Partie I : Les Croisades (1096-1291) : le choc des civilisations ?

Même si les Croisades datent du XIe siècle, elles demeurent un sujet de discordes et de controverses. Cette rencontre entre deux mondes, deux religions et deux cultures, ceux de l’Occident chrétien et de l’Orient musulman, continue d’attiser les passions et de susciter les craintes. Cette période constitue un bouleversement dans les consciences. En Orient, le souvenir des Croisades perpétue l’image d’un Occident agresseur. En Occident, ces expéditions guerrières répondent à une menace et sont justifiées et motivées officiellement pour la reconquête de Jérusalem et la protection des pèlerins.

Au Moyen-Orient, ce souvenir douloureux est actualisé au gré des interventions occidentales. On se souvient tous de Georges W. Bush  invoquant une croisade contre le terrorisme, au lendemain des attentas du 11 septembre 2001. Néanmoins, en dépit des actions militaires qui ont secoué le bassin oriental de la Méditerranée pendant deux siècles, cette période a vu naître des interactions culturelles et économiques.

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À la veille des Croisades :

À la veille des Croisades, le pourtour méditerranéen est divisé en 3 régions distinctes et subdivisées : l’Empire byzantin, l’Occident et le monde arabo-musulman.

L’Empire byzantin constitue la partie orientale de l’ancien Empire romain, déchu en 476. Depuis l’avènement de la nouvelle religion musulmane au VIIe siècle, l’Empire byzantin perd peu à peu les territoires orientaux. Affaibli, il se recentre sur l’Anatolie et la mer Égée. La défaite de Mantzikert en 1071, aux confins de la Turquie actuelle, parachève l’expansion des Turcs Seldjoukides en Orient et confirme le repli et l’affaiblissement des Byzantins[1]. De surcroît, la chrétienté ne forme pas un bloc homogène. En Orient, plusieurs églises répondent à une liturgie et une théologie différentes en s’interrogeant sur la nature divine. Or, la division est consumée avec l’Occident en 1054 suite au Grand schisme. Le contentieux sur la primauté du pape rompt l’unité de l’Église. Ainsi, deux groupes distincts s’opposent : les Orthodoxes d’Orient et les Catholiques d’Occident.

De son côté, l’Occident se compose d’une multitude de seigneuries et royaumes à superficie variable au gré des conquêtes. Après la chute de l’Empire romain en 476, les différents seigneurs se tissent des fiefs. Ils s’enorgueillissent tous d’être sous la protection de l’Église, qui incarne le pouvoir centralisateur et omnipotent de l’époque. À la veille des Croisades, la peur de l’An Mil s’empare de l’Occident. Il représente le millénaire de la mort du Christ (1033), censé punir le monde chrétien pour ses pêchés. Cette lecture exagérée fédère la chrétienté contre un potentiel ennemi commun.

Pour sa part, le monde arabo-musulman est en pleine expansion depuis l’avènement de la nouvelle religion. Après avoir conquis la péninsule arabique à la mort de Mahomet en 632, les troupes musulmanes s’emparent de la Syrie, de la Palestine et de l’Égypte. Jérusalem est conquise en 638. Ces conquêtes territoriales s’accompagnent généralement d’une islamisation des populations autochtones. Néanmoins, plusieurs minorités chrétiennes demeurent sur place. C’est le cas des maronites, des melkites, des syriaques, des chaldéens et des coptes. L’expansion territoriale est fulgurante. En l’espace d’un siècle, les musulmans sont aux portes de l’Occident chrétien à Poitiers en 732. Après l’apogée des premières dynasties Omeyades et Abbassides, le monde musulman est en proie à des divisions internes. À partir de 969, un califat fatimide, de confession chiite, voit le jour en Égypte et en Syrie. Ailleurs, les territoires sont morcelés en diverses entités politico-territoriales[2]. De plus, l’arrivée de populations nomades turcophones chamboule l’équilibre préétabli. Ces derniers embrassent le sunnisme et deviennent de redoutables adversaires de l’Empire byzantin. Ils forment la dynastie des Seldjoukides. Ainsi à la veille des croisades, une fracture très nette s’installe dans le monde musulman. Le pouvoir religieux est aux mains du Calife arabe de Bagdad, quant au pouvoir militaire, il est l’apanage du Sultan Seldjoukides.    

Les raisons officielles et officieuses des Croisades :

Pour justifier une telle entreprise, il est courant de citer l’appel à la Croisade du pape Urbain II en 1095 lors du concile de Clermont Ferrand. En analysant ce texte, on se rend compte que la partie dédiée à la lutte contre « l’infidèle » (le musulman) ne représente qu’une infime partie. En effet lors de ce concile, le pape met l’accent sur le respect du dogme, sur la conduite des prêtres et l’obligation du jeûne. Néanmoins, cet événement demeure le prétexte officiel et direct au début des Croisades[3].

Or, les raisons sont plus profondes. Depuis l’avènement de la nouvelle religion musulmane et sa fulgurante expansion vers l’Europe, l’Islam est un sujet de préoccupation pour l’Occident chrétien. Ce dernier entend défendre les frontières naturelles de la chrétienté. Les troupes musulmanes sont présentes en Corse, en Sicile, dans les Baléares et dans la péninsule ibérique où ils commettent plusieurs razzias[4]. De surcroît, l’empereur byzantin Alexis Comnène alerte l’Occident sur les dangers des troupes turques et arabes. En effet, depuis la défaite de Mantzikert en 1071, les pèlerins chrétiens ne peuvent plus se rendre dans la ville sainte de Jérusalem. Il informe également l’Occident sur le pillage et la destruction de l’Église du Saint-Sépulcre en 1009 par le calife fatimide Al-Hakim[5].

Face à cette menace existentielle, le pape Urbain II promet à ceux qui porteront la croix et qui participeront à ce pèlerinage armé l’absolution de leurs pêchés. La raison première invoquée est sans nul doute le recouvrement des droits pour le pèlerinage à Jérusalem. Or, la défense de la ville Sainte sert également de prétexte à une entreprise plus large, celle de lutter et de stopper l’expansion musulmane. De ce fait, prédicateurs et prêtres prêchent la guerre sainte dans les villages européens pour grossir les armées.

Cette notion de « croisade » n’est connue qu’à partir du XIIIe siècle. À l’époque, on parle de « voyage à Jérusalem » ou de « pèlerinage » en reprenant une sémantique guerrière et de conquête contre un ennemi (l’infidèle). À cheval et surtout à pied, l’aventure s’avère périlleuse. Par amateurisme et par excès de zèle, bon nombre de croisés perd la vie sur le chemin de l’Orient.

La création des États latins d’Orient :

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Très vite, l’annonce d’un pèlerinage en terre Sainte prend de l’ampleur en Occident. De nombreuses familles pauvres délaissent leurs conditions miséreuses et espèrent un avenir meilleur en Orient. Guidée par le prédicateur Pierre l’Ermite, la croisade des pauvres commet des massacres sur les populations juives en Europe centrale. Une fois arrivée en Anatolie, ils sont massacrés par les troupes turques[6].

La première croisade débute réellement en 1096 avec la participation de barons et chevaliers de renoms, à l’instar de Godefroy de Bouillon, de Baudoin de Boulogne ou encore de Raymond de Saint Gilles. Ils font une halte à Constantinople auprès de l’empereur byzantin, en lui promettant que les futurs territoires conquis seront sous son autorité. La croisade se transforme en une réelle entreprise de conquête. Une fois sur place, ils ne tiennent pas compte des accords passés avec l’empereur. En effet, ils se créent des États indépendants en Orient. Le comté d’Édesse est administré par Baudoin de Boulogne et la principauté d’Antioche est fondée par Bohémond de Tarente[7].

La ville de Jérusalem tombe aux mains des croisés le 15 juillet 1099. Selon les chroniqueurs de l’époque, les chevaliers chrétiens s’adonnent à des massacres, ne faisant aucune distinction entre les chrétiens orientaux et les musulmans. Godefroy de Bouillon s’empare du royaume de Jérusalem. Le dernier État latin à être fondé est le comté de Tripoli sur la côte libanaise. Aidé par des chrétiens maronites, Raymond de Saint Gilles érige une citadelle au cœur de la ville.

Ce faisant, la première croisade est une réussite politique et territoriale pour les croisés. En repoussant les musulmans dans les terres, ils se sont accaparés une bande littorale allant de l’Anatolie à Gaza. La survie de ces micros États dépend de l’aide matérielle et humaine envoyée par l’Occident. Ainsi plusieurs générations naissent en Orient, ils s’imprègnent de la culture locale, on les nomme les « Poulains ». Par méconnaissance de la région et de la culture, les nouveaux arrivants commettent plusieurs exactions qui dissuadent la majorité de leurs coreligionnaires orientaux de les rejoindre.

De leur côté, les troupes musulmanes, surprises par la première croisade, se sentent humiliées par un ennemi extérieur[8]. Depuis l’avènement de l’Islam, les musulmans n’avaient pas connu semblable défaite sur leur terre. C’est ainsi que la notion de Djihad refait surface. En opposition aux croisades, une lutte armée contre l’infidèle (le chrétien) est prônée. Conséquemment, deux mondes ultra-confessionnalisés se font face. L’un et l’autre se considèrent et se perçoivent comme des ennemis naturels. La période des croisades voit naître et se consolider des antagonismes politiques, territoriaux et religieux.


[1] Vincent Déroche, Vincent Puech, « Le monde byzantin 750-1204 », Atlande, 2007

[2] https://www.cairn.info/croisades-et-orient-latin–9782200264987-page-171.htm

[3] https://www.persee.fr/doc/efr_0223-5099_1997_act_236_1_6047

[4] https://www.persee.fr/doc/efr_0223-5099_1997_act_236_1_6067

[5] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-Croisades-1096-1291-le-choc-de-la-rencontre-entre-deux-mondes-1-3.html

[6] https://www.persee.fr/doc/efr_0223-5099_1997_act_236_1_6067

[7] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-Croisades-1096-1291-le-choc-de-la-rencontre-entre-deux-mondes-2-3.html

[8] Amin Maalouf, « Les croisades vues par les Arabes », J’ai lu, 1983

Partie III – La naissance de la Turquie moderne.

Comment, à l’issue de la Grande Guerre (1914-1918) et sur les ruines d’Empire criblé de dettes, à la merci de ses créanciers, la Turquie parvient-elle à s’ériger en nouvel Etat indépendant, voué à devenir en l’espace de quelques années seulement une puissance régionale incontestée et un acteur central des relations internationales pour les décennies à venir ?

33 ans de règne hamidien ; absolutisme et dissidences.

La parenthèse libérale que constituent les Tanzimats s’avéra être de courte durée ; en 1878, le sultan Abdülhamid II (1876-1909) abolit la constitution promulguée deux ans plus tôt. Cette décision a pour effet de suspendre le parlement et de rétablir un régime autoritaire, fondé sur la pratique de la censure et de la surveillance. Si les réformes continuent, elles séduisent avant tout les franges les plus conservatrices de la société ottomane : le pouvoir s’islamise. Le sultan se fait appeler Abdülhamid le Pieux et met en exergue sa fonction de calife.

Consécutivement au traité de Berlin (1878), la suprématie ottomane sur les Balkans est déjà presque un souvenir. Pourtant, de minces possessions territoriales, en Thrace ou encore en Macédoine, confèrent encore à l’Empire une certaine assise européenne. En restaurant l’ordre, le sultan cherche à garantir la stabilité d’un Empire qui, tout en se repliant sur son noyau anatolien, assure un contrôle accru de ses périphéries, dont la loyauté apparait essentielle à son intégrité et à sa pérennité.

Tandis que l’identité de l’Empire se resserre autour de la religion musulmane et de ses origines turciques, les minorités ethniques et confessionnelles, exclues du pouvoir, s’organisent et se politisent. En 1880, à l’est de l’Anatolie, les troupes du sultan mâtent une révolte kurde de grande ampleur. La minorité arménienne suscite quant à elle la méfiance de l’Etat hamidien et catalyse les rancoeurs. En 1894, une révolte arménienne qui éclate à Sassoun est très lourdement réprimée. Pendant deux ans, plusieurs massacres dits « hamidiens » sont perpétrés dans diverses villes de l’Empire et à Istanbul même. Ces évènements valent à Abdülhamid le surnom de « sultan rouge ». On évalue aujourd’hui le nombre de victimes entre 100 000 et 300 000 [1].

Au Liban, en Egypte mais aussi en Syrie et au Yémen, où le développement de la presse a favorisé la circulation d’idées venues du Vieux continent, la révolte gronde également. Un mouvement de renaissance intellectuelle et culturelle arabe voit le jour sous le nom de Nahda, porté par des penseurs issus des minorités chrétiennes et des élites musulmanes arabes. Si le mouvement est dans un premier temps scientifique et littéraire, il prend bientôt une tournure politique et contestataire ; les deux figures de proue de la Nahda, Djemâl ad-Dîn al-Afghâni (1838-1897) et Mohamed Abduh (1849-1905), dénoncent l’autoritarisme du sultan, ce qui leur vaut d’être contraints à l’exil.

Le triomphe du nationalisme : le comité Union et Progrès.

Dans ce contexte, le sultan est relativement indifférent à la naissance, en 1889, du Comité d’Union musulmane (Ittihad-i Osmani Cemiyeti), qui deviendra le Comité Union et Progrès. Le comité est fondé par quatre étudiants de l’école militaire de médecine d’Istanbul, bientôt rejoins par d’autres étudiants stambouliotes. Ces « jeunes turcs » (Jöntürkler) sont influencés par l’esprit de réforme des Tanzimats, mais également par celui de la Révolution française. Ils réclament le retour de la constitution de 1876. En 1906, un nouveau groupe plus radical, l’Organisation ottomane pour la liberté, voit le jour au sein de l’école militaire de Salonique, en Macédoine. [2] Cette organisation ne tarde pas à fusionner avec le Comité Union et progrès, sur lequel elle prend l’ascendant. En décembre 1907, le comité lance une insurrection en Macédoine. Les forces militaires dépêchées par le sultan pour réprimer le soulèvement se rallient à la dissidence. Le 23 juillet 1908, Abdulhamid accepte le rétablissement de la Constitution. Les partis politiques sont autorisés et une nouvelle assemblée élue entre en fonction au mois de décembre 1908. La liberté d’expression, d’association et de presse sont rétablies.

La période d’effervescence qui succède à trente-trois ans de règne autoritaire est toutefois interrompue par une insurrection militaire à Istanbul, au mois de mars 1909. [3] Le soulèvement est brutalement réprimé par les forces militaires loyales au comité. Le sultan, perçu comme une menace à la révolution, est destitué. Dès lors, le comité impose le zapt-u-rapt, « ordre et discipline », afin d’étouffer toute opposition. Le jeune pouvoir vise à constituer un Etat fort et centralisé, ce qui doit permettre de garantir l’intégrité territoriale de l’Empire. Mais en dépit de profondes réformes entreprises en vue de la modernisation et de la sécularisation de l’Etat, la soif de liberté qui agite les peuples de l’Empire ne tarit pas. Les deux guerres balkaniques, qui opposent entre octobre 1912 et juillet 1913 l’Empire à la Serbie, au Monténégro, à la Grèce et à la Bulgarie, le dépouille définitivement de ses positions européennes. La perte de la Macédoine, et donc de Salonique, base historique du Comité, ainsi que l’indépendance de l’Albanie, constituent une grave humiliation qui a pour conséquence de donner un nouveau souffle au mouvement Jeune-Turc. [4] Au mois de janvier 1913, un coup d’Etat met fin au pluralisme politique : le comité Union et procès s’impose en parti unique. [5]

L’Empire dans la Grande Guerre

Le 28 juillet 1914, la Première Guerre mondiale éclate. Le nouveau pouvoir issu du coup d’état, composé de trois hommes, Cemal Pacha (1872-1922), ministre de la marine, Enver Pacha (1881-1922), ministre de la guerre et Talat Pacha (1874-1921), ministre de l’intérieur, se range aux côtés de l’Allemagne et entre en guerre à l’automne 1914. L’armée ottomane, bien qu’encadrée par des officiers allemands et soutenue financièrement par l’Allemagne, essuie rapidement de lourdes défaites. En 1916, la Révolte arabe, emmenée par le chérif Hussein de la Mecque, auquel la Grande-Bretagne a promis un royaume indépendant à l’issue de la guerre, emporte l’ensemble des provinces arabes de l’Empire.

Tandis que la disparition de ce dernier apparait inéluctable, le pouvoir se replie sur la condamnation de ce qu’il considère comme un ennemi de l’intérieur ; la minorité arménienne, dont les membres sont soupçonnés de fomenter le renversement du régime unioniste. Le 24 avril 1915, plusieurs centaines de dignitaires arméniens d’Istanbul sont déportés. Le 27 mai 1915, la loi sur la déportation (Tehcir Kanunu) met en place une politique officielle de déportation massive à l’échelle de l’ensemble du territoire anatolien. 1,3 millions d’arméniens auraient trouvé la mort entre 1915 et 1916. [6] D’autres populations de confession chrétienne sont également décimées ; grecs orthodoxes, araméens, syriaques et yézidis.

L’avènement de la république de Turquie.

Tandis que la signature de l’armistice de Moudros, le 30 octobre 1918, acte la reddition des troupes ottomanes, les trois dirigeants unionistes, Cemal, Enver et Talat ont déjà pris la fuite vers l’Allemagne. [7] Les troupes françaises, britanniques et italiennes entament alors l’occupation de territoires exsangues. C’est le débarquement des troupes grecques – bien décidées à fonder une « Grande Grèce » sur les pourtours de la mer Egée – à Izmir, au mois de mai 1919, qui provoque un sursaut nationaliste au sein de la population anatolienne. Le général Mustafa Kemal, reconnu comme héros de guerre pour avoir remporté la bataille des Dardanelles (1915-1916), prend la tête de la résistance à l’occupation. Parallèlement, il convoque à Ankara, le 23 avril 1920, une « Grande Assemblée nationale de Turquie ». Kemal, alors chef de l’exécutif et de l’armée, devient président de l’assemblée et possède dès lors les pleins pouvoirs. Le traité de Sèvres, signé le 10 août 1920, organise le démembrement de l’Empire. Il prévoit le partage de ses territoires en zones d’influence sous contrôle français, britannique, italien et international (sous mandat de la Société des nations, organisation internationale pour la paix fondée en 1919), la création d’une Arménie et d’un Kurdistan indépendants, ainsi que la cession de territoires anatoliens à la Grèce. Le traité est unanimement rejeté par l’assemblée et la guerre d’indépendance menée tambour battant par les troupes kémalistes ; au mois d’octobre 1922, les contingents grecs et Alliés ont évacué l’Anatolie, Istanbul est libérée. [8]

Dès lors, Mustafa Kemal a les mains libres pour entreprendre l’édification d’un Etat moderne et souverain, démocratique et national, selon ses voeux. Le 1er novembre 1922, le sultanat est aboli. Dans le même temps, une nouvelle conférence de paix s’ouvre à Lausanne. Le traité qui en découle, signé le 24 juillet 1923, annule le traité de Sèvres. Les frontières de la Turquie actuelle sont définies et la perspective d’un Etat kurde autonome définitivement rejetée. [9] Le traité entérine également d’importants échanges de population ; un million et demi de grecs sont expulsés d’Anatolie tandis que 500 000 Turcs de Macédoine en prennent le chemin. [10] Fort de cette victoire et de sa majorité au sein de l’assemblée, Kemal fonde le Parti républicain du peuple (CHF: Cumhuriyet Halk Fırkası) au mois de septembre 1923. Le 29 octobre 1923, la République de Turquie est proclamée, actant ainsi la disparition de l’Empire ottoman. Mustafa Kemal, « Père des Turcs » (Atatürk) est le premier président de ce nouvel Etat. [11]

Bibliographie

[1] BOZARSLAN Hamit, Histoire de la Turquie de l’Empire ottoman à nos jours, Texto, Tallandier, Paris, 2015

[2] LEMIRE Vincent, « La révolution des Jeunes-Turcs, entre Orient et Occident », Mathilde Larrère éd., Révolutions. Quand les peuples font l’histoire. Belin, 2013, pp. 94-101.

[3] GEORGEON François, « 1908 : la folle saison des Jeunes-Turcs », L’Histoire, vol. 334, no. 9, 2008, pp. 72-77

[4] DIGNAT Alain, 18 octobre 1912, D’une guerre balkanique à l’autre, Hérodote, 14/10/2019

[5] ROMEO Lisa, Jeunes-Turcs et révolution de 1908 dans l’Empire ottoman, Les Clés du Moyen-Orient, 13/10/2010

[6] Le génocide des Arméniens, site internet du Mémorial de la Shoah

[7] SA, L’armistice de Moudros, Euronews, 21/07/2014

[8] BOZARSLAN Hamit, « 14. La fin de l’Empire ottoman (1918-1922) », Patrice Gueniffey éd., La fin des Empires. Éditions Perrin, 2016, pp. 311-326

[9] DIGNAT Alain, 24 juillet 1923, Le traité de Lausanne fonde la Turquie, Hérodote, 11/07/2018

[10] GASPARD Armand, Eclairage. Le Traité de Lausanne du 24 juillet 1923: jour de gloire pour les uns, jour de deuil pour les autres, Le Temps, 24/07/1998

[11] GEORGEON François, Atatürk, ou la naissance de la Turquie moderne, L’Histoire, n°206, 01/1997

Partie II – L’Empire ottoman: « L’homme malade » de l’Europe

« Nous avons sur les bras (…) un homme très malade; ce serait, je vous le dis franchement, un grand malheur si, un de ces jours, il venait à nous échapper, surtout avant que toutes les dispositions nécessaires fussent prises », aurait déclaré le tsar Nicolas Ier de Russie, en 1853. A l’aube du XVIIIe siècle, l’Empire ottoman n’est déjà plus la puissante conquérante dont les assauts répétés menaçaient  autrefois l’Europe. Bien au contraire, c’est maintenant au tour des puissances européennes de s’immiscer dans les affaires de l’Empire, affaibli sur les plans économique et militaire, afin de tenter de tirer parti de ses vulnérabilités et de faire mainmise sur ses territoires. [1]

La Russie : un adversaire de taille

Le traité de Karlowitz, signé le 26 janvier 1699, ampute l’Empire de territoires clés, pour les restituer aux puissances européennes ; la Hongrie et la Transylvanie sont notamment perdues au profit de l’Autriche. Pour la première fois, l’Empire recule et son assise européenne vacille. Un nouvel acteur majeur s’affirme et ne tarde pas à se liguer contre les Ottomans, aux côtés des puissances occidentales : la Russie du tsar Pierre-le-Grand. [2]

L’Empire, quant à lui, s’illustre peu sur le plan militaire. Défait par les troupes de Venise et du Saint-Empire, le sultan doit signer, en 1718, le traité de Passarowitz, qui entérine la perte de la Serbie. La signature de ce traité marque toutefois l’ouverture d’une courte période de paix et de renaissance intellectuelle, qui durera jusqu’en 1730. Elle est nommée « L’Ère des Tulipes » (en turc Lâle devri), en raison du grand nombre de variétés de tulipes cultivées et créées au sein du palais, sous le règne du sultan Ahmet III (1703-1730), réputé poète. Le sultan et sa cour s’ouvrent sur l’Occident, fascinés par le système éducatif, l’architecture ou encore l’urbanisme des grandes capitales européennes. [3]

La menace russe plane cependant. Une série de conflits, qui voit l’Ottoman de plus en plus affaibli, oppose les deux puissances. La Russie cherche à se ménager des débouchés maritimes, en particulier vers la mer Noire ; dès 1736, ses armées traversent la Crimée, sous contrôle ottoman, mais sont repoussées avant d’atteindre leur objectif. En 1770, les forces russes anéantissent la flotte ottomane à Tchesmé, sur la côte ouest de l’Anatolie, et circulent désormais librement en Méditerranée orientale. Le traité de Kütchük-Kaïnardji (1774), conclu entre l’Empire ottoman et la Russie de Catherine II, accorde enfin à cette dernière  le droit de libre navigation en mer Noire, ainsi que plusieurs territoires stratégiques et des privilèges commerciaux. La Crimée passe sous contrôle russe et l’Empire ottoman doit s’acquitter d’une indemnité de guerre colossale auprès de la Russie. [4]

Il faut attendre 1856 et la signature du Traité de Paris, qui met fin à la guerre de Crimée (1853-1856), pour qu’un status quo soit temporairement établi entre les deux empires et un coup d’arrêt mis à l’expansionnisme russe dans les Balkans. Le traité entérine également la neutralité de la mer Noire, en y interdisant la circulation de navires de guerre. [5]

L’Empire ottoman, entre impérialismes occidentaux et éveil des minorités.

L’année 1774 marque l’ouverture de la « Question d’Orient », une expression qui désigne la lutte que se livrent les puissances européennes pour la domination des Balkans et de la Méditerranée orientale jusqu’au démembrement de l’Empire, au début du XXe siècle. La Russie ambitionne de prendre le contrôle des Détroits (du Bosphore et des Dardanelles). L’Angleterre s’inquiète, pour sa part, des velléités expansionnistes russes : elle craint que celle-ci ne se mette en travers de sa route vers les Indes. La France, quant à elle, fait valoir son influence diplomatique et culturelle sur la région du Levant.

Ce faisant, les vastes territoires de l’Empire semblent en partie échapper à son contrôle. Le sultan doit faire face au défi que représente l’affirmation de ses minorités, qui réclament une plus grande autonomie. Les grandes puissances ne manquent pas de soutenir et d’instrumentaliser cette quête d’indépendance. La Russie se proclame protectrice des orthodoxes et des slaves, la France des chrétiens d’Orient. Ainsi, la guerre d’indépendance grecque (1821-1829), est marquée par le soutien actif de la France, de l’Angleterre et de la Russie au peuple grec. L’indépendance de la Grèce, arrachée en 1830, est un véritable séisme pour l’Empire, dont l’onde de choc s’imprime durablement dans les Balkans ; en 1875, de nouvelles révoltes éclatent en Bosnie-Herzégovine. En 1876, c’est au tour des peuples bulgare et des serbe de se soulever.

Le Proche-Orient et l’Afrique du nord ne sont pas en reste et le cas de l’Egypte constitue à ce titre un exemple emblématique. Ce territoire est alors administré par un dirigeant envoyé par le sultan. Portant le titre de « pacha », il est notamment en charge de la collecte de l’impôt. Dès 1805, Mehmet Ali Pacha prend le pouvoir de l’Egypte, qu’il dirige jusqu’en 1848. [6]  Entre 1832 et 1840, il parvient à conquérir un territoire qui correspond à l’actuelle Syrie. Menacé par les troupes ottomanes alliées aux britanniques, il accepte de se retirer mais reçoit en échange le titre de vice-roi d’Egypte, qu’il transmet à sa descendance. [7]

Le traité de Berlin, conclu en 1878, acte enfin la fragmentation de l’Empire, que se partagent les grandes puissances étrangères. La France obtient l’autorisation d’occuper la Tunisie, le Royaume-Uni l’île de Chypre, l’Italie la Tripolitaine (actuelle Libye). Les provinces caucasiennes de Kars et d’Ardahan, disputées par la Russie depuis 1731, lui sont cédées.  [8] Le traité entérine également l’indépendance de la Roumanie, du Monténégro et de la Serbie. L’Empire, amputé d’un cinquième de sa population, en très grande majorité dans ses provinces européennes, se recentre sur le monde musulman. [9]

Les Tanzimats, derniers sursauts d’un Empire moribond ?

Face aux pressions exercées de toutes parts contre l’Empire, le sultan Selim III (1789-1807) est le premier à tenter d’engager des réformes. A l’instar de son aïeul Ahmet III, possède un fort attrait pour l’Occident. Il est le premier souverain ottoman à ouvrir des ambassades permanentes dans les capitales européennes ; les titulaires doivent envoyer régulièrement à Istanbul des rapports sur les pays où ils ont été nommés. Il entreprend de réformer l’armée en créant de nouveaux corps militaires, entraînés à l’européenne et commandés par des officiers européens. Ces ambitions réformatrices ne font pas l’unanimité : il est destitué, puis assassiné par les janissaires, un ordre militaire qui, chargé dès les premiers siècles de l’Empire de la garde rapprochée du sultan, a gagné en nombre et en puissance au point de devenir un véritable contre pouvoir, opposé à l’action du souverain. [10]

Mahmud II (1808-1839) achève les réformes entreprises par Selim III. Il supprime le corps des janissaires en 1826. Il faut cependant attendre le règne du sultan Abdülmecid Ier (1839-1861) pour que des réformes politiques et sociales de grande ampleur soient mises en oeuvre ; elles prennent le nom de Tanzimat (« réorganisations »). [11] Un premier document important ouvre cette ère réformatrice ; il s’agit du rescrit impérial de Gülhâne, qui parait le 3 novembre 1839. Fait exceptionnel car contraire à la loi coranique, le sultan y proclame l’égalité de tous les sujets de l’Empire devant la loi, indépendamment de leur religion. Il prévoit également la réforme de l’enseignement, de la fiscalité et de la justice et s’engage pour la première fois à limiter ses propres pouvoirs, instaurant ainsi un régime absolutiste éclairé, à l’européenne.

Le second document majeur est le Hatt-ı Hümayun (« Rescrit impérial ») du 25 février 1856. Le sultan y affirme son ambition d’établir une égalité entre les groupes confessionnels qui peuplent l’Empire ; c’est l’introduction de la liberté de culte.

Dans les années 1850, l’Empire est réformé en profondeur. L’appareil d’Etat est modernisé, les infrastructures de transport révolutionnées, de même que le commerce et l’éducation. Sur le modèle occidental, l’Empire se dote de plusieurs Codes (pénal, agraire, commercial, etc). En 1876, la promulgation de la Loi fondamentale ou Constitution ottomane par le sultan Abdülhamid II (1876-1909), constitue la pierre d’achoppement de cet édifice. Elle met en place un parlement élu, définit avec précision les prérogatives du sultan ainsi que les droits et devoirs des sujets de l’Empire. [12]

Toutefois, ces réformes possèdent un coût élevé. Afin de les financer, l’Empire contracte des emprunts auprès des puissances européennes. En 1881, il se trouve dans une situation de banqueroute, dans l’incapacité de régler ses dettes. L’économie ottomane est alors mise sous tutelle. La France, l’Angleterre et l’Autriche créent une administration de la dette publique au sein même de l’Empire. Cette entité (en turc Duyun-u Umumiye) se comporte comme un Etat dans l’Etat ; elle possède ses propres forces armées et ponctionne chaque année entre un quart et un tiers des ressources de l’Empire afin de rembourser ses créanciers. [13]

Le processus de modernisation entrepris par les sultans ottomans au début du XIXe siècle, est à double tranchant. D’une part, il permet à l’Empire, durablement transformé, d’entrer dans la modernité. D’autre part, les puissances européennes ne cessent d’affermir leur emprise sur un Empire qui n’a plus les moyens de ses ambitions.

Bibliographie :

[1] SARGA Moussa, « La métaphore de «l’homme malade» dans les récits de voyage en Orient », Romantisme, vol. 131, no. 1, 2006, pp. 19-28.

[2] Lucrèce, Empire ottoman, de l’essor au déclin (XIVe-XIXe), Histoire pour tous de France et du monde, 27/03/20

[3] LÉVÊQUE Guillaume, TÓTH Ferenz, La guerre des Russes et des Autrichiens contre l’empire ottoman 1736-1739, La Cliothèque, 02/08/2011

[4] COCQUET Marion, La Crimée en dix moments clés, Le Point, 07/03/2014

[5] DIGNAT Alain, 30 mars 1856, Le traité de Paris met fin à la guerre de Crimée, Hérodote, 28/03/2020

[6] COUDERC Anne, « L’Europe et la Grèce, 1821-1830. Le Concert européen face à l’émergence d’un État-nation », Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, vol. 42, no. 2, 2015, pp. 47-74

[7] KRUSE Clémentine, Méhémet Ali, le fondateur de l’Egypte moderne ?, Les Clés du Moyen-Orient, 24/02/2012 

[8] FIGEAC Jean-François, « 21 – La crise d’Orient (1839-1841) et l’opinion publique française : des débats intellectuels à l’origine de la définition d’une élite culturelle », Laurent Coste éd., Élites et crises du XVIe au XXIe siècle. Europe et Outre-mer. Armand Colin, 2014, pp. 301-318

[9] SA, Les Balkans de 1875 à 1913 et la Première Guerre mondiale, Histoire de la France, de ses souverains et de ses républiques, Document n.162, 10/11/2018

[10] LEMARCHAND Guy, Éléments de la crise de l’Empire ottoman sous Sélim III (1789-1807), Annales historiques de la Révolution française, 329, 2002, pp. 141-159.

[11] MONEGHETTI Merryl, Épisode 7 : « Réformer et reformer l’Etat et la société », L’Empire ottoman et la Turquie face à l’Occident, les années 1820-1830, Les cours du Collège de France, France Culture, 15/10/2019, 58 minutes

[12] DIGNAT Alain, 3 novembre 1839, la Sublime Porte se réforme, Hérodote, 29/10/2019

[13] BOZARSLAN Hamit, Histoire de la Turquie de l’Empire ottoman à nos jours, Texto, Tallandier, Paris, 2015, pp. 153-185

L’Empire ottoman – Partie I : de l’Asie centrale aux rives méditerranéennes, un désir d’Occident.

Une irrésistible poussée vers l’Occident ; ainsi peut être caractérisée l’histoire plus de six fois centenaire de l’Empire ottoman dont les fondateurs, peuples nomades venus d’Asie centrale, ont rejoint l’Anatolie avant de s’emparer des rives orientales de la Méditerranée et des Balkans, jusqu’à venir frapper aux portes de Vienne, en 1683. Au fil des siècles et des conquêtes, ils ont ainsi fait de leur capitale, Istanbul, la clé de voute d’un édifice monumental unissant Orient et Occident, le coeur d’un Empire vaste de 5 200 000 km2 à son apogée.

L’Empire ottoman du XIVe au XVIIe (Encyclopédie Larousse)

Emergence de l’Empire ottoman ; des steppes d’Asie centrale aux plaines d’Anatolie.

Entre le Xe et le XIIIe siècle, l’Empire byzantin (330-1453), héritier de l’Empire romain antique, qui a pour capitale Constantinople, vit ses dernières heures de gloire tandis que des migrations de peuples turciques (turcs Oghouz) s’effectuent depuis l’Asie centrale vers l’Anatolie. Ces migrations ont donné naissance à deux Empires. Le premier est l’Empire seldjoukide (1037–1194), qui s’étend de l’ouest de l’Anatolie à l’Asie centrale, en passant par la côte levantine et le golfe Persique. Au XIIIe siècle, sa puissance s’étiole ; les ancêtres des sultans ottomans accomplissent alors leurs premiers faits d’armes. Il s’agit d’autres tribus turques qui se sont établies en marge des empires seldjoukide et byzantin, formant de petits royaumes que l’on nomme les Beylicats. Le beylik gouverné par le clan des Gazi se situe dans la région de l’actuelle Söğüt, au nord ouest de la Turquie. En 1299, leur chef de clan s’empare de la ville byzantine de Mocadène (actuelle Bilecik) et prend le titre d’Osman Ier ; l’Empire ottoman est né. Au début du XIVe siècle, la quasi-totalité de l’Anatolie est aux mains des Ottomans. [1] En 1326, ces derniers font de Brousse (Bursa) leur capitale. Dès 1354, les Ottomans atteignent la rive européenne, où ils prennent la ville de Gallipoli.

Sous le règne de Murat Ier (1359-1389), les troupes ottomanes poursuivent leur expansion. Elles entament la conquête des Balkans : l’actuelle Bulgarie, la Serbie et le Kosovo. Ce faisant, l’Empire se dote d’une autorité administrative : le Divan-u Hümayun, équivalent de notre conseil des ministres, placé sous la direction du Grand vizir.

Mais l’expansion ottomane connait un premier coup d’arrêt ; l’empire traverse, à la fin du XIVe siècle, une période de troubles nommée fetret (discorde, chaos). [2] En 1402, l’armée est ottomane est contrainte de capituler à Ankara face aux armées de Tamerlan (ou Timour) – fondateur d’un empire qui s’étend à son apogée de l’est de l’Anatolie à l’Asie centrale -, tient lieu d’élément déclencheur. Tamerlan se retire, épargnant le jeune Empire, qui s’avère cependant ébranlé : le sultan Bayezid Ier meurt prisonnier des forces timourides. Une violente guerre de succession oppose ses frères. Il faudra attendre le règne de Mourad II (1421-1451) pour que la situation se stabilise de nouveau et que les conquêtes reprennent ; face aux expéditions ottomanes, l’Empire byzantin affiche une résistance de moins en moins soutenue.

C’est au sultan Mehmet II dit le Conquérant (1451-1481) que revient enfin la prise de Constantinople, en 1453, actant la chute de l’Empire Byzantin, au grand dam des puissances européennes qui voient se rapprocher la menace ottomane. La ville est renommée Istanbul et faite capitale de l’Empire. Mehmet II achève la conquête des Balkans, confirmant l’ancrage ottoman sur le continent européen. Dès lors, l’Empire peut être considéré comme européen, son coeur politique se situant en Roumélie (ensemble des possessions européennes de l’Empire). Mehmet II se présente quant à lui comme kaiser (césar), dans la continuité des empereurs byzantins. Dans le même temps, il fait de l’Islam sunnite la religion d’Etat de l’Empire. Celui-ci oppose à l’Europe un islam conquérant. L’idéologie de la gaza (« guerre sacrée victorieuse ») galvanise les troupes ottomanes. Pour autant, l’Empire est d’emblée une entité multi-confessionnelle, compte-tenu du très grand nombre de non musulmans qui l’habitent. [3]

L’Ottoman aux portes de l’Europe : l’apogée de l’Empire.

Les successeurs de Mehmet II étendent l’Empire à l’Azerbaïdjan, aux territoires kurdes et aux provinces arabes : la Syrie, la Palestine et enfin l’Egypte, en 1517 [4]. La prise du Caire acte la chute du sultanat Mamelouk (1250-1517) qui s’étendait sur l’Égypte, le Levant et le Hedjaz. L’Empire, européen de par son centre géographique et musulman de confession, procède ainsi à un rééquilibrage en conquérant nombre de terres appartenant au monde arabe. Il s’ancre par ailleurs dans cet héritage et affirme la supériorité du sunnisme. Après avoir établit sa domination sur la Méditerranée orientale suite à une victoire contre la flotte vénitienne en 1503, l’Empire règne sans partage sur le monde musulman. Selim Ier dit « Le Terrible » (1512-1520) devient le premier calife, cependant que les villes saintes de l’Islam, la Mecque et Médine, ne sont pas encore placées sous contrôle ottoman. [5]

Empire safavide

Un opposant notoire émerge toutefois sur le front est de l’Empire : l’Empire safavide (1501–1736), situé à l’emplacement de l’actuel Iran. L’Etat persan et l’Empire ottoman s’affrontent du XVIe au XIXe siècle au cours de guerres récurrentes. On considère néanmoins que la frontière avec la Perse se stabilise dès 1514, à l’issue de la bataille de Çaldıran (actuelle province de Van, à l’extrémité est de la Turquie). La rivalité entre les deux puissances est non seulement territoriale mais également religieuse et idéologique ; le sunnisme ottoman s’oppose au chiisme safavide. [6]

Les rivalités entre l’Empire de Charles Quint et l’Empire de Soliman

Sous le règne de Soliman II (1520-1566), l’Empire atteint l’apogée de sa puissance. Une menace subsiste pourtant, l’Empire de Charles Quint, dont la puissance s’affirme à l’ouest de la Méditerranée. Fort de plusieurs victoires militaires, avec la prise de Belgrade (1521) puis la soumission de la Hongrie (1526), l’Ottoman fait face aux troupes de l’empereur du Saint-Empire aux portes de sa capitale, Vienne, en 1529. Soliman est vaincu et doit se retirer. C’est dans ce contexte que le sultan ottoman et le roi François Ier – également menacé par Charles Quint, qui cherche à prendre l’Italie – concluent une alliance historique. Le 4 février 1536, le traité dit des « Capitulations » est signé. Par ce traité, qui restera en vigueur jusqu’à la Première Guerre mondiale, le sultan offre aux navires français le privilège de faire du commerce avec tous les ports de l’empire ottoman. Il confie également au roi de France la protection des Lieux Saints et des populations chrétiennes de l’Empire. L’Empire, qui établie ainsi des relations privilégiées avec le royaume de France, commerce abondamment avec le monde occidental : Gênes, Venise, la Hollande et le Royaume-uni figurent parmi ses partenaires commerciaux. [7] En effet, l’action du sultan ne se limite pas au seul domaine militaire. Si les occidentaux le nomment Soliman « Le Magnifique », les Turcs lui préfèrent le qualificatif de « Législateur », pour avoir pourvu l’Empire de son code civil le plus abouti, le Kanun-i Osmani. En 1566, l’Empire a atteint sa superficie maximale. Il comprend les Balkans, l’Afrique du nord – exception faite du Maroc – et l’ensemble du Moyen-Orient jusqu’aux frontières de la Perse. Le sultan règne sur 21 millions d’âmes, soit 4,20% de la population mondiale de l’époque. [8]

L’Empire repoussé vers l’Asie ; le début d’un lent déclin.

A la suite du règne de Soliman, l’Empire entame un lent déclin, amorcé par la bataille de Lépante (1571), au nord de Péloponnèse. Cet affrontement historique oppose la flotte ottomane à celle de la Sainte-Ligue, une alliance fondée à l’initiative du pape Pie V et qui regroupe plusieurs Etats chrétiens occidentaux. La défaite ottomane marque la fin de la domination impériale sur la Méditerranée. Première grande victoire navale des forces chrétiennes sur les forces musulmanes, elle possède de plus une portée symbolique majeure. [9] A l’est, le souverain safavide Abbas Ier le Grand (1588-1629) repousse définitivement les ottomans hors de l’Iran occidental. A l’ouest, l’Europe se développe de manière exponentielle sur le plan économique, à la faveur de la récente découverte des Amériques et de l’ouverture d’une nouvelle route maritime vers les Indes. L’Empire ottoman, quant à lui, accumule le retard, aux prises avec des difficultés sur le plan de sa politique intérieure. En 1622, le sultan Osman II (1618-1622), désireux de réformer l’Empire, est assassiné. Son successeur, Ibrahim Ier (1640 à 1648), connait un sort similaire. [10]

Il faut attendre le règne de Mehmet IV (1648-1687) et le grand vizirat de Mehmet Koprülü (1575-1661), pour que l’Empire connaisse un nouveau sursaut. Entre 1656 et 1703, les membres de la famille Köprülü entreprennent son redressement sur les plans politique, économique et militaire. De nouvelles campagnes sont lancées vers l’Europe centrale, où l’Ottoman se heurte aux armées autrichiennes. En 1683, ses armées assiègent de nouveau Vienne, mais sont mises en déroute par les troupes menées par le roi de Pologne Jean III Sobieski. Les troupes européennes coalisées de la Sainte-Ligue poursuivent les troupes ottomanes dans leur retraite. Les deux armées se livrent une ultime bataille, la Grande guerre turque (1683-1699), dont l’enjeu est de bouter l’Ottoman hors d’Europe. Le conflit se solde par le traité de Karlowitz, au titre duquel de nombreux territoires européens sont retirés à l’Empire : le début d’un lent démembrement qui réduira, à terme, le géant ottoman à son coeur anatolien. [11]

Bibliographie :

[1] SCHMID Dorothée, La Turquie en 100 questions, Texto, Editions Tallandier, Paris, 2017, pp. 23-27

[2] BOZARSLAN Hamit, Histoire de la Turquie de l’Empire ottoman à nos jours, Texto, Tallandier, Paris, 2015, pp. 33-35

[3] SA, Empire ottoman, Encyclopédie Larousse en ligne

[4] CHAIGNE-OUDIN Anne-Lucie, l’Empire ottoman, Les Clés du Moyen-Orient, 01/12/10

[5] BILICI Faruk, L’Egypte ottomane, Dipnot, 01/12/15

[6] GHADERI-MAMELI Soheila, « L’histoire mouvementée des frontières orientales de la Turquie », Confluences Méditerranée, vol. 53, no. 2, 2005, pp. 91-102

[7] SOLNON Jean-François dir. « V. Les lys et le croissant », L’Empire ottoman et l’Europe, Éditions Perrin, 2017, pp. 121-144

[8] DIGNAT Alban, Soliman le Magnifique (1495 – 1566), un homme de la Renaissance, Hérodote, 22/02/20

[9] LARANE André, 7 octobre 1571, la flotte turque est détruite à Lépante, Hérodote, 21/06/19

[10] PIRONET Olivier, « Chronologie 1299-2013 », Le Monde diplomatique, Turquie : des ottomans aux islamistes, « Manière de voir » n.132, 12/2013 – 01/2014

[11] Lucrèce, Empire ottoman, de l’essor au déclin (XIVe-XIXe), Histoire pour tous de France et du monde, 27/03/20

Il y a 20 ans, l’armée israélienne abdiquait au Sud-Liban

Au lendemain de la création de l’État d’Israël en 1948, le Liban participe brièvement avec les armées jordaniennes, égyptiennes, syriennes et irakiennes à la première guerre israélo-arabe. Conscientes des risques d’une guerre face à l’État hébreu, les autorités libanaises se risquent à une posture d’équilibriste. Prenant ses distances avec les milieux panarabes, Beyrouth obtient les bonnes grâces de Washington pour ses réformes libérales.

Or compte tenu de la conjoncture, le pays du Cèdre se retrouve soumis aux soubresauts de l’Histoire régionale dans la décennie 70. L’arrivée des réfugiés palestiniens et les desseins de l’administration israélienne font du Liban le théâtre d’une confrontation aux multiples facettes. Dans sa politique jusqu’au-boutiste, Tel-Aviv lorgne sur le territoire libanais au point d’intervenir à maintes reprises. En raison d’une farouche opposition, l’armée de Tsahal s’enlise au Sud-Liban.

Retour sur les 3 décennies d’intervention israélienne au Liban.

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Les raisons de l’occupation israélienne

Suite à la première défaite arabe de 1948, 150 000 palestiniens s’installent au Sud-Liban[1]. Ils sont accueillis par des populations majoritairement chiites, politiquement proches des milieux nassériens et panarabes. Au fur et à mesure des débâcles arabes, l’exode palestinien se poursuit et s’accélère vers les pays frontaliers. Cette zone devient peu à peu le terreau des mouvements pro-palestiniens. Plusieurs milices se forment dans les années 60. De surcroît, selon les accords du Caire de 1969, les groupes armés palestiniens peuvent mener des opérations contre Israël depuis le Sud-Liban. C’est à cette époque que le Liban devient l’épicentre des tensions israélo-palestiniennes. 

Or, cette présence étrangère ébranle la cohésion nationale. L’armée libanaise s’oppose tant bien que mal aux différents groupes palestiniens. De son côté, Israël fait pression sur les autorités libanaises afin qu’elles mettent fin aux actions de ces milices. Ainsi, l’aviation israélienne commence à pilonner méthodiquement les infrastructures du Liban pour accentuer la coercition. Au sein même de la société libanaise, la division se consomme, entre d’une part les partisans et sympathisants des milices palestiniennes et d’autre part certains groupes chrétiens, farouches adeptes de l’indépendance du Liban[2].

Peu à peu, le pays du Cèdre sombre dans une guerre inévitable en 1975 entre factions opposées, où les puissances étrangères soufflent consciencieusement sur les braises[3]. Après plusieurs assassinats ciblés et plusieurs frappes aériennes, l’armée israélienne intervient une première fois en 1978 (Opération Litani) pour mater les groupes pro-palestiniens à la frontière. En effet, la cause palestinienne s’enracine dans les esprits et les consciences des habitants du Sud qui apportent une aide non négligeable aux Fedayins (combattants palestiniens). De ce fait, Israël va s’appuyer massivement sur l’Armée du Sud Liban (ASL), fondée en 1976, pour stopper les salves palestiniennes. En effet, constituée en majeure partie de Chrétiens du Sud du pays, cette armée suit les directives de Tel-Aviv.

L’adoption de la résolution 425 du Conseil de sécurité des Nations unies, stipule l’envoi de la FINUL en 1978 pour sécuriser le Sud Liban, en créant une zone démilitarisée. Malgré ce dispositif international, les tensions s’accentuent.

De l’occupation à l’enlisement

La lutte contre les milices palestiniennes sert de prétexte direct et officiel à l’armée israélienne pour intervenir au Liban. Or, cette opération militaire est dictée par des impératifs d’ordre territorial, hydraulique mais également politique. En 1982, Oded Yinon un journaliste et fonctionnaire israélien écrit un article intitulé « Une stratégie pour Israël dans les années 80 »[4]. Il y théorise la volonté israélienne de dislocation du tissu social des pays voisins, notamment l’Irak, la Syrie et le Liban. Ainsi, par l’entremise de groupes opposés, Israël doit promouvoir la division au sein de ces États. S’agissant du Liban, les autorités israéliennes tissent des liens avec des partis chrétiens et attisent les tensions communautaires. De plus, Israël ne cache guère sa volonté d’occuper le fleuve Litani au Liban. Contrairement à l’État hébreu, le Liban est pourvu d’importantes ressources hydrauliques. À cette époque, la stratégie israélienne réside également sur l’occupation d’une zone stratégique afin de négocier la paix (Cf le Golan syrien et le Sinaï égyptien).

Suite à une tentative d’assassinat de l’ambassadeur israélien à Londres, l’armée israélienne lance le 6 juin 1982 l’opération Paix en Galilée. Celle-ci a pour butde museler l’appareil militaire des groupes palestiniens de Yasser Arafat, présents au Sud-Liban et à Beyrouth. Cette intervention militaire est également conditionnée par un impératif géopolitique, celui de contrecarrer l’influence syrienne au Liban. En quelques semaines, les troupes israéliennes sont à Beyrouth. Acculés, les miliciens de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) sont obligés de fuir vers Tunis. C’est une réelle démonstration de force de la part de Tsahal. De surcroît, le gouvernement israélien noue des liens avec les Forces libanaises de Bachir Gemayel en vue d’un futur accord de paix entre les deux pays. Finalement, une fois nommé Président de la République libanaise, Bachir Gemayel est probablement assassiné pour son positionnement pro-israélien. En représailles, les Forces libanaises se livrent à un massacre de masse dans le camp palestinien de Sabra et Chatilla en septembre 1982, avec la complicité de l’armée israélienne.

En réponse à cette intervention illégale, la communauté chiite du Sud du pays se structure et commence à s’imposer sur l’échiquier politico-militaire libanais. En effet, suite à l’occupation partielle du Liban par les forces israéliennes, une partie de la population décide de prendre les armes et de former une résistance locale. Avec l’aide de l’Iran, les habitants du Sud du pays et de la Bekaa s’organisent et reçoivent du matériel militaire. C’est en 1982, suite à l’occupation israélienne du Sud-Liban que le puissant parti chiite Hezbollah voit le jour. Israël venait de « créer » son prochain ennemi pour les prochaines décennies[5].   

Le Hezbollah harcèle méthodiquement les troupes israéliennes et l’ASL, en se livrant à une véritable guérilla. L’affrontement et la désobéissance sont permanents tant l’occupation est perçue comme une opprobre par les habitants de la région. Le Hezbollah gagne peu à peu ses lettres de noblesse pour sa résistance face à Tsahal. La popularité du mouvement chiite est consubstantielle avec l’enlisement israélien. Au Moyen-Orient, le Hezbollah devient la première armée à véritablement mettre en échec la première puissance militaire de la région.

Les conséquences d’un retrait programmé

Dès 1985, l’armée israélienne entame un relatif retrait de ses forces du Liban. Malgré la fin de la guerre civile en 1990, Tel-Aviv reste secondée par l’ASL pour quadriller une zone tampon à la frontière. Le Hezbollah, quant à lui, multiplie les actions militaires pour repousser l’ennemi hors des frontières du Liban. Dans une logique souveraine, le mouvement chiite participe à la refonte de l’État libanais post guerre civile[6]. Face à l’harcèlement constant du Hezbollah, l’armée du Sud Liban perd du terrain.

Suite à des tirs de roquettes à la frontière, Israël lance une énième opération contre la milice libanaise en 1996. Intitulée Raisins de la Colère, cette intervention se solde par plusieurs bombardements, notamment ceux d’un camp de réfugiés de l’ONU à Cana au Liban. Devant l’impossibilité de contenir et de désarmer le Hezbollah et face aux pressions internationales, Israël n’atteint pas ses objectifs.

Les troupes israéliennes annoncent officiellement le retrait de leurs forces du Sud-Liban le 25 mai 2000. Affaiblie et isolée, l’ASL s’effondre. Le 25 mai 2000 est la date de libération du Sud-Liban. C’est également un jour férié et fêté dans l’ensemble du pays. Néanmoins, l’armée israélienne occupe toujours illégalement les fermes de Chebaa et ce, malgré la résolution 425 de l’ONU.

De 1978 à 2000, l’armée israélienne a occupé illégalement une partie du Liban. En 22 ans, elle a atteint le fleuve Litani, a chassé les miliciens de l’OLP, s’est alliée à une frange de la communauté chrétienne, mais a surtout contribué à l’émergence du Hezbollah. Engluée dans des difficultés, l’armée israélienne est contrainte d’abandonner ses visées sur le territoire libanais. Elle laisse derrière elle un pays meurtri par plusieurs années d’occupation, des villages rasés, des milliers de victimes civils et militaires ainsi que d’innombrables dégâts matériels.


[1] Xavier Baron, « Histoire du Liban », Tallendier, 2017

[2] Nadine Picaudou « La déchirure libanaise », Editions Complexe, 1992

[3] Hervé Amiot « La guerre du Liban (1975-1990) : entre fragmentation interne et interventions extérieures », Les clés du Moyen-Orient, 2013/ www.clesdumoyentorient.com

[4] https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2007-2-page-149.htm

[5] Dominique Avon et Anaïs-Trissa Khatchadourian, « Le Hezbollah : de la doctrine à l’action », Seuil, 2010

[6] Sabrina Mervin « Le Hezbollah, état des lieux », Sindbad, 2008

La grande révolte arabe de 1936-1939 : naissance du nationalisme palestinien

Au lendemain de la première guerre mondiale, la Grande-Bretagne et la France participent activement à la refonte du Moyen-Orient selon leurs propres intérêts. Officiellement maître de la Palestine mandataire en 1922, Londres opte pour une politique sioniste au détriment de la population locale. Après avoir promis « un Foyer national juif » en 1917 lors de la déclaration Balfour, le gouvernement britannique fait face à une colère populaire. Exploités et humiliés, les Arabes font de la Palestine le cœur de même de l’arabité. Face à l’érosion de leurs droits et aux confiscations de leurs terres, émerge un sentiment d’identité et de nationalité palestinienne, prélude d’une longue et surprenante histoire de la résistance.

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Les prémices d’un soulèvement

Au lendemain de la déclaration Balfour en 1917, encourageant l’émigration juive, les contestations des Palestiniens se font de plus en plus vives. En effet, cette déclaration unilatérale légifère sur la création d’un foyer national juif en Palestine. Des émeutes éclatent partiellement en 1920, 1921 et 1929 pour réclamer la fin du mandat britannique, et surtout s’opposer farouchement au projet sioniste.

La Palestine devient progressivement le cœur battant de l’arabité face au sionisme[1]. Les deux idéologies s’opposent par l’entremise de factions armées. Des organisations paramilitaires se forment. Lors des nombreux troubles de la décennie 1920, plusieurs attaques sont commises de part et d’autre. La Couronne britannique favorise logiquement le projet sioniste, alors que les Palestiniens reçoivent l’appui moral, financier et militaire des Arabes du Proche-Orient [2].

L’arrivée d’Adolf Hitler à la tête de l’Allemagne en 1933 accentue la crise en Palestine. En effet, en raison de l’idéologie nazie, plus de 135 000 juifs émigrent en Palestine à cette période[3]. Incapables de se structurer politiquement face à une menace commune, cet afflux massif de personnes et de capitaux renforce l’inquiétude palestinienne. En proie à des divisions claniques et mouvements rivaux, les Palestiniens sont désunis. Entre les partisans d’une entente avec les Britanniques et les nationalistes adeptes d’une lutte totale, les leaders palestiniens peinent à fédérer.

Face aux connivences avérées anglo-sionistes et à la volonté du nationaliste sioniste David Ben Gourion de fonder un futur État juif en Palestine, certains nationalistes palestiniens n’hésitent pas à se rapprocher de l’Allemagne nazie. Cette initiative répond à un impératif de survie. En tant qu’ennemi de Londres, Berlin fait office d’allié de circonstance pour certains Arabes. L’affrontement semble inévitable et ce, en dépit des nombreux efforts britanniques pour trouver une solution pacifique.

En 1935, Izz al-Din al-Qassam, prédicateur musulman d’origine syrienne, affronte avec ses partisans les opposants sionistes et britanniques. Il meurt lors d’une bataille contre l’armée anglaise le 20 novembre 1935[4]. Son action politico-militaire fait de lui l’un des pères fondateurs du nationalisme palestinien. Il sera considéré comme le premier martyr de la cause palestinienne. En prônant le djihad contre l’occupant, Izz al-Din al-Qassam éveille une prise de conscience populaire, quant à la possibilité d’une lutte armée pour soutenir les revendications politiques.

De la grève à la révolte

Les troupes britanniques s’évertuent à rétablir l’ordre en Palestine mandataire. Les autochtones palestiniens sont de plus en plus virulents et exigent qu’on respecte leurs droits. Dans ce contexte houleux et vindicatif, 2 juifs sont assassinés par des extrémistes arabes le 15 avril 1936. En représailles, un groupe sioniste ôte la vie à deux Arabes, et 9 Juifs sont tués à Jaffa. Acculés, les Anglais décrètent immédiatement l’état d’urgence et imposent un couvre-feu.

Sous la houlette du mufti de Jérusalem Amin al-Husseini, également chef du haut comité arabe (Al-Hay’a al-Arabîya al-Ulya) formé le 12 avril 1936, la Palestine entre en grève générale contre l’occupant. Les produits anglais et sionistes sont boycottés. Les Palestiniens refusent de payer l’impôt. Divers pans de la société sont paralysés (ports, écoles, justice…) et les entreprises palestiniennes sont fermées. Par l’entremise de ces actions politico-sociales[5], les chefs palestiniens espèrent arracher des concessions à l’Empire britannique en s’attaquant méthodiquement à leurs sources de revenus. S’ensuivent des attaques menées par des insurgés arabes, partisans d’Al-Qassam. Ils sabotent les chemins de fer ou le pipeline reliant Kirkouk à Haïfa[6]. Face à l’étendue de cette grève généralisée et la montée de la violence, les Anglais envoient une commission pour étudier les revendications palestiniennes.

La commission Peel constate que Juifs et Arabes ne peuvent vivre au sein d’un même État. Elle décide par l’intermédiaire de lord Peel de découper la Palestine en deux États bien distincts : la Galilée et l’ensemble du littoral formeraient un État juif et le reste du territoire jusqu’à la Transjordanie (actuel Jordanie) constituerait un État arabe. Les sionistes, dirigés par David Ben Gourion, sont favorables à ce plan. Les Arabes le rejettent catégoriquement et préconisent la création d’un État indépendant qui garantirait les droits fondamentaux des minorités juives. Devant l’échec des négociations, la contestation reprend et s’intensifie. Le commandant Andrew, gouverneur anglais chargé de la Galilée, est assassiné. La communauté druze, historiquement proche des Anglais, est également prise pour cible.

La Palestine devient de facto un véritable bourbier pour les troupes anglaises. La Grande-Bretagne décide d’accentuer sa répression sélective et s’attaque aux chefs nationalistes et aux notables arabes. Au summum de la crise, Londres envoie jusqu’à 20 000 hommes supplémentaires pour mater la révolte. Amin al-Husseini est obligé de s’exiler à Beyrouth où il prend contact avec des dirigeants nazis. Le bilan de cette grande révolte arabe de 1936-1939 en Palestine mandataire est élevé. 5 000 Arabes, 200 Britanniques et 500 Juifs sont morts et près de 9 000 Arabes sont emprisonnés.

Les conséquences à court terme

Compte tenu de la colère arabe et de l’incapacité britannique à administrer la Palestine, les Anglais promulguent un troisième Livre blanc en 1939. L’immigration juive doit être freinée. La vente des terres arabes aux Juifs est limitée et réglementée. Ce Livre blanc  dispense également aux Arabes palestiniens des concessions politiques avec la promesse d’indépendance dans les 10 ans.

Cette période de tensions communautaires a vu s’enraciner dans le paysage politico-militaire de la Palestine des groupes paramilitaires. L’organisation sioniste Haganah (qui signifie défense en hébreu) bien entraînée, a excellé contre les groupes palestiniens, plus brouillons et plus anarchiques dans leurs méthodes. Ce groupuscule sert de supplétif à l’armée britannique. De surcroît, le groupe armé nationaliste Irgoun prend de l’ampleur avec la contestation arabe de 1936. Cette organisation militaire s’impose également comme une puissante force politique, prônant un sionisme révisionniste[7]. Elle est partisane d’un État juif sur les deux rives du Jourdain, faisant fi des revendications palestiniennes.

Quant aux Palestiniens, bien que désorganisés et divisés sur le plan militaire et politique, ils embrassent majoritairement le nationalisme et préconisent la lutte contre l’occupant. Malgré la défaite, cette grande révolte jette les bases d’une organisation politique patriotique, soutenue par l’ensemble de la région. De ce fait, Arabes et Juifs campent sur des positions diamétralement opposées où le compromis semble inenvisageable. D’un côté comme de l’autre, les revendications se durcissent. Les autorités britanniques sont dépassées par les évènements.

Dans ce jeu de billard à trois bandes, les Anglais ont le rôle d’arbitre. Conciliants et bienveillants à l’égard des Juifs, ils indisposent les Arabes. La politique coloniale britannique et le pari sioniste plongent la région dans un cycle de tensions communautaires et territoriales. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les Palestiniens doivent une fois de plus céder une partie de leurs droits pour des crimes qu’ils n’ont pas commis.


[1] https://www.persee.fr/doc/raipr_0033-9075_2012_num_182_1_4393

[2] https://www.aljazeera.com/archive/2003/12/2008410112850675832.html

[3] https://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1954_num_63_335_14349

[4] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Revolte-arabe-de-1936-1938.html

[5] https://www.monde-diplomatique.fr/1985/01/SANBAR/38384

[6] Ilan Pappe, « Une terre pour deux peuples, Histoire de la Palestine », Fayard, 2004

[7] James Barr, « Une ligne dans le sable », Perrin, 2017

La déclaration Balfour de 1917 : prélude à la création de l’État d’Israël

Parallèlement au dépècement méthodique des provinces arabes de l’Empire ottoman par les puissances coloniales anglaises et françaises, Londres « envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national juif » pour satisfaire les desseins de l’idéologie sioniste. Cet événement marquant du 2 novembre 1917 est connu sous le nom de « Déclaration Balfour », du nom du ministre anglais des Affaires étrangères de l’époque. Or, cette déclaration totalement en contradiction avec ses engagements initiaux assène un coup fatal aux aspirations arabes du Proche et Moyen-Orient. En effet, après les accords secrets de Sykes-Picot en mai 1916 et la fausse promesse d’indépendance suite à la Grande révolte arabe de 1916-1918, la politique coloniale britannique plonge la région dans les soubresauts de l’histoire, dont les conséquences sont encore visibles…

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L’émergence du mouvement sioniste

La notion de sionisme date de la fin du XIXe siècle. La lente et difficile intégration des populations juives dans les pays européens poussent certains penseurs juifs à théoriser un concept sur la nation juive. De surcroît, en raison de la montée des théories antisémites en Europe de l’Est, notamment dans la Russie tsariste et les répressions violentes au sein des pogroms de la fin du XIXe, des Juifs veulent s’émanciper et favoriser le renouveau de l’identité juive. Dès lors, certains prônent déjà l’émigration des juifs en Palestine. Or à cette époque, le sionisme ne s’enracine pas dans les esprits et les consciences de la majorité. C’est un courant radicalement opposé à leurs identités européennes et aux préceptes du judaïsme.

L’attachement de la communauté juive à la Palestine n’est pas nouveau. Il s’explique par le fait que les juifs habitaient en Terre Sainte avant d’être chassés par les Romains en 135 après J-C[1]. De plus, le mot sionisme fait référence à Sion, une colline de Jérusalem. Les références à Sion sont nombreuses dans la liturgie et dans les prières juives. Néanmoins, les Juifs pratiquants attendent la venue du Messie pour retourner en Terre Promise.

Il faut attendre les écrits du journaliste juif d’origine hongroise Théodor Herzl afin que le sionisme s’inscrive dans la durée. Il conceptualise le sionisme politique à une époque où l’antisémitisme fait rage en Europe. Dans le contexte de l’affaire Dreyfus en France et face à l’impossibilité de l’assimilation des populations juives, Théodor Herzl écrit en 1896 « Der Judenstaat » (l’État des juifs). L’année suivante, il préside l’Organisation sioniste mondiale. Cependant, il hésite sur le lieu de ce futur foyer national juif. Initialement, il envisage l’Ouganda ou l’Argentine avant de se focaliser sur la Palestine.

Théodor Herzl se rapproche  des puissances financières juives (notamment la famille Rothschild), pour asseoir et donner du poids à son projet. Dès le début du XXe siècle, les riches financiers juifs achètent des terres en Palestine pour l’établissement des futurs colons (les Kibboutz). De ce fait, les idées de Herzl se diffusent rapidement en Europe et outre-Atlantique.

En 1882, 20 000 juifs[2] sont présents en Palestine. Ils ne représentent que 3% de la population qui compte 600 000 musulmans et chrétiens. Avec l’émergence du sionisme, l’émigration juive en Palestine se déroule en plusieurs étapes. Lente au départ, en raison de la méfiance de l’Empire ottoman et des réticences des Juifs européens, elle s’accélère et devient exponentielle avec la déclaration Balfour de 1917.

Les dessous de la déclaration Balfour

Durant la première guerre mondiale, la Grande-Bretagne participe activement à la refonte du Moyen-Orient selon ses propres intérêts. Après les accords secrets de Sykes-Picot en 1916 et la fausse promesse d’indépendance faite aux Arabes, Londres voit dans le mouvement sioniste une opportunité à saisir. En mauvaise posture sur le front européen et oriental, les Britanniques cherchent à canaliser les aspirations sionistes pour s’assurer un soutien de poids au Proche-Orient contre l’Empire ottoman. En effet, la Grande-Bretagne entend sanctuariser le Canal de Suez pour son commerce vers les Indes en sécurisant l’Égypte et la Palestine[3].

Bien que touchant simplement une minorité, le mouvement sioniste est soutenu par d’influentes personnalités juives en Europe et en Amérique. En défendant les revendications sionistes, Londres s’assure un soutien économique. Les motivations anglaises sont donc d’ordre commercial, financier et territorial. Dès lors, les contacts entre le gouvernement anglais et les différentes organisations du mouvement s’intensifient. Arthur Balfour, ministre des Affaires étrangères britannique, rencontre Lord Rothschild et Chaïm Weizman, vice-président de la fédération sioniste de Grande-Bretagne. Leurs négociations doivent aboutir à un accord, indiquant que le gouvernement britannique est favorable à la création en Palestine « d’un Foyer national juif ».

Après cinq versions, Arthur Balfour publie le 2 novembre 1917 une lettre à Lord Rothschild[4] :

« Le Gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour les Juifs et fera tout ce qui est en son pouvoir pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civiques et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, soit aux droits et au statut politique dont les Juifs disposent dans tout autre pays. »

Les mots de cette déclaration sont choisis avec minutie. Arthur Balfour emploie le terme de « Foyer » et non d’État, pour « rassurer » les populations autochtones sur les desseins sionistes. Néanmoins, les Arabes ne sont pas véritablement nommées, il les désigne par « les communautés non juives ». En une lettre, le cours de l’Histoire régionale se trouve bouleversé et plongé dans un cycle infernal de tensions communautaires et territoriales, dont l’Empire britannique en est le principal coupable et responsable.

Les conséquences régionales…

Cette déclaration est rendue publique le 9 novembre 1917. Les Arabes syriens et égyptiens, toutes confessions confondues s’opposent farouchement au futur établissement d’un foyer national juif en Palestine. Cette déclaration coloniale sonne le glas d’une nation arabe unifiée. Le rêve d’indépendance est brisé. En l’espace de deux ans, les Arabes passent d’une tutelle ottomane à une tutelle européenne. De surcroît, impuissants et humiliés, ils assistent à l’arrivée d’une population étrangère sur leur terre.

Les nations européennes emboitent le pas et s’alignent sur les positions britanniques. De fait, c’est une victoire pour le mouvement sioniste qui s’internationalise et obtient une garantie juridique. Dès lors, s’ensuit une période de confrontation idéologique entre deux courants diamétralement opposés, le sionisme contre le nationalisme arabe.

Dès 1914, l’écrivain palestinien chrétien Khalil Sakakini écrit sur le danger que représente le sionisme pour les habitants de la région : « les sionistes veulent mettre la main sur la Palestine (…) Ils entendent briser ce maillon et diviser la nation arabe afin d’empêcher son unité et sa cohésion (…) Si vous voulez mettre un peuple à mort, coupez-lui la langue, saisissez ses terres, c’est précisément ce que veulent faire les sionistes avec nous »[5].

La Palestine est officiellement sous mandat britannique suite à la conférence de San Remo en 1920. Désabusés et une fois de plus lésés, les Arabes cachent difficilement leurs inquiétudes vis à vis du projet sioniste[6]. La déclaration Balfour de 1917 reste l’un des documents diplomatiques les plus importants du XXe  siècle. Elle entérine et légifère sur la présence juive en Palestine, ouvrant la voie à la future création de l’État d’Israël en 1948. Ce document dégradant est la source d’un conflit aux multiples facettes qui se prolonge à ce jour, avec le démembrement progressif et inique de ce qu’était la Palestine.

En tant qu’instigatrice de cette déclaration, la Grande-Bretagne bafoue le droit des Palestiniens à disposer d’eux-mêmes. Comme le dit à juste titre Arthur Koestler, journaliste juif d’origine hongroise : « Une nation (la Grande Bretagne) a solennellement promis à une seconde (le peuple juif) le territoire d’une troisième (le peuple palestinien). »


[1] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Sionisme-et-creation-de-l-Etat-d.html

[2] https://www.persee.fr/doc/geo_0003-4010_1954_num_63_335_14349

[3] https://blogs.mediapart.fr/mongi-benali/blog/301217/une-nation-solennellement-promis-une-seconde-le-territoire-dune-troisieme

[4] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Declaration-Balfour.html

[5] Le Monde diplomatique, Manière de voir « Palestine : un peuple, une colonisation », Février-Mars 2018, p-91

[6] Henry Laurens, « La Question de Palestine tome premier, 1799-1922, L’invention de la Terre sainte », Fayard, 1999

La grande révolte arabe de 1916 : un soulèvement inutile ?

La grande révolte arabe de 1916 contre l’Empire ottoman est l’expression d’une insurrection instrumentalisée contre une domination étrangère. Ce soulèvement est entré dans l’histoire par l’entremise des écrits d’un officier de la Couronne britannique, ceux de Thomas Edward Lawrence dit Lawrence d’Arabie. Cet événement marquant de l’histoire régionale ne se résume pas uniquement à un fait militaire. Il reste intriguant, fascinant et traduit la duplicité des grandes puissances de l’époque.  

La Grande-Bretagne avait en effet promis aux Arabes un État indépendant en échange de prendre les armes contre les troupes ottomanes. En dépit de leur farouche engagement, la promesse est non tenue. Trahis et abusés, les Arabes avaient minoré les desseins coloniaux de l’époque au Moyen-Orient.

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 Les prémices d’un soulèvement

À la fin du XIXe siècle émerge un mouvement de renaissance culturel et politique au sein du monde arabe. Cette période de bouillonnement est appelée Al-Nahda (la renaissance). Un avènement d’une conscience politique se profile avec la création de sociétés secrètes. Plusieurs penseurs chrétiens et musulmans se liguent pour jeter les bases d’un nationalisme arabe s’opposant au joug ottoman. Ils s’inspirent de l’idéologie  nationaliste européenne.

À cette époque, le Levant est sous domination ottomane. Le pouvoir central, déliquescent et vacillant, réprime violement les intellectuels et les penseurs portant des revendications autonomistes. Pour éviter les pendaisons et les répressions, ces derniers agissent clandestinement. Désireux de s’immerger dans les affaires ottomanes, Paris et Londres soutiennent ces démarches politiques en proposant des relais journalistiques en Occident.

De surcroît, dans un élan irrédentiste, l’Empire ottoman s’allie à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie pour tenter de récupérer ses anciennes possessions africaines et européennes. En novembre 1914, le Sultan Mehmed V lance même un appel au Djihad aux musulmans afin de s’opposer aux troupes franco-anglaises dans la région. Tentative partiellement suivie, car chez certaines tribus, le sentiment d’injustice et les revendications nationalistes arabes prévalent sur la notion d’Oumma (la communauté musulmane). Ainsi, des musulmans arabes de l’Empire ottoman rejettent cet appel et nouent des liens avec la Grande-Bretagne.

En effet dès 1915, le haut-commissaire britannique en Égypte Henry Mac-Mahon entretient une correspondance avec le chérif de la Mecque Hussein bin Ali. Ce dernier est issu du clan Hachémites, descendant du prophète et gardien des lieux saints musulmans[1]. Les Anglais promettent au chérif de la Mecque une indépendance sur les territoires libérés du joug ottoman, s’il accepte d’aider leurs troupes sur le front arabe. Pour Londres, il s’agit de faire imploser cet Empire vieillissant grâce aux tribus bédouines du Hedjaz (littoral de l’actuel Arabie Saoudite). Hussein bin Ali accepte et reçoit l’aide d’un homme des renseignements britanniques, Thomas Edward Lawrence. Arabisant, archéologue de formation et fin connaisseur de la géographie et de l’histoire du Moyen-Orient, Lawrence « d’Arabie » se lie d’amitié avec l’un des 4 fils d’Hussein, Fayçal.

En parallèle à cette promesse, Anglais et Français s’entendent sur le partage des provinces arabes de l’Empire ottoman suite aux accords secrets de Sykes-Picot. Ignorants les dessous de ces accords, les Arabes se lancent dans une guerre de reconquête contre les troupes ottomanes.

Un succès militaire

La révolte des tribus bédouines du Hedjaz débute le 5 juin 1916. Par effet de surprise, les insurgés s’emparent rapidement de la Mecque puis des principales villes côtières. Ces premiers succès n’auraient jamais été possibles sans l’appui des croiseurs et des canons britanniques. Néanmoins, ils sont stoppés à Médine par une importante garnison ottomane. De surcroît, par l’intermédiaire du colonel Edouard Brémond, les Français soutiennent sans enthousiasme l’effort de guerre des Arabes.  À la fin de l’année 1916, les troupes bédouines entament une guerre de position de basse intensité contre les forces ottomanes.

Quant à lui, l’émir Fayçal réunit une importante force d’environ 8 000 hommes pour prendre le port d’El-Ouedj, non loin du chemin de fer reliant le Hedjaz à la Turquie. Or, la prise de cette place stratégique est un fait d’arme britannique. Excellant dans l’art du sabotage, les troupes bédouines détruisent plusieurs parcelles du chemin de fer du Hedjaz, unique source d’approvisionnement pour les troupes ottomanes dans cette région. Fins connaisseurs de leur région, les bédouins harcèlent sans cesse leurs ennemis par le biais d’attaques surprises et de vols de cargaisons dans le désert[2]. Lawrence d’Arabie décrit ces conquêtes et ces tactiques de combat dans son livre autobiographique « Les Sept piliers de la sagesse »[3]. Les généraux anglais et français de l’époque perçoivent les bédouins comme des pilleurs sans foi ni loi, se distinguant dans l’art de la guérilla.

Le succès le plus retentissant et surprenant fut la prise du port d’Aqaba, situé sur la mer rouge. Lawrence d’Arabie et les troupes de Fayçal traversent le désert du Nefoud en mai 1917 avant de s’emparer d’Aqaba par les terres en juillet de la même année. Cette victoire permet aux Britanniques de relier l’Égypte à la Palestine. De leur côté, les partisans de Fayçal aspirent à rejoindre les nationalistes syriens. Après avoir repris Jaffa et Jérusalem en décembre 1917 avec les troupes anglaises, l’émir Fayçal fait une entrée triomphale à Damas en septembre 1918[4], mettant fin à 4 siècles de domination ottomane.

Dans les faits, cette victoire de la grande révolte arabe n’aurait pas été possible sans l’aide logistique et matérielle des Anglais. Ces derniers ont utilisé la fougue et la bravoure des Arabes à des fins de politique extérieure.

Déceptions et désillusions

Les Anglais n’ayant pas honoré leurs engagements, l’espoir d’un grand royaume arabe indépendant est déchu. En effet, la promesse anglaise est balayée par les accords de Sykes-Picot en 1916 et par la déclaration Balfour en 1917.[5]

Dupés, les Arabes prennent connaissance de la conclusion de ces accords une fois le travail accompli. De ce fait, les nationalistes syriens sous la houlette de l’émir Fayçal entrent en résistance contre la présence française en Syrie et au Liban. Le fils du chérif Hussein refuse catégoriquement le mandat français au Levant et se rend même à deux reprises en Europe pour prêcher les revendications d’indépendance arabe.

Ses tentatives sont vaines. Les accords Sykes-Picot sont entérinés en 1920 lors de la conférence de San Rémo. Pourtant, un éphémère royaume arabe de Syrie voit le jour en mars 1920 en opposition aux desseins français dans la région. Des pourparlers s’engagent entre la France et le gouvernement de Fayçal. Ceux-ci n’aboutissent pas et l’affrontement armé est inévitable. S’ensuit la bataille de Khan Mayssaloun en juillet 1920. Défait, l’émir Fayçal est contraint à l’exil. En compensation, les Britanniques le placent à la tête de l’Irak. Cependant, cet échec de la constitution d’un royaume arabe unifié est le prélude d’un nationalisme plus contemporain et plus populaire.

En guise de consolation, la famille hachémite du chérif Hussein bin Ali obtient le trône de la Transjordanie (la future Jordanie) et conserve l’autorité sur le Hedjaz avant d’être destituée en 1925 par une dynastie concurrente… les Saoud[6].  

La grande révolte arabe est plus synonyme de duperie que de victoire. Le fait d’arme n’est pas négligeable, or ce soulèvement incarne surtout les desseins coloniaux de Paris et de Londres. L’ampleur de la désillusion est consubstantielle aux espoirs d’indépendance. L’époque des mandats britanniques et français au Moyen-Orient renforce de fait un nationalisme arabe jusque là embryonnaire[7]. Depuis, ce dernier se modernise, se diffuse et touche tous les pans de la société arabe. Or, cette idée de nation arabe unifiée se heurte à la volonté de certains États de devenir souverains, à l’instar de l’Arabie Saoudite.

L’échec des revendications arabes suite à la révolte de 1916 à 1918 participe à cette méfiance populaire à l’égard des visées occidentales dans la région. Quand les intérêts des uns priment sur le désir d’indépendance des autres…


[1] https://www.cairn.info/revue-etudes-2016-5-page-17.htm

[2] https://orientxxi.info/l-orient-dans-la-guerre-1914-1918/debats-et-controverses-autour-de-la-grande-revolte-arabe-contre-les-turcs,2154

[3] Thomas Edward Lawrence, « Les Sept piliers de la sagesse », Gallimard, 2017

[4] https://orientxxi.info/documents/glossaire/revolte-arabe,0838

[5] https://www.monorient.fr/index.php/2020/05/12/les-accords-sykes-picot-en-1916-partage-franco-anglais-du-proche-orient/

[6] https://www.pressreader.com/france/carto/20171103/281689730084986

[7] Charles Saint-Prot, « Le mouvement national arabe », Ellipses, 2013

Les accords Sykes-Picot en 1916 : partage franco-anglais du Proche-Orient

À partir du XIXe siècle, chancelant et moribond, l’Empire ottoman devient peu à peu « l’Homme malade de l’Europe ». Français et Britanniques lorgnent sur les territoires levantins de l’Empire déliquescent. Depuis plusieurs décennies déjà, les Européens nouent des contacts avec les différentes communautés autochtones (Chrétiens notamment) pour assurer leurs sécurités et ainsi prétexter un droit de regard.   

Faisant le choix de s’allier à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie durant la première guerre mondiale, l’Empire ottoman devient de facto un ennemi de Paris et de Londres. Lors de longues tractations et négociations, Anglais et Français décident conjointement de se partager les provinces arabes du Moyen-Orient en fonction de leurs intérêts respectifs. Aujourd’hui encore, les accords Sykes-Picot représentent une humiliation à l’échelle régionale dont les conséquences sont encore visibles.

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Le contexte d’un démembrement

Dès la fin du XIXe siècle, les territoires de l’Empire ottoman se réduisent comme peau de chagrin. Après avoir perdu la Grèce en 1830, « la Sublime porte » est contrainte d’abandonner ses possessions européennes avec les indépendances de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Serbie et du Monténégro.

Confronté à des difficultés économiques et sociales et face aux visées coloniales européennes, l’Empire ottoman est obligé de céder peu à peu ses régions africaines. Il perd successivement l’Algérie puis la Tunisie qui passent sous protectorat français, à partir de 1882 la Grande-Bretagne administre l’Égypte et la Libye devient une colonie italienne en 1911. À l’agonie, l’Empire se recentre sur le Levant et l’Anatolie. Or au sein même de ses provinces arabes, un sentiment national émerge contre le joug ottoman. Les nationalismes arabe et kurde revendiquent plus d’autonomie vis-à-vis du pouvoir central. Anglais et Français attisent conjointement cette colère pour faire imploser cet empire vacillant.

Conscient des desseins franco-anglais au Moyen-Orient et espérant reconquérir ses anciennes possessions, l’Empire ottoman décide de s’allier à l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie durant la première guerre mondiale (1914-1918). Parallèlement, le Sultan Mehmed V lance un appel au Djihad en Novembre 1914 à tous les citoyens musulmans pour contrer les troupes franco-anglaises[1]. Or, cet appel se heurte aux revendications nationalistes arabes toutes confessions confondues. En effet, les difficultés économiques et la répression brutale des élites arabes par le pouvoir central ottoman (pendaison des nationalistes sur les places publiques, famine du Mont Liban, massacre systématiques des communautés chrétiennes orthodoxes) poussent les populations locales à se rapprocher de Londres et de Paris. En échange de ce soutien, une promesse d’indépendance est faite aux Arabes.

Cependant, au détriment de ces promesses initiales, les deux puissances européennes entendent sanctuariser des zones d’influences au Moyen-Orient. À ces promesses d’Arabie indépendante, la France veut consolider son rôle dans une « Grande Syrie » francophone et francophile. Quant à l’Empire britannique, il veut sécuriser une voie de passage vers les Indes et s’intéresse à l’approvisionnement des hydrocarbures en Irak.

Les dessous de l’accord

Dès Novembre 1915, Français et Anglais entament des négociations secrètes pour se partager les provinces arabes de l’Empire ottoman. Après plusieurs mois de relations épistolaires entre le diplomate anglais Mark Sykes et le diplomate français François Georges-Picot, un accord est signé le 16 Mai 1916 par Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et Edward Grey, secrétaire d’État au Foreign Office[2].

Cet accord secret prévoit à terme le découpage des provinces arabes de l’Empire ottoman en aires d’influences françaises et anglaises. Cette coopération franco-anglaise reçoit l’aval de l’Empire russe et de l’Italie. Le Proche-Orient est de fait découpé en 5 zones bien distinctes[3]:

  • une zone française d’administration directe comprenant le Liban actuel et la Cilicie (province turque)
  • une zone d’influence française comprenant une bonne partie de la Syrie avec la province de Mossoul
  • une zone anglaise d’administration directe formée par le Koweït et une partie de l’Irak jusqu’à Bagdad
  • une zone d’influence anglaise composée de l’actuel Jordanie, de la Palestine mandataire et du Sud de la Syrie
  • une zone d’administration internationale comprenant Saint Jean d’Acre, Haïfa et Jérusalem

Cependant, cet accord ne demeure pas secret bien longtemps. Lors de la révolution bolchévique de 1917, l’administration russe dévoile au grand jour les conclusions du traité. De plus, les Etats-Unis du Président Wilson, veulent contrecarrer les plans franco-anglais dans la région en théorisant sur l’autodétermination des peuples. Cet accord est finalement parachevé à la conférence de San Remo en 1920[4]. Conférence au cours de laquelle la France cède la province de Mossoul à l’administration britannique en contrepartie d’une participation aux bénéfices pétroliers de la région irakienne de Kirkouk[5]. La même année lors du traité de Sèvres, l’Empire ottoman vivant ses dernières heures, renonce officiellement et définitivement à ses provinces arabes et maghrébines.

Conséquences et répercussions

Malgré les promesses d’indépendance, les Arabes de la région se retrouvent soumis à la tutelle d’une puissance tierce. Le Liban et la Syrie sont administrés par la France, la Jordanie, l’Irak et la Palestine par la Grande-Bretagne.

Le gouvernement français entend faire du protectorat syro-libanais un pont pour la culture et la langue française[6]. Paris s’appuie majoritairement sur les communautés chrétiennes (notamment les Maronites) avec qui elle avait déjà noué des liens par le passé. En 1920, la France participe activement à la création d’un « Grand Liban » indépendant et autonome vis-à-vis de son voisin syrien. De ce fait, la présence française se heurte à une vive opposition en Syrie où plusieurs manifestations sont matées. Paris régionalise consciencieusement les différentes provinces syriennes en fonction de leurs appartenances religieuses. Cette politique coloniale française est hasardeuse. Elle crée les soubassements des tensions et des conflits ultérieurs.

De son côté, l’Empire britannique, maître d’un territoire allant de la Palestine au Golfe arabo-persique, participe activement à la mise en place d’un oléoduc transportant le pétrole irakien vers la Méditerranée[7]. De surcroît, cette présence au Proche Orient lui assure une meilleure sécurisation des routes commerciales vers les Indes. À l’instar des Français, les troupes anglaises sont également confrontées à de nombreuses révoltes. L’Irak, pays tribal et multiconfessionnel, est difficilement administrable. De ce fait, la militarisation de la présence anglaise s’intensifie dans la région. De plus, depuis le traité Balfour de 1917, stipulant la création d’un foyer national juif en Palestine, les autorités britanniques font face à de nombreuses contestations de la part des populations locales palestiniennes.

Le façonnement des frontières du Proche Orient, bravant les différentes ethnies et religions des populations locales, est perçu comme une humiliation par les Arabes, à qui on avait promis un État indépendant. Or, il faut savoir que cette époque est une période de domination coloniale, de partages territoriaux entre grandes puissances et de négociations secrètes faisant fi des volontés autochtones. Tout comme le congrès de Berlin en 1885, prévoyant le partage de l’Afrique, les accords de Sykes-Picot ont modelé les frontières d’une région selon les intérêts européens.

Depuis, ces frontières « artificielles » résistent à l’épreuve du temps. Même le nationalisme arabe des années 50-60 n’arrive pas à les gommer. En effet, l’ancrage politique et souverain de ces nouveaux États s’inscrit bon an mal an dans la durée, parachevant de fait les frontières coloniales de 1916. Ces accords sont « menacés » par Daech en 2014, qui veut redéfinir les frontières du Moyen-Orient selon ses propres conceptions et théories[8].

Aujourd’hui encore, les accords Sykes-Picot font l’objet de nombreuses critiques. Certains analystes jugent qu’ils sont la cause du chaos actuel. Les signataires ont inventé « une paix qui ressemble à la guerre ». Ces frontières héritées de la période coloniale sont soumises aux soubresauts de l’Histoire. Les multiples conflits, « les printemps arabes » et les menaces terroristes rabattent les cartes des acquis territoriaux. Au gré de la conjoncture, le Proche-Orient est une région mouvante et instable où chaque population ou communauté peut et veut revendiquer son propre territoire (cf les Kurdes et les Palestiniens).


[1] https://www.cairn.info/revue-etudes-2016-5-page-17.htm

[2] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Accords-Sykes-Picot.html

[3] Jean-Paul Chagnollaud et Sid-Ahmed Souiah, « Les frontières au Moyen-Orient », L’Harmattan, 2004

[4] https://orientxxi.info/documents/glossaire/accords-de-sykes-picot,0678

[5] https://www.monde-diplomatique.fr/2003/04/LAURENS/10102

[6] James Barr, « Une ligne dans le sable », Tempus Perrin, 2017

[7] Ibid

[8] http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20160516-accords-sykes-picot-redessinaient-moyen-orient-syrie-irak-siecle

Juillet 2006 : le jour où Israël a perdu

Depuis sa création en 1948, l’État d’Israël cristallise toutes les tensions régionales. Après avoir vaincu à maintes reprises les armées arabes en 1948, 1967 et 1973, les gouvernements israéliens, par l’entremise de pressions diplomatiques et financières américaines, tentent de pacifier ses relations avec ses voisins. L’Égypte en 1979 et la Jordanie en 1994 signent des accords de paix avec Israël.

Pourtant, malgré sa supériorité militaire et technologique, Israël n’atteint pas ses objectifs au Liban. Depuis son intervention illégale en 1982, l’armée israélienne fait face à une résistance surprenante qui l’a contrainte à un retrait de ses forces en juin 2000. Le Hezbollah sort vainqueur de cette guerre asymétrique, mais Israël entend coûte que coûte se débarrasser de cette milice installée principalement au Sud-Liban.

Scènes de liesse au Sud-Liban en août 2006

Le contexte d’une guerre programmée

Plongé dans les affres d’une guerre civile aux nombreuses facettes depuis 1975, le Liban est fracturé en une multitude de milices d’obédiences souvent opposées. En 1982, Israël lance son opération « Paix en Galilée » au Liban. Le but initial est de contenir et de détruire la menace palestinienne présente au pays du Cèdre. Officieusement, l’armée israélienne doit atteindre le fleuve Litani pour profiter de ses ressources hydrauliques.

Or la même année, l’armée israélienne est confrontée à une nouvelle opposition populaire dans le Sud-Liban. En effet, suite à la révolution islamique d’Iran en 1979, une partie de la population chiite libanaise constitue une force armée pour s’opposer aux incursions israéliennes. La création du Hezbollah entrave les plans initiaux de l’administration israélienne. Dès lors, le mouvement de résistance libanais se lance dans une guerre d’usure contre un ennemi nettement mieux équipé. C’est un conflit asymétrique entre l’armée la plus puissante de la région et une jeune milice populaire. Or, la force du Hezbollah réside dans la connaissance du terrain. En effet, jusqu’au retrait israélien en 2000, les combattants du parti libanais harcèlent et oppressent les soldats israéliens par le biais de sabotages, de pièges et d’attaques ciblées. Acculé, Tsahal (nom de l’armée israélienne) se retire du Liban en juin 2000. C’est un véritable échec pour l’administration israélienne et une victoire cruciale pour la souveraineté libanaise.

Durant les années qui suivent cette défaite retentissante, les autorités israéliennes et américaines envisagent et planifient une revanche afin d’anéantir le Hezbollah. En effet, Tsahal avec l’aide d’officiers américains développe une expertise dans la gestion des conflits de basse intensité et en matière de contre-terrorisme[1]. Ils tentent également par des pressions diplomatiques et économiques de dissuader la Syrie et l’Iran d’aider le mouvement libanais. Compte tenu du retrait de l’armée syrienne du Liban en 2005, Israël pense avoir un avantage certain. De façon insidieuse, les Etats-Unis, par l’intermédiaire des agences de presse et des organisations humanitaires[2], sapent tant bien que mal l’influence du Hezbollah auprès de la population libanaise.

Le Hezbollah, par proximité géographique, est en contact direct avec l’armée israélienne. Jusqu’au début du conflit en juillet 2006, les affrontements sont épisodiques tant les deux ennemis se redoutent.

Les raisons d’une « victoire divine »

Un commando du Hezbollah enlève deux soldats israéliens à la frontière en juillet 2006 dans le but d’obtenir un échange avec plusieurs prisonniers libanais et palestiniens. Israël a enfin son prétexte officiel pour lancer son opération punitive et destructrice du mouvement libanais.

Initialement, le Premier ministre israélien, Ehoud Olmert, est contre une opération terrestre. Ainsi, l’aviation israélienne et les frégates pilonnent et bombardent toutes les infrastructures du pays. Le but est de détruire l’appareil militaire du Hezbollah et d’anéantir tout désir de vengeance au sein de la résistance libanaise. En effet, les premières frappes ciblent l’organe de presse du mouvement, Al Manar, chaîne qui diffuse en temps et en heure des séquences compromettantes pour l’image d’Israël. De plus, les régions où le Hezbollah est présent sont durement touchées (Beyrouth, Tyr, la Bekaa …). Tel-Aviv tient pour responsable le gouvernement libanais pour la non application de la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies. Cette dernière prévoit la démilitarisation de la branche militaire du Hezbollah[3].

Or, devant la résilience du Hezbollah qui continue sa salve de roquettes sur les villes frontalières israéliennes, Tel-Aviv décide de manière précipitée l’envoi de troupes au sol. Rapidement, l’armée israélienne s’enlise et prend conscience de cette erreur tactique et stratégique. En effet, les soldats hébreux font face à des combattants invisibles qui connaissent les moindres recoins et les moindres ruelles. De surcroît, compte tenu de l’encrage populaire du mouvement libanais, la population civile facilite l’opacité et la cohésion au sein même des villages qui sont sous la menace israélienne. C’est un véritable bourbier pour les Israéliens. Leur incapacité à contrer la stratégie militaire du Hezbollah est manifeste.

Avec l’aide logistique et matérielle de l’Iran et de la Syrie, le Hezbollah s’est perfectionné en matière de combats urbains. Les cadres du parti connaissent la géographie et la topographie, ils se sont servis de bergers arabes à la frontière israélienne pour avoir des informations précises. Contrairement à Israël, le Hezbollah était préparé à un tel conflit[4]. Les roquettes Katioucha utilisées par la milice chiite, ont constamment harcelé le Nord d’Israël pendant les 33 jours de guerre.

Le 11 août 2006, le Conseil de sécurité des Nation unies demande la cessation totale des hostilités. En dépit des nombreuses pertes civiles et des dégâts majeurs subis par le Liban, cette agression se solde par une défaite d’ordre psychologique, politique et militaire pour Israël. De son côté, le Hezbollah sort grand vainqueur de cette guerre, malgré l’apathie consternante des dirigeants arabes.

Hassan Nasrallah : le nouveau Nasser ?

50 ans après la nationalisation du canal de Suez en juillet 1956 par Gamal Abdel Nasser, le Moyen-Orient est de nouveau en effervescence. La victoire du Hezbollah contre l’armée israélienne en 2006 et la confirmation d’Hassan Nasrallah comme leader du mouvement transcendent les foules arabes. Enfin, un succès retentissant dans la conscience collective trouve écho à l’échelle de toute la région. Les discours du secrétaire général du parti sur la « victoire divine » sont écoutés et réécoutés dans toutes les rues arabes.

Affiliés aux Etats-Unis, les dirigeants arabes ne soutiennent pas la résistance libanaise[5]. Le soutien provient de la rue arabe. Une rue qui affirme son soutien dès le début des hostilités. Des portraits d’Hassan Nasrallah sont présents dans toutes les villes du Proche-Orient. Il représente ce que le monde arabe attend : un chef charismatique opposé à toute concession avec l’ennemi. La sémantique du parti est reprise à l’échelle de la région, les expressions « entité sioniste » et « l’ennemi sioniste » sont scandées dans toutes les capitales. Cette victoire du Hezbollah insuffle un espoir généralisé au Moyen-Orient. La défaite de Tsahal est vécue comme une victoire dans toutes les villes arabes. De surcroît, des manifestations sont organisées du Maroc au Golfe, aussi bien par des nationalistes arabes que par les islamistes des Frères musulmans. À Tripoli en Libye, les habitants descendent dans les rues pour exprimer leur soutien à Hassan Nasrallah et inciter le mouvement chiite à attaquer Tel-Aviv[6]!!

Au Levant, la culture politique mélange populisme, culte de la personnalité et expression d’une résistance face à l’ennemi israélien. Cet événement résonne dans les cœurs et les consciences de chaque Arabe. Ce n’est pas uniquement l’expression d’une ferveur populaire, elle touche toutes les couches sociales réunies. La lutte contre Israël est encrée dans l’esprit de la majorité des habitants de la région. Israël représente le miroir du néocolonialisme. Quant à lui, le leader du Hezbollah fait l’objet d’une vénération. L’adoration collective qui a suivi cette victoire supplante de loin l’attache nationale. Des produits dérivés sont vendus à l’échelle de toute la région. Ses discours sont enregistrés sur des cassettes puis réécoutés dans les taxis du Caire ou de Damas. Somme toute, un mouvement chiite a été adulé par une foule majoritairement sunnite. Le dénominateur commun est la lutte contre Israël.

En 1956, il y a eu un effet Nasser. En 2006, il y a eu l’effet Nasrallah. Cependant, celui-ci est de courte durée, tant les régimes du Golfe et leurs alliés occidentaux ont investi massivement les organes de presse pour diaboliser le Hezbollah et confessionnaliser les tensions au Proche-Orient entre sunnites et chiites.


[1] Sami Makki, « Une guerre asymétrique », in Franck Mermier et al., Liban, une guerre de 33 jours, La Découverte « Cahiers libres », 2007, p-213-218

[2] Julie Chapuis, « Saper la reconstruction du Hezbollah : la diplomatie publique américaine au Liban depuis 2006 », Politique américaine 2017/2 (n°30), p 11-29

[3] Michel Goya et Marc-Antoine Brillant, « Israël contre le Hezbollah : Chronique d’une défaite annoncée 12 juillet- 14 août 2006 », éditions du Rocher, 2013

[4] Pierre Prier, « Le Hezbollah contre Israël : les leçons d’une victoire, naissance d’une guérilla plus-plus », Orient XXI, février 2014

[5] Franck Mermier et Elisabeth Picard, « Liban, Une guerre de 33 jours », La Découverte, 2007

[6] Tareq Arar, « L’ « effet Nasrallah » : les conséquences de la guerre israélo-libanaise au Proche-Orient », Hérodote 2007/1 (n°124), p 24-38