Israël-Palestine: le conflit oublié

Cette guerre asymétrique ne fait plus l’actualité. Auparavant, la région était perçue uniquement sous le prisme de l’affrontement israélo-arabe. L’État hébreu cristallisait toutes les craintes régionales. Aujourd’hui, malgré la colonisation systématique, les exactions quotidiennes et le blocus humanitaire de la bande de Gaza, le conflit est de moins en moins médiatisé, et ce au détriment de la cause palestinienne. Le rapprochement de certains États arabes avec Israël et la lutte commune contre l’influence iranienne marginalisent le sort des Palestiniens.

Pourtant, dès la création de l’État hébreu en 1948, la Palestine représentait cet idéal à défendre pour tous les habitants de la région. Retour, sur la déliquescence d’une cause fédératrice.

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« Une nation a solennellement promis à une seconde le territoire d’une troisième »

Cette phrase du journaliste hongrois, Arthur Koestler, résume à elle seule la création du futur État hébreu.

Le 2 novembre 1917, Lord Arthur James Balfour, ministre britannique des affaires étrangères écrit une lettre à Lord Walter Rothschild, porte parole des Juifs britanniques, dans laquelle il annonce que « Le gouvernement de sa Majesté envisage favorablement l’Établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif ». C’est une victoire pour l’enracinement du sionisme et une défaite pour les aspirations nationales arabes. Le sionisme est un mouvement fondé à la fin du XIXème siècle, prônant l’immigration des Juifs en Palestine. Or, à cette époque la Palestine est un territoire où vivait une population arabe musulmane et chrétienne. Cette fameuse déclaration Balfour de 1917, s’est faite sans le consentement des populations locales présentes sur place. Ce texte, est le prélude à de futures tensions ethnico-confessionnelles dans la région.

En effet, dès les années 1920, avec le démembrement de l’Empire ottoman (traité Sykes-Picot) par la France et la Grande Bretagne, des Juifs d’Europe commencent à immigrer en Palestine. Plusieurs révoltes arabes ont lieu à partir de 1935 pour dénoncer le rachat et la spoliation des terres agricoles par des colons juifs (communément appelé le kibboutz).

Jusque là minoritaires, les sionistes évoquent l’Holocauste (le génocide des Juifs durant la seconde guerre mondiale) à des fins politiques. Avec la création de l’État d’Israël en 1948, les Arabes de la région se voient contraints de subir les conséquences des actes qu’ils n’ont pas commis.

La Palestine : cause fédératrice du monde arabe

Dès la promulgation de l’indépendance de l’État hébreu le 15 mai 1948, les armées syrienne, égyptienne, irakienne, jordanienne et libanaise déclarent la guerre au nouvel État. Pour les habitants de la région, la création d’un État juif en terre de Palestine est perçue comme une humiliation. Dès lors, la solidarité à l’égard du peuple palestinien devient viscérale.

Cette guerre se solde par une débâcle militaire des armées arabes, pourtant supérieures en nombre mais désunies face aux Israéliens, aidés et financés par l’Occident. Ainsi, est né le concept arabe de Nakba (catastrophe), représentant l’exode de toute une population. 700 000 Palestiniens fuient vers les pays voisins (Liban, Jordanie et Syrie).

Cette défaite ne sonne pas le glas de la cause palestinienne, un désir de revanche anime les gouvernements de la région. Dans les années 60, un optimisme gagne le monde arabe sous la houlette de Gamal Abdel Nasser. Or, en juin 1967, l’armée israélienne lance une guerre éclair (guerre des six jours), entraînant l’occupation du Golan syrien, du Sinaï égyptien et de la Cisjordanie. C’est une nouvelle humiliation qui cause une nouvelle vague d’immigration palestinienne vers les pays limitrophes. Cette défaite de 1967 met en exergue le retard technologique et l’amateurisme des armées arabes.

Petit à petit, les réfugiés palestiniens reprennent le flambeau de la lutte contre Israël, et ce à l’intérieur des pays d’accueil. En proie à des difficultés internes, ces pays n’épousent pas totalement les revendications palestiniennes. Dès lors, en raison des activités politico-militaires palestiniennes en Jordanie, au Liban et en Syrie, ces pays subissent dans les années 70-80 des bombardements israéliens. Conscients de leurs retards économiques et surtout militaires, le soutien officiel se cantonne de plus en plus à des discours symboliques.

Les nationalistes arabes, de Nasser à Hafez-al Assad en passant par Saddam Hussein, veulent reprendre le flambeau de la lutte contre Israël. Tous n’ont pas les moyens de leurs ambitions. La Palestine devient de plus en plus un fardeau pour les gouvernements, et ce malgré sa grande popularité auprès de la rue arabe.

D’un conflit régional à un conflit local :

On ne parle plus de conflit israélo-arabe, notion qui englobe par essence même tous les pays arabes, mais de conflit israélo-palestinien. En effet, au fil du temps, le problème est devenu encombrant pour les États de la région. Certains ont fait le choix de signer des accords de paix avec Israël (Égypte et Jordanie). D’autres ont décidé de délaisser la cause palestinienne au profit d’un rapprochement de circonstance avec l’État hébreu (l’Arabie saoudite, le Koweït, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et le Qatar). Alliance de circonstance qui est dictée par un impératif, celui de s’opposer à l’Iran. L’ennemi de mon ennemi est mon allié.

Les autres États de la région (Liban, Irak, Syrie) soutiennent la cause palestinienne mais n’ont aucun poids politico-militaire pour s’opposer aux desseins israéliens.  

Depuis la révolution islamique d’Iran en 1979, le prisme confessionnel sunnite-chiite ou l’opposition Arabie saoudite contre l’Iran a supplanté le prisme traditionnel israélo-arabe. En effet, les principaux médias n’ont de cesse d’analyser et d’étudier la région sous cette grille de lecture, tout en minorant les particularismes locaux.

Ainsi, Israël avec le soutien inconditionnel des États-Unis a réussi à pacifier une partie de son voisinage avec plusieurs États arabes. De surcroît, l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche a précipité le déclin de la cause palestinienne, en reconnaissant Jérusalem comme capitale de l’État hébreu et en considérant légale la colonisation en Cisjordanie. Les Palestiniens esseulés et fatalistes, sombrent petit à petit dans l’oubli en dépit de quelques escarmouches lancées depuis Gaza.

Aujourd’hui, La colonisation accélérée et illégale des territoires occupés, les exactions et spoliations quotidiennes ne font l’objet que de critiques de « circonstance ». La cause palestinienne est à l’agonie. Cependant, en raison de sa popularité, elle demeure un thème utilisé et instrumentalisé à des fins électorales.

La solution à deux États semble bien loin…

Bibliographie:

– Alain Gresh, « Israël, Palestine: vérités sur un conflit », Poche, 2010

– Noam Chomsky, Ilan Pappé, « Palestine », Broché, 2016

– Ilan Pappé, « Le nettoyage ethnique de la Palestine », Broché, 2008

Les Kurdes: Une histoire mouvementée entre vassalisation, désaccords et volonté d’autonomie (2/2)

Le XXème siècle kurde fut le siècle de toutes les attentes, de tous les rêves mais surtout de toutes les désillusions. Population médiatisée depuis l’avènement de l’État islamique en 2014, il n’en demeure pas moins que les Kurdes sont fortement méconnus. Sa médiatisation est intrinsèquement liée à son instrumentalisation par certaines puissances. En effet, les territoires kurdes se situent sur des zones pétrolifères, enjeux de toutes les convoitises …

Aujourd’hui, selon les dernières estimations, les Kurdes sont environ 40 millions, répartis majoritairement dans 4 pays : la Turquie (43%), l’Iran (27%), l’Irak (18%) et la Syrie (8%), à cela s’ajoute les 4% de la diaspora principalement présente en Europe, dans le Caucase et en Asie centrale.

Cette deuxième et dernière partie revient sur le siècle de tous les changements pour une communauté kurde toujours en quête d’unité et d’autonomie.

L’espoir éphémère d’une nation

Au début du XXème siècle, l’Empire ottoman se veut exclusivement turc. Pour endiguer toutes tentatives de cessations au sein même de l’Empire, plusieurs milices dont des kurdes participent à des déportations et des massacres de minorités chrétiennes, majoritairement arméniennes. C’est dans ce contexte de divisions et de frictions, que certains kurdes nourrissent l’idée d’un rêve d’État, contrairement à une bourgeoisie très proche du pouvoir stambouliote. Les premiers intellectuels s’insurgent, les premiers journaux clandestins en langue kurde apparaissent. Mais, les prémisses de l’émergence d’une réelle conscience nationale sont rapidement matées par le pouvoir central.

Avec la fin de la première guerre mondiale et le dépècement de l’Empire ottoman par les puissances occidentales (accords de Sykes-Picot en 1916 puis traité de Moudros en 1918), la résonnance du discours nationaliste kurde prend de l’ampleur. Le rêve d’une nation tutoie la réalité lors du traité de Sèvres le 10 aout 1920. En effet, ce traité prévoit le démantèlement de l’Empire ottoman et la création d’un Kurdistan indépendant. Cependant, ce projet ne verra jamais le jour. Mustapha Kemal Atatürk, premier Président de la Turquie moderne, arrive au pouvoir avec des desseins panturquistes. Il chasse les occupants de l’Anatolie et met fin aux espérances kurdes avec la signature du traité de Lausanne le 24 juin 1923. Ce dernier reconnaît la souveraineté turque sur l’ensemble du territoire. S’ensuit une véritable politique de turquisation avec un rejet de l’existence kurde. Au sein des villages kurdes, les noms des villages sont turquifiés. À partir de 1932, il est interdit de parler le dialecte kurde. Dans l’entre deux guerres, les nombreux mouvements contestataires sont muselés. La Turquie kémaliste entreprend une réelle politique de négation des particularismes locaux dans le but d’homogénéiser l’ensemble de la Turquie.

De la négation systématique aux persécutions

La réfutation du fait kurde touche également les autres parties du Kurdistan. Sous la dynastie des Pahlavi, l’Iran applique des politiques comparables à celles utilisées en Turquie, malgré la parenthèse de la République de Mahabad (région au Nord-Ouest de l’Iran) qui ne dura pas moins d’un an en 1946. En Irak et en Syrie, les Kurdes sont rapidement intégrés aux jeunes nations car ils sont présents sur des territoires riches en hydrocarbures. De plus, la logique panarabe à Damas et à Bagdad gomme toutes les différences au profit de la seule arabité. De fait, le nationalisme kurde si embryonnaire soit-il se délite en une multitude de nationalismes au gré des réalités locales dans les différents pays.

Le cas irakien :

C’est en Irak particulièrement que la situation se complique pour les Kurdes. Lors de la guerre Iran-Irak entre 1980 et 1988, les deux belligérants se servent des communautés kurdes pour avoir des renseignements sur l’ennemi. En effet, la communauté kurde d’Irak fournit des informations sur les troupes irakiennes à l’Iran. À la fin de la guerre, ceci a pour conséquence de nombreuses purges de la part d’Ali Hassan al-Majid, cousin de Saddam Hussein, notamment lors des opérations « Anfal » en 1988. Cette campagne de représailles tue plus de 100 000 Kurdes. Ali Hassan al-Majid ordonne les nombreux massacres avec utilisation de bombardements sommaires et d’armes chimiques, ce qui lui vaut le surnom tristement célèbre « d’Ali le chimiste ».

Avec le déclenchement de la première guerre du Golfe en 1991, les Américains incitent les Kurdes et les Chiites à se soulever contre Bagdad. Profitant du chaos latent en Irak, le territoire kurde gagne en autonomie mais pas en unité. Une guerre fratricide oppose les partisans du PDK de Barzani (parti plus traditionnel et rural) aux forces du UPK de Talabani (parti progressiste et urbain) entre 1993 et 1997.

Le cas turc :

De son côté en Turquie, la communauté kurde s’organise politiquement avec la création du PKK (parti des travailleurs du Kurdistan) en 1978, d’allégeance marxiste-léniniste. Dans un pays qui nie catégoriquement l’existence du fait kurde, cette organisation emploie la violence à des fins politiques. De fait, c’est une guerre hybride qui ne dit pas son nom entre un pouvoir central et une organisation kurde qui reçoit officieusement un soutien de la part de la Syrie. Damas accepte, dans les années 90, que des Kurdes syriens aillent grossir les rangs du PKK turc à condition qu’ils cessent toute activité politique en Syrie.

Le PKK, est dirigé par un chef emblématique, Abdullah Öcalan. Ce dernier est emprisonné depuis 1999. En raison, des nombreux affrontements avec le pouvoir central turc et des méthodes utilisées, l’Union européenne, les États-Unis, la Turquie et plusieurs autres pays ont classé le mouvement kurde dans la liste des organisations terroristes.

Vers un avenir incertain ?

De périodes quiétistes aux périodes contestataires, l’histoire des Kurdes oscille entre autonomie, vassalisation et tensions fratricides. Au cours des siècles, cette communauté formait un groupe homogène sous le prisme de la langue et de l’héritage, mais aucunement par le biais des revendications politiques.

Aujourd’hui, plus que jamais, le chaos et le morcellement régional causés par l’intervention américaine en Irak en 2003 et par la balkanisation de la Syrie depuis 2012, ont profité aux Kurdes. L’implosion du système central irakien a permis aux territoires kurdes d’asseoir leur autonomie, tout en profitant des revenus pétroliers et de l’aide occidentale.

De leur côté les Kurdes syriens ont habilement exploité l’arrivée de l’État islamique en 2014. Malgré de nombreux combats dans le Nord-Est du pays, ils ont su s’imposer dans le Rojava, au détriment des autres minorités. Cette région est très riche en hydrocarbures et sert de bases avancées aux forces spéciales occidentales en Syrie. Les Kurdes contrôlent donc une bonne partie de la frontière avec la Turquie.

Quant à elles, les interventions turques en Syrie « Bouclier de l’Euphrate » en 2016 et « Rameau d’olivier » en 2018 avaient pour objectif de neutraliser le problème kurde à la frontière et de s’immiscer dans les affaires syriennes. En Octobre dernier, le Président turc, Recep Tayyip Erdogan, profite du repli militaire « partiel » américain pour lancer une énième opération armée. Intitulée « source de paix », cette dernière doit annihiler l’irrédentisme kurde et empêcher toute jonction avec le PKK. L’intervention en Syrie assombrit un peu plus le destin des Kurdes turcs et syriens.

Compte tenu des divergences et des atermoiements politiques consécutifs, il n’y a donc pas un mais des Kurdistans.

Bibliographie :

  • Elisabeth Picard, « La question kurde », 1991, Éditions complexe
  • Hamit Bozarslan, « Conflit kurde : Le brasier oublié du Moyen-Orient », 2009, Autrement
  • https://www.cairn.inforevue-maghreb-machrek-2018-1-page-45.htm

Les Kurdes : Une histoire mouvementée entre vassalisation, désaccords et volonté d’autonomie (1/2)

Longtemps sous le joug des différents empires du Moyen-Orient, les Kurdes n’ont jamais eu d’État à part entière. Leur statut variait au gré des époques, un temps vassal, il devenait quasi-autonome par la suite. Population qui ne forme pas un ensemble homogène sur le plan religieux et politique, elle s’apparente plus à une ethnie aux divers composants. Mais tout au long de leur histoire complexe, ils ont su sauvegarder un héritage, des traditions, notamment par le biais de la langue indépendamment des périodes d’assimilations successives.

Cette première partie revient sur l’Histoire des Kurdes, des origines à l’éveil politique.

D’une origine incertaine à la période d’islamisation

Selon le discours nationaliste kurde, les mèdes, population indo-européenne établie entre l’Iran et l’Anatolie, seraient leurs ancêtres. L’avènement de l’empire des mèdes en 612 avant J.C, est considéré comme le début de l’ère kurde selon l’historicité locale. Suivant les empires séleucides, parthes ou sassanides, les Kurdes se sont intégrés aux systèmes respectifs. Ils ont fourni des contingents militaires pour la défense ou la conquête de nouveaux territoires, sans pour autant s’assimiler aux différentes populations. Les Kurdes ont gardé une spécificité géographique. Ils ont toujours été plus ou moins présents dans la même région, sur le plateau occidental iranien. Néanmoins, les Kurdes n’ont jamais formé un ensemble uniforme, mais plus un ensemble tribal avec un sens prononcé de la territorialité. Selon les régions et les époques, les Kurdes ont intégré des populations turkmènes ou arabes tout en maintenant une spécificité linguistique. Tout au long de leur histoire, les Kurdes oscillent entre coexistence et confrontation avec les pouvoirs centraux.

Avec l’expansion de l’Islam à partir de 632, les Kurdes sont intégrés aux différents empires musulmans. Les premiers contacts avec la nouvelle religion ont lieu en 637, date de la conquête de la Mésopotamie par les armées musulmanes. Après avoir défendu les frontières de l’Empire sassanide, ils se soumettent rapidement aux Arabes. Islamisés, mais jamais arabisés, les Kurdes gardent tout au long de leur histoire cette spécificité linguistique. Embrassant la nouvelle religion et fournissant plusieurs contingents pour les différentes campagnes militaires, les Kurdes s’assurent une relative autonomie. En effet, ils participent successivement aux guerres contre Byzance, contre l’Arménie et les Croisés. Ils gagnent peu à peu une réputation de redoutables guerriers et forment des tribus militaires au sein même des empires omeyades (661-750) et abbassides (750-1258). Le paroxysme de la gloire et du prestige kurde au Moyen-âge reste l’arrivée au pouvoir de Saladin. Issu d’une famille kurde d’Irak, il est à lui seul le symbole de la résistance face aux Croisés, avec notamment la reprise de Jérusalem en 1187. Gloire éternelle, tous les dirigeants arabes de Nasser à Hafez al-Assad en passant par Saddam Hussein tenteront de l’arabiser pour en faire la figure de proue du panarabisme.   

Avec l’arrivée des hordes mongoles à partir de 1231, le Moyen-Orient est ravagé et l’économie kurde est détruite. Peu à peu, pour éviter l’anéantissement des populations, le mode de vie kurde se meut en une forme de nomadisme. Les instabilités chroniques se succèdent jusqu’à la fin du règne de Tamerlan au début du XVème siècle. À cette période de troubles se substitue une période de dominations impériales.

Pris en étau entre l’empire ottoman et l’empire safavide

À partir du XVIème, l’histoire des Kurdes est consubstantielle à la gestation des Empires ottoman et safavide. Les volontés expansionnistes de la Sublime porte (Empire ottoman) se butent à la résistance d’un empire naissant sur le territoire de l’ancienne perse. Les Safavides sous la houlette du Shah Ismail embrasse une branche dissidente de l’islam chiite en 1501. Dès lors, une dualité territoriale et religieuse s’installe entre les deux belligérants. L’Empire ottoman de Selim vainc les Safavides de Shah Ismail en 1514, lors de la bataille de Tchaldiran, en plein Kurdistan. Le territoire kurde se trouve précisément entre les deux empires, de l’Anatolie à la Perse occidentale. Depuis cette victoire décisive, les principales tribus kurdes soutiennent les desseins politiques d’Istanbul. En contrepartie d’une aide militaire non négociable, les Kurdes s’assurent une autonomie de fait. Les conflits entre les deux entités perdurent jusqu’en 1639, date du traité de Qasr-i Chirin qui fixe les frontières des adversaires jusqu’en 1914. Les trois quarts des zones kurdes sont sous influence ottomane.

Englobant plusieurs peuples, l’Empire ottoman accorde des prérogatives plus ou moins importantes en fonction des affinités religieuses. Les Kurdes n’ont que peu de relations avec le pouvoir central. Ils sanctuarisent plus ou moins leurs acquis territoriaux au profit d’une quasi-indépendance. Alors que du côté safavide, le pouvoir central tente d’assimiler les populations kurdes au sein même des hautes fonctions impériales.

En raison de la porosité des frontières de l’époque, dès qu’il y avait des tensions avec les pouvoirs centraux, les populations kurdes pouvaient traverser les frontières pour rejoindre la partie du Kurdistan la plus sûre. Pour autant, ils n’ont jamais eu une volonté commune d’indépendance nationale. Cette idée de nation était modeste et partagée par un petit nombre. La tribu en tant que telle, représentait le système phare pour la majorité des Kurdes.

En proie aux mutations internes :

Dès la fin XVIIIème siècle, tour à tour les Empires chancellent. La Sublime porte se mue petit à petit en « l’Homme malade de l’Europe », tandis que les écarts de technologies ne cessent de s’accroitre avec les puissances occidentales. De son côté, l’Empire Safavide est pris en étau face aux desseins impériaux anglais et russes. La période du « Grand jeu » affaiblit durablement les capacités souveraines de la Perse. C’est au cours de cette période de déclin, que les deux Empires tentent de réformer et de centraliser l’intérieur du territoire au détriment des autonomies des différents émirats kurdes. C’est dans cette logique de rattrapage et de modernisation, que les Tanzimats voient le jour au sein de l’Empire ottoman en 1839. Il s’agit de réorganiser l’Empire. En Perse, la dynastie des Qajars essaye tant bien que mal d’adopter les mêmes réformes. On assiste à une centralisation forcée et un délitement du tissu social chez les populations kurdes.

C’est à cette époque qu’émerge la vision panislamique dans l’Empire ottoman, au détriment des autres minorités religieuses. Cette idéologie novatrice prône un regroupement des communautés musulmanes dans un seul ensemble géographique bien distinct. Istanbul épouse cette vision ultra-sectaire de la religion et fait du facteur religieux un gage d’homogénéité et de stabilité à l’intérieur de son territoire. Dès lors, le pouvoir central s’engage à lutter contre toute forme de nationalisme, y compris chez les populations musulmanes. Pour contrer les volontés autonomistes kurdes, à la fin du XIXème siècle, le sultan Hamid inclut des troupes kurdes au sein d’une unité d’élite. Cette garde prétorienne participe aux massacres et aux spoliations des différentes minorités agissantes dans l’Empire, notamment des Arméniens ou autres communautés chrétiennes.

Or l’Empire ottoman est chancelant, l’économie est exsangue. La révolution des Jeunes Turcs en 1908 tente de sauver un pouvoir central déliquescent. La nouvelle autorité impose une homogénéisation confessionnelle et communautaire aux dépens de toute forme d’autonomie. La société se turquise par le biais des institutions et de la langue. Ce climat délétère pousse les populations de l’Empire à revendiquer leurs particularismes. C’est le cas des jeunes mouvements panarabes mais également des populations kurdes. On voit émerger un discours sur la conscience nationale épris de territorialité.

Bibliographie :

  • Elisabeth Picard, « La question kurde », 1991, Éditions complexe
  • Hamit Bozarslan, « Conflit kurde : Le brasier oublié du Moyen-Orient », 2009, Autrement
  • https://www.cairn.inforevue-maghreb-machrek-2018-1-page-45.htm

Le pacte Quincy: L’ossature de la politique étrangère saoudienne depuis 1945 ?

Dans les faits, cette alliance contre nature est peu connue du grand public. Le 14 Février 1945, l’administration américaine parachève son entrée dans les affaires orientales par le biais d’un pacte tronqué par l’Histoire avec la monarchie saoudienne. Pied de nez à la couronne britannique, qui s’intéressait depuis plusieurs décennies aux gisements pétroliers, c’est l’acte fondateur de la politique arabe américaine.

Retour sur un pacte historique :

Au lendemain du démantèlement de l’Empire ottoman en 1918, les Britanniques dominent le Golfe arabo-persique. Les sociétés anglaises imposent aux différents émirats locaux de commercer uniquement avec Londres. Or, ces compagnies commerciales se désintéressent du désert saoudien. C’est dans les années 20 qu’une petite compagnie américaine débute l’exploitation des gisements pétroliers de Hasa.

Soucieux de leur approvisionnement en pétrole, les Américains nouent des relations de plus en plus régulières avec le régime saoudien. En 1933, l’Arabie saoudite accorde des concessions pétrolières à la Standard Oil Company of California. Dès 1944, ils signent un consortium pour l’exploitation exclusive de l’or noir du royaume, c’est la création de la fameuse Aramco (Arabian American Oil Company).

C’est au retour de la conférence de Yalta que le président Franklin Roosevelt décide de stationner en Égypte, au bord d’un navire militaire, le Quincy. Il y rencontre le 14 Février 1945 le roi d’Arabie Saoudite, Abdel Aziz Al-Saoud, au bord du lac Amer, au milieu du canal de Suez. L’Histoire n’aura retenu qu’une partie des discussions « pétrole contre sécurité ». Alors que selon les sources officielles, la centralité du débat tournait plus autour de la question palestinienne et de la fin du mandat français en Syrie et au Liban.

Le roi saoudien espérait influencer les Etats-Unis sur le dossier épineux de la Palestine. Il manifesta son opposition sur la venue massive des Juifs d’Europe de l’Est en territoire arabe. Somme toute, il a défendu le point de vue arabe sur la question palestinienne, mais il était vain de penser qu’un roi saoudien pouvait faire contrepoids aux différents lobbys sionistes en Europe et aux Etats-Unis. Le roi Abdel Aziz al-Saoud voulait surtout avoir l’assurance que le projet hachémite d’unité arabe ne verrait pas le jour au lendemain de la seconde guerre mondiale.

Le pacte de Quincy ne correspond donc pas à ce « présupposé » deal pétrole contre sécurité. La question du pétrole avait été réglée auparavant lors des nombreuses concessions aux différentes compagnies américaines. De fait, les discussions ne concernaient dans un premier temps que la question palestinienne et les questions relatives aux indépendances post mandat. Petit à petit cette alliance protéiforme au bord du Quincy s’est muée en un pacte sur le long terme, assurant la sécurité et la survie du royaume. Accord valable pour 60 ans, il a été prolongé en 2005 par l’administration Bush fils, et ce pour une durée identique.

En effet, Washington qui ne s’intéressait à cette région que sous le prisme de l’or noir, a vite compris qu’il pouvait se servir de l’Arabie saoudite comme base avancée au Moyen-Orient. Ignorant les problèmes internes de ce partenaire très peu démocratique, les Etats-Unis profitent de ce richissime royaume pour financer leurs intérêts régionaux tant militaires que politiques. Soucieuse de contrer l’influence communiste dans les pays arabe, l’Arabie saoudite devenait de fait un allié idéal pour l’administration américaine. Au lendemain des indépendances, le discours panarabe est populaire, il séduit les masses avec son tropisme national et socialiste. En faisant le jeu de l’islamisme contre les mouvements nassériens et baathistes, les Etats-Unis allaient bon an mal an sanctuariser les acquis du wahhabisme.

Gage de survie pour le royaume ?

Suivant la conjoncture, le régime saoudien a toujours un ennemi régional. Hier le nationalisme arabe de Nasser, aujourd’hui l’influence grandissante de l’Iran au Moyen-Orient. Malgré la différence des régimes politiques, ces deux ennemis de la monarchie wahhabite partagent les mêmes desseins à l’échelle régionale : la lutte contre Israël et l’endiguement de la menace islamiste sunnite.

Ayant la politique de sa géographie, l’Arabie saoudite use de la diplomatie du chéquier avec les industriels de l’armement américain. C’est une aubaine pour l’administration américaine. Après avoir faussement donné le feu vert à Saddam Hussein pour l’invasion du Koweït, Washington entreprit une vaste campagne militaire pour contrecarrer les desseins de Bagdad en 1991, avec comme base arrière l’Arabie saoudite. Plus qu’un partenaire économique, Riyad devenait avec Tel-Aviv le maillon de la politique impérialiste américaine au Moyen-Orient.

Même les attentas du World Trade center, le 11 septembre 2001, n’ont pas compromis les relations bilatérales. Pourtant 15 des 19 terroristes étaient de nationalité saoudienne. Par pure realpolitik, Washington a accusé fallacieusement l’Irak d’avoir commandité les attaques sur le sol américain. L’Histoire retiendra que ce mensonge est l’une des causes du chaos actuel en Orient.

Comme disait Nietzsche « qui vit de combattre un ennemi, a tout intérêt à le laisser en vie ». Aujourd’hui plus que jamais, les Etats-Unis soufflent sur les dissensions inter-musulmanes pour plonger la région dans un manichéisme confessionnel : l’axe chiite contre l’axe sunnite. Ce dernier se rapproche de plus en plus officiellement de Tel-Aviv au détriment de la cause palestinienne. L’ennemi de Riyad est l’Iran. En Arabie Saoudite, la peur d’une guerre face à l’ennemi perse est présente dans tous les milieux de la société. Washington alimente cette crainte par une propagande anti-iranienne omniprésente sur toutes les chaînes d’informations. Donald Trump, malgré ses discours erratiques, a très bien compris que la fabrication de l’ennemi chiite allait pousser ses alliés du Golfe à investir durablement dans un armement coûteux.

Troisième plus gros budget militaire au monde, l’Arabie saoudite dépense 8,8% de son PIB pour son armée. Un investissement consubstantiel à son embourbement au Yémen et surtout en raison de la menace supposée d’un encerclement des forces pro-iraniennes (Ansarallah au Yémen, les Hachds chaabi en Irak, les forces armées syriennes et le Hezbollah libanais).

Vers la fin du pacte ?

À peine arrivé au pouvoir, le jeune prince héritier Mohamed Ben Salman, lance en 2016 un programme économique intitulé « vision 2030 ». Le but est précis, développer et diversifier l’économie saoudienne, la rendre moins dépendante aux hydrocarbures. Le pays s’ouvre aux entreprises étrangères, aux évènements internationaux (concerts de stars américaines, combats de boxe ou de catch, le futur Dakar 2020). De plus les premières publicités pour visiter le royaume s’affichent dans les capitales occidentales et sur les réseaux sociaux. Le prince veut moderniser, occidentaliser son pays et en finir avec cette image de pays rentier.

Mais c’est une ouverture de façade, galvaudée par les crimes de guerre au Yémen et par l’assassinat prémédité du journaliste Jamal Khashoggi qui a offusqué l’opinion internationale. Même en interne, le jeune prince ne fait pas consensus.

De surcroît, les Etats-Unis en plus d’être devenus premier producteur mondial de pétrole, sont maintenant exportateurs brut. Ils ont diversifié leurs sources d’approvisionnements via l’Amérique du Sud et l’Afrique. Certains analystes pensent qu’ils pourront dans un avenir proche devenir exportateur net par le biais des hydrocarbures dits de « schistes ». En raison, des tensions permanentes au Moyen-Orient et des récentes attaques sur les sites pétroliers saoudiens, Washington a rappelé à ses partenaires européens qu’il serait préférable de trouver une alternative au pétrole du golfe.

Washington demeure l’allié de poids de la monarchie saoudienne.  Pour l’administration américaine, Riyad est de plus en plus un partenaire économique instable et peu fiable militairement. Cependant, tant qu’ils continueront d’être des acheteurs compulsifs, les Saoudiens auront l’assurance d’une aide américaine. Le récent envoi de 3000 soldats supplémentaires en Arabie saoudite confirme une fois de plus, le peu d’indépendance stratégique et militaire du royaume.

Business is Business. Donald Trump le rappelle sans le dire, mais l’économie dicte le politique.

Bibliographie :

  • Malise Ruthven, « Les milliards de l’Arabie saoudite », 2018/1 N°198, p80-92, Gallimard
  • David Rigoulet-Roze, « La fragilité d’un royaume dans une transition à haut risque », 2018/4 N°132, p77-122, Les cahiers de l’Orient
  • Louis Blin, « L’émancipation contrainte de la politique étrangère saoudienne », 2016/2, p49-61, Politique étrangère