienne principalement afin d’être des cavaliers d’élite, voire des émirs ou des  sultans pour quelques-uns. Leur fierté s’appuie en grande partie sur leur formation au cours de laquelle ils apprennent et s’approprient la furûsiyya, « art de guerre »[iv] particulièrement important pour les  Mamelouks du XIIIème et XIVème siècle.


Traité de l’art militaire mamelouk, manuscrit «Kitab al makhzoun djami’ el funun» réalisé en 1470. Folio 63r. BnF

À partir de la fin du XIVème siècle, l’excellence guerrière passe au second plan, faisant des Mamelouks plus des hommes de cour que des guerriers. La furûsiyya semble de plus en plus dépassée. Depuis les prouesses militaires des premières décennies face aux Francs et aux Mongols, les techniques et tactiques militaires n’évoluent plus. Le domaine militaire devient secondaire. Malgré les raids de Tamerlan, chef de guerre turco-mongol, qui ravagent l’Asie centrale allant jusqu’à Alep et Damas, les Mamelouks ne sont plus confrontés à de puissants ennemis au XVème siècle. Ainsi, ils ne développent pas les armes à feu et n’ont plus d’unité d’infanterie. La fabrication d’armes à feu, comme les arquebuses, supposerait de grandes importations de métaux[v]

Outre les armements, les sultans ne développent pas vraiment leur flotte. Sur les navires, ne sont embarqués que des hommes ayant peu d’importance pour le sultan. Il existe un véritable mépris pour la flotte, opposée au prestige cavalier. 

L’intérêt porté à la flotte change avec le règne du sultan Barbays (1422- 1438). Il fait construire une flotte plus puissante que toutes les précédentes malgré le manque de bois. Ainsi, entre 1425 et 1426 les Mamelouks occupent Chypre. Les Mamelouks font aussi des raids sur l’île de Rhodes en 1439 et 1442, et un siège en 1444. Enfin, à la fin du siècle, les Portugais, ayant passés le cap de Bonne Espérance, représentent un ennemi commercial pour les Mamelouks. Contournant l’Afrique, les Portugais découvrent une voie navigable menant vers les Indes. Ainsi, la guerre portugo-mamelouk éclate en 1506. Malgré l’alliance avec Venise, le Gujarat et l’Empire Ottoman, les Mamelouks essuient une défaite définitive en 1509. Mais d’autres difficultés viennent bientôt fragiliser le pouvoir. Le sultanat au XVème fait face à des phases de querelles internes et des phases de stabilité.

La chute du Sultanat mamelouk

Le XVème siècle s’avère difficile pour le sultanat. Ce siècle s’ouvre sur une guerre entre le sultan au Caire et les émirs en Syrie. En mars 1407, l’émir Jakam min ‘Iwad se fait proclamer sultan dans la mosquée des Omeyyades d’Alep, pour quelques semaines. Finalement, à partir de 1412, une période de stabilité politique débute jusqu’en 1461. Si cette période semble durer, les nouveaux Mamelouks s’avèrent en vérité de plus en plus indisciplinés. Ils menacent le pouvoir en place dès qu’ils ne sont pas payés. Les premières manifestations de colère de ces nouveaux Mamelouks ont lieu dès 1428. Rapidement, un bras de fer commence entre les nouvelles et anciennes générations de Mamelouks.

En 1461, Khushqadam arrive sur le trône. Durant son règne, qui s’achève en 1467, il achète 3000 Mamelouks.  Lorsque ce sultan décède, les émirs veulent mettre sur le trône un Mamelouk de leur maison et Bilbay est choisi comme nouveau sultan. Cependant, il ne reste que deux mois sur le trône, car il ne parvient pas à s’affirmer face aux Mamelouks du sultan précédent. C’est finalement Qaytbay qui monte sur le trône en 1468, avec l’appui de tous les Mamelouks des générations précédentes. Les oppositions entre les différents Mamelouks ont fait du poste de sultan, un poste peu désiré. Durant le règne de Qaytbay, qui dure tout de même 28 ans, s’installe une période de stabilité.

Si ce règne semble stable, celui-ci ne se prépare pas à la montée en puissance de ses voisins, notamment des Ottomans. La Cilicie, territoire jusque-là sous la domination des Mamelouks est occupée par les Ottomans dès 1485. Les premiers affrontements ont lieu en 1488 à Agha Chayiri,  mais les Mamelouks parviennent à garder la Cilicie sous tutelle jusqu’à 1512. Durant le règne de Qansuh al-Ghawri (1501 – 1516) la situation se tend: les difficultés économiques et les menaces des jeunes recrues n’aident pas le sultanat. Le sultan réunit une armée pour tenter de battre le sultan ottoman Selim et de mettre Kasim, le rival de Selim sur le trône. En 1516, La bataille de Marj Dabiq se solde par un échec, en raison notamment de la trahison de l’émir d’Alep Khairbay [vi] qui rejoint les troupes de Selim. Les survivants de la bataille rentrent au Caire et Tuman devient sultan. Le 31 janvier 1517 a lieu la bataille de Ridaniya, entraînant la chute du Caire. Tuman perd la capitale et fuit dans le désert. Il est finalement rattrapé et pendu le 13 avril 1517, ce qui signe la fin du sultanat Mamelouk.

Le sultanat Mamelouk s’affirme rapidement comme une puissance incontournable à l’époque médiévale et ce, grâce à sa force militaire. Système politique original, d’anciens esclaves affranchis gouvernent le sultanat. Si ce système s’avère très efficace dans les premières décennies, les difficultés financières, l’immobilisme militaire et les querelles internes plongent petit à petit le sultanat dans une période de déclin. L’expansion ottomane met fin aux Mamelouks en 1517 et étend sa domination sur la Méditerranée orientale.


[i] Aillet Cyrille, Tixier Emmanuelle, Vallet Eric (dirs), Gouverner en Islam Xème- XVème siècle. Neuilly-sur-Seine : Atlante, 2014, page 262.

[ii] Loiseau Julien, Les Mamelouks, XIIIe-XVIe siècle : une expérience du pouvoir dans l’islam médiéval.

Paris:  Editions du Seuil, 2014, page 92.

[iii] Ibn Khaldoun, Kitab al’-Ibar, I, Muqaddima, p.310/A. Chaddadi (trad.), p. 623 cité par Loiseau Julien, Les Mamelouks, XIIIe-XVIe siècle : une expérience du pouvoir dans l’islam médiéval. Paris:  Editions du Seuil, 2014, page 322.

[iv] Zouache Abbès, « Une culture en partage : la furûsiyya à l’épreuve du temps », Médiévales 64 [en ligne], printemps 2013, mis en ligne le 30 septembre 2013, consulté le 19 juillet 2020. URL : http://journal.openedition.org/medievale/6953

[v] Ayalon David, Le phénomène mamlouk dans l’Orient islamique. Paris : Presses universitaires de France, 1996, page 138.

[vi]Mantran Robert (dir), Histoire de l’Empire Ottoman, Paris : Fayard, 1989, page 144.

Partie 1 : le Sultanat Mamelouk, un puissant empire dirigé par d’anciens esclaves

Souvent reconnus uniquement pour leurs qualités guerrières, les Mamelouks ont pourtant dirigé un sultanat de 1250 à 1517. Nommés d’après le mot arabe « mamlûk » qui signifie littéralement « la chose possédée », les Mamelouks sont des esclaves affranchis à la fin de leur formation. Ce sont donc des allochtones ayant réussi à se hisser à la tête d’un État. À partir de 1250, date à laquelle le dernier sultan Ayyubide est assassiné, le sultanat Mamelouk s’est affirmé comme une véritable puissance.

Sur un territoire s’étendant de l’Egypte à la Syrie, en passant par le Hedjaz, ils parviennent à repousser de puissantes armées comme celle des Francs, ou encore celle des Mongols. Cependant ils ne parviennent pas à contrer les incursions ottomanes au XVIe siècle. Outre l’aspect militaire, de par sa géographie, le sultanat devient également un acteur commercial incontournable sur le pourtour méditerranéen.

Source: https://www.lhistoire.fr/les-mamelouks-des-esclaves-sur-le-tr%C3%B4ne

Qui sont les Mamelouks ?

Dès le califat abbasside (750 – 1517), les Mamelouks sont les cavaliers d’élites de différentes armées à l’exemple du sultanat ayyubide. Si les Mamelouks viennent initialement de tribus turques Qipchaq, ils sont essentiellement issus du Caucase à partir de 1382. C’est pour cette raison que les historiens retiennent traditionnellement un découpage en deux parties du sultanat Mamelouk avec une période « turque » ou « bahride » de 1250 à 1382, puis une période « circassienne » de 1382 à 1517.

Les Mamelouks sont achetés généralement à leur 7 ans. Les sultans ont la priorité de l’approvisionnement sur les marchés d’esclaves, mais ils ne sont pas les seuls acquéreurs: par exemple, les émirs achètent également ces esclaves. En raison de la formation rigoureuse qu’ils suivent, les Mamelouks ont un statut spécial. Ils sont formés dans les casernes (tibaq) de la citadelle du Caire. Leur éducation est un sujet surveillé par les sultans.Durant cette formation, ils sont convertis à l’islam, apprennent l’arabe et le Coran, ont une initiation au fiqh (la jurisprudence) et, à partir de 15 ans, apprennent les « arts de la guerre » (funun al-furusiyya).

La furusiyya, codifiée depuis le califat abbasside, doit « discipliner la violence des « gens du sabre » pour mieux en faire des ardents défenseurs de l’islam »[i]. Les Mamelouks acquièrent des compétences équestres, apprennent le maniement d’armes et des jeux comme le polo[ii].

Bien qu’affranchis, ils gardent un fort lien avec leur dernier maître puisque selon le droit islamique le maître et son ancien esclave sont liés par un lien de clientèle (wala’).

L’accession au trône, et les premières années au pouvoir :

Lors de la bataille de la Forbie en 1244 au Nord de Gaza, le Mamelouk Baybars parvient à battre les Francs, menant ainsi à la victoire du sultan Malik al Salih et du sultanat Ayyubide. Les conflits contre les Francs se multiplient, et l’Egypte apparait aux Francs comme un territoire stratégique pour récupérer les anciens États latins[iii].

En 1248, Louis IX à la tête de la septième croisade se dirige vers l’Egypte. Alors qu’il prend la ville de Damiette en juin 1249, le sultan Malik al Salih meurt peu après. Sa favorite Shajar al-Durr garde cette mort secrète en attendant l’arrivée de son fils Turan Châh. La bataille de la Mansourah en 1250 voit la capture du roi de France Louis IX.

Peu après, le dernier sultan ayyubide, Turan Châh, est assassiné par les Mamelouks de son père[iv]. N’ayant pas de descendant mâle, les Mamelouks décident de mettre sur le trône Shajar al-Durr (aussi appelée Walidat al-Khalil). Cependant, son règne s’avère assez court puisqu’il dure du 2 mai au 1250 au 30 juillet 1250, date à laquelle le calife abbaside al-Musta’sim refuse de la reconnaître. Les Mamelouks trouvent alors une autre solution : le 31 juillet 1250, l’émir al-Mu’izz Aybak se marie avec Shajar al-Durr, et devient sultan. Débute alors le Sultanat mamelouk.

Après les Francs, ce sont les Mongols qui sont redoutés dans le Monde musulman. Les Mamelouks parviennent à les battre lors de la bataille de Ayn Jalut le 3 septembre 1260, assurant une grande gloire au sultanat. Les sultans Aybak, puis Qutuz se succèdent sans parvenir à effacer l’influence de Baybars dans les plus hautes sphères de l’État. Ainsi, celui-ci, après avoir assassiné Qutuz, devient sultan.

L’arrivée de Baybars au pouvoir signe le début de l’organisation du Sultanat mamelouk. Sous son règne de 1260 à 1277, s’opère un véritable « virage politique inattendu »[v]. Dès 1261, Baybars s’assure de la légitimité du Sultanat en recevant du calife abbasside al Mustansir le titre de sultan universel. Il consolide les citadelles dévastées par les Mongols et crée un système de poste régulier lui permettant un contrôle plus efficace sur ses provinces et les émirs. Baybars termine la conquête de la Syrie et s’assure de son véritable contrôle sur cette nouvelle province au moyen d’inspections surprises. Enfin, il parvient à repousser durablement les Francs au cours de grandes offensives entre 1265 et 1271, qui se soldent par le siège de Tripoli au Liban.

Durant son règne, Baybars assure ainsi la protection des frontières, renforce l’État et achève la conquête de la Syrie. En jetant les bases de la pérennisation de l’État Mamelouk, Baybars s’assure une gloire au-delà de son sultanat.

Le sultanat Mamelouk : une politique entre intérêt personnel du sultan et intérêt collectif mamelouk 

Les Mamelouks ont un fort besoin de légitimité. C’est donc une réussite lorsque le calife abbasside reconnaît Baybars comme sultan universel en 1262. La même année, Baybars s’installe au Caire ce qui signe le début de la lignée des califes abbassides du Caire. Les Mamelouks s’octroient un autre levier important de légitimation en régnant aussi sur le Hedjaz et les lieux saints de Médine et de La Mecque.

Le sociologue Ibn Khaldoun, contemporain de l’époque des Mamelouks, voit dans ce sultanat les sauveurs de l’Islam et le considère comme l’État musulman le plus accompli de son époque[vi]. Les historiens du XIXème et XXème l’ont souvent décrit comme un lieu anarchique, régi par une violence structurelle. Les nombreux assassinats du pouvoir central auraient entraîné une hypothétique « Loi des Turcs » (âsat al-turk)[vii] justifiant les sanglants changements de sultan. Aujourd’hui, cette vision est largement remise en question par la majorité des historiens. S’il existe effectivement une certaine violence étatique (sur les cinquante sultans mamelouks ayant régné trente-six sont renversés ou assassinés), il ne faut cependant pas omettre que quinze sultans ont régné plus de dix ans, ainsi que la dynastie des Qalawunides de 1279 à 1382.

Les Mamelouks sont des allochtones, ils ne sont pas nés en Egypte ou en Syrie, mais réussissent pourtant à s’imposer au sommet de l’État. Ils ont développé une conception du sultanat propre. Celle-ci tient en son centre la tension entre volonté du sultan de transmettre le trône à sa descendance et le refus collectif des Mamelouks de transmettre leurs honneurs à des hommes n’ayant pas suivi leur formation[viii].

De surcroît, les émirs ont une place prépondérante dans l’État. Ils font parti de l’élite des Mamelouks. Ces derniers participent à l’organisation hiérarchisée et pyramidale voulue par le sultanat[ix]. Ainsi, ils ont un rôle de premier plan dans les provinces syriennes d’Alep et de Damas, mais également auprès du sultan.

Le sultanat Mamelouk oscille donc entre ambitions personnelles et défense d’une légitimité et d’un honneur primordial et non héréditaire. Ces deux volontés créent une expérience politique hybride qui voit s’enchaîner différents modes de succession. Stable dans un premier temps, le sultanat doit rapidement faire face à des troubles internes et des menaces extérieures et ce, dès le XIVe siècle.


[i] Loiseau Julien, Les Mamelouks, XIIIe-XVIe siècle : une expérience du pouvoir dans l’islam médiéval. Paris : Editions du Seuil, 2014, page 85.

[ii]Zouache Abbès, « Une culture en partage : la furûsiyya à l’épreuve du temps », Médiévales 64 [en ligne], printemps 2013, mis en ligne le 30 septembre 2013, consulté le 19 juillet 2020. URL :http://journal.openedition.org/medievale/6953

[iii] Ayalon David, Le phénomène mamlouk dans l’Orient islamique. Paris : Presses universitaires de France, 1996, page 68.

[iv] al-Dîn Ibn Wasil Jamal, Mufarrij al-Kurûb fî Akhbâr Bani Ayyûb (Le dissipateur des incertitudes autour de l’histoire des Ayyubides), éd. et trad. Francesco Gabrieli, Chroniques arabes des croisades, Paris, Sindbad, 1996 (première éd. 1963), p. 322-325

[v] Wiet, G., “Baybars”, in: Encyclopedia of Islam.

[vi] Ibn Khaldoun, Kitâb al-‘Ibar, V, Le Caire, 1867, page 371 I. 4-27 cité par Ayalon David, Le phénomène mamlouk dans l’Orient islamique. Paris : Presses universitaires de France, 1996, page 104.

[vii] Aillet Cyrille, Tixier Emmanuelle, Vallet Eric (dirs), Gouverner en Islam Xème- XVème siècle. Neuilly-sur-Seine : Atlante, 2014, page 261.

[viii] Jean-Léon l’Africain, Description de l’Afrique, vol. 2, p.253 cité par Loiseau Julien, Les Mamelouks, XIIIe-XVIe siècle : une expérience du pouvoir dans l’islam médiéval. Paris : Editions du Seuil, 2014 page 142.

[ix] Aillet Cyrille, Tixier Emmanuelle, Vallet Eric (dirs), Gouverner en Islam Xème- XVème siècle. Neuilly-sur-Seine : Atlante, 2014, page 267.