Les Houthis: une milice chiite yéménite au service de l’Iran ? (Partie 2/2)

L’histoire du Yémen est un imbroglio religieux et politique, résultat d’une succession de guerres et de colonisations menées par différentes puissances. Jamais réellement uni, le pays le plus pauvre du Moyen-Orient, subit au gré des périodes les influences des différentes mouvances salafistes, marxistes et chiites révolutionnaires… Les Chiites du pays, en proie à la marginalisation à l’instar des Chiites libanais dans les années 70, ont oeuvré à la renaissance de leur communauté zaydite à travers une révolution culturelle et une présence politique.

De mouvement intellectuel dans les années 80-90, il s’est transformé en une redoutable milice armée suite aux différents affrontements contre le pouvoir central à partir de 2004. De surcroît, l’intervention de la coalition arabe au Yémen depuis 2015, menée par l’Arabie saoudite, se révèle être un véritable bourbier économique et militaire. Le but initial était de saper rapidement l’influence iranienne dans ce pays limitrophe. Or, aujourd’hui en raison de la durée du conflit, des bombardements aléatoires de la coalition et du mutisme des dirigeants occidentaux, l’opinion internationale s’émeut et se scandalise face à cette guerre sous médiatisée.

Arabie saoudite- Iran : guerre par procuration au Yémen …

Au lendemain des affrontements en 2010, le pouvoir central est déliquescent. La contagion du « Printemps arabe » arrive au Yémen. De surcroît, la majeure partie de la population se soulève pacifiquement pour contester le manque de légitimité du gouvernement de Sanaa. C’est une aubaine pour les Houthis. Dans un premier temps, ils se greffent à ce mouvement fédérateur afin de s’intégrer sur l’échiquier politique national. Or, le projet de dialogue national pour une transition politique s’effectue sous l’égide des pays du Golfe, donc profondément opposé aux rebelles houthis. Dès lors, Ansar Allah ne reconnaît pas l’autorité du nouveau Président Abdrabbo Mansour Hadi. De son côté, l’ancien Président Saleh se rallie à ses anciens ennemis pour récupérer le pouvoir. En effet, les partisans de ce dernier fournissent aux Houthis de nombreux équipements militaires. Ceci permet dès 2014, au mouvement zaydite de sanctuariser ses acquis territoriaux tout en progressant rapidement vers la capitale Sanaa. Le mouvement devient peu à peu une puissance militaire capable de se déployer et de contrôler plusieurs régions stratégiques.

 En septembre 2014, les Houthis contrôlent plusieurs quartiers de la capitale. Le Président Hadi est contraint de fuir à Aden puis de se réfugier en Arabie saoudite. La situation est délétère. La mouvance terroriste (Al-Qaïda au Yémen ainsi que Daech) s’immisce durablement dans les affaires internes du pays. Elle diligente des attentas dans les mosquées zaydites pour se débarrasser de « ces chiites hérétiques ».

De plus, les évènements régionaux ont un impact sur la situation locale. L’accord sur le nucléaire iranien en juillet 2015 contrarie durement les desseins saoudiens. Pour eux, il faut impérativement lutter contre toute forme d’influence iranienne au Moyen-Orient, quitte à financer la nébuleuse djihadiste. C’est à partir de cette époque, qu’une coalition arabe regroupant 9 pays (Arabie saoudite, Bahreïn, Égypte, les Émirats Arabes Unis, Jordanie, Koweït, Maroc et Soudan) intervient militairement pour mettre fin à la rébellion houthis. Cette coalition reçoit l’aide matérielle et logistique non négligeable des Etats-Unis, de l’Angleterre, de la France et d’Israël. Les nombreux bombardements aléatoires sur les villages zaydites poussent de nombreuses tribus à rejoindre le mouvement houthis.

En raison de la durée des combats et de l’urgence de la situation humanitaire sur place, l’ancien Président Saleh se rapproche de l’Arabie saoudite pour tenter de négocier. Véritable pied de nez aux Houthis, il est assassiné en décembre 2017 lors d’un attentat, commis assurément par la rébellion zaydite.

À l’échelle régionale, les Houthis rejoignent « l’axe de la résistance » formé par l’Iran, les milices irakiennes chiites, l’armée syrienne de Bachar Al-Assad, le Hezbollah libanais et la résistance palestinienne. Les discours d’Abdul Malik Al-Houthi, leader du mouvement, corroborent cette analyse. L’idéologie anti-impérialiste iranienne s’enracine durablement dans les couches populaires zaydites. C’est dans une logique de chiisme politique révolutionnaire que l’Iran pérennise un réseau d’alliance hostile aux Etats-Unis, à Israël et à l’Arabie saoudite. De son côté, la coalition arabe, menée par Riyad, est engluée dans une guerre interminable qu’elle ne peut gagner. Les investissements massifs dans les armements européens contrastent avec le manque de résultat sur le terrain. Au contraire, ce sont mêmes les Houthis qui infligent de lourds dégâts à la coalition. C’est une défaite psychologique et militaire pour les principaux pays du Golfe.  Récemment, devant l’enlisement de la situation, ils ont été contraints d’envoyer une délégation pour négocier avec la rébellion.

Sur fond de rivalité irano-américaine

Grand allié de l’Arabie saoudite, Washington veut saper l’influence iranienne au Moyen-Orient, et cela passe par un soutien inconditionnel à l’offensive de Riyad contre les Houthis.  Néanmoins, cette guerre est plus longue et plus couteuse que prévue. La coalition arabe est embourbée au Yémen, les objectifs ne sont pas atteints, et pire encore, la rébellion yéménite inflige de nombreux dégâts aux troupes saoudiennes. Ansar Allah arrive même à bombarder des infrastructures pétrolières d’Aramco à Jeddah[1].

Plus l’Arabie saoudite s’enlise dans ce conflit, plus les Houthis sanctuarisent leurs acquis territoriaux. Ces derniers profitent des faiblesses de leurs ennemis régionaux pour avancer leurs pions. Perçus comme le bras armé de l’Iran, cette milice a pourtant une logique yéménite nationaliste. Compte tenu des ingérences extérieures et des nombreux bombardements, plusieurs tribus adhérent et soutiennent la résistance houthistes dans leur lutte pour la défense de la souveraineté nationale[2].

À l’échelle régionale, les récents accords entre les Émirats arabes unis et Israël confirment la rhétorique d’Ansar Allah comme quoi ils combattent « l’ennemi sioniste ». Washington a récemment déclaré son intention de placer la rébellion yéménite sur la liste des organisations terroristes[3]. Officieusement, c’est un moyen pour justifier la durée des combats et donc la vente d’armes à Abu Dhabi et à Riyad.

Aujourd’hui, force est de constater que la résistance Houthis est devenu un acteur incontournable de la scène régionale. En raison du mutisme des grands médias, ce mouvement est souvent assimilé au bras armé de l’Iran au Yémen, à l’instar du Hezbollah au Liban. Or, pour comprendre les desseins politiques de l’organisation, il faut se plonger dans l’histoire du zaydisme jusqu’à la révolution de 1962.

À la suite de la révolution iranienne en 1979, l’Iran parrainait cette communauté sous le prisme d’un éveil intellectuel et spirituel. Au gré des évènements et des tensions avec le pouvoir central, cette communauté s’est muée en une milice défendant son histoire et son identité pour l’intégrer sur l’échiquier national.

L’intervention de la coalition arabe déclenchée en 2015 est désastreuse. Elle a fait plus de 100 000 morts. La situation humanitaire est catastrophique. Cependant, les Houthis en sont les grands vainqueurs au détriment d’une coalition, menée par Riyad, de plus en plus critiquée par l’opinion internationale. En effet, Ansar Allah contrôle un quart du pays, et à peu près les deux tiers du « Yémen utile ». Les différents partis souhaitent dominer la zone du golfe d’Aden et le port d’Hodeidah, véritables zones stratégiques pour l’activité économique de la région. Or, l’issue du conflit semble incertaine tant les initiatives militaro-diplomatiques restent tributaires des exigences contradictoires des nombreux belligérants.

Le succès des Houthis résulte donc plus de l’incompétence de ses ennemis intérieurs et extérieurs que du prétendu et affirmé « soutien iranien ».

Bibliographie:

– Saoud El Mawla, « Le mouvement houthite au Yémen: d’une minorité politico-religieuse à une stratégie d’hégémonie », Maghreb-Machrek, 2018, p. 69-103

– François Frison-Roche, « Yémen: imbroglio politico-juridique, désastre humanitaire, impasse militaire », Institut français des relations internationales, 2017, p. 91-101

– Camille Verleuw, « Le chiisme paramilitaire », sécurité globale, 2017, p. 35-157


[1] https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20201124-arabie-saoudite-les-rebelles-houthis-revendiquent-l-attaque-d-une-installation-p%C3%A9troli%C3%A8re

[2] https://orientxxi.info/magazine/yemen-avec-de-tels-ennemis-les-houthistes-n-ont-pas-besoin-d-amis,4247

[3] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1751352/yemen-etats-unis-houthis-terroristes-donald-trump

Les Houthis: Une milice chiite yéménite au service de l’Iran ? (Partie1/2)

L’histoire du Yémen est un imbroglio religieux et politique, résultat d’une succession de guerres et de colonisations menées par différentes puissances. Jamais réellement uni, le pays le plus pauvre du Moyen-Orient, subit au gré des périodes les influences des différentes mouvances salafistes, marxistes et chiites révolutionnaires… Les Chiites du pays, en proie à la marginalisation à l’instar des Chiites libanais dans les années 70, ont oeuvré à la renaissance de leur communauté zaydite à travers une révolution culturelle et une présence politique.

De mouvement intellectuel dans les années 80-90, il s’est transformé en une redoutable milice armée suite aux différents affrontements contre le pouvoir central à partir de 2004. De surcroît, l’intervention de la coalition arabe au Yémen depuis 2015, menée par l’Arabie saoudite, se révèle être un véritable bourbier économique et militaire. Le but initial était de saper rapidement l’influence iranienne dans ce pays limitrophe. Or, aujourd’hui en raison de la durée du conflit, des bombardements aléatoires de la coalition et du mutisme des dirigeants occidentaux, l’opinion internationale s’émeut et se scandalise face à cette guerre sous médiatisée.

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De la fin de l’imanat à la restructuration d’une communauté :

Depuis 890, la communauté zaydite (population chiite du Yémen, ne reconnaissant que 5 imams) fonde un imanat dans la province Nord du Yémen. Cette population chiite ne partage pas les mêmes accointances théologiques et spirituelles que la majorité des Chiites dans le monde. Contrairement aux Chiites duodécimains, ils ne reconnaissent pas 12 imans mais 5 et n’attendent pas l’arrivée du Mahdi (l’imam caché). Cette opposition, les rapproche plus de certains rites sunnites. Majoritairement montagnarde, la population zaydite agit selon des codes et des traditions tribales. Retranchée dans son centre historique de Saada, la communauté zaydite vivait reculée des centres urbains et des plaines. Cette territorialisation explique en grande partie la marginalisation économique et sociale de la communauté à partir de la seconde partie du XXème siècle.

 Un temps conquis par l’Empire ottoman en 1535, les Yéménites zaydites s’opposèrent à l’invasion turque à partir de 1595, avant de retomber sous le joug d’Istanbul en 1872. Quant à elle, la partie Sud du pays tomba sous l’occupation britannique en 1830. Suite à la chute de l’Empire ottoman, le Yémen du Nord devient indépendant et constitue une monarchie de rite zaydite.

Dans un contexte d’essor du panarabisme sous l’ère de Gamal Abdel Nasser, le Yémen subit les contrecoups de la politique extérieure nassérienne. En effet, en 1962, Nasser envoie des troupes égyptiennes pour mettre fin à la monarchie zaydite afin d’instaurer une république. La même année, est proclamée la République arabe du Yémen. La révolution de 1962 marque la fin de l’imanat zaydite et de leurs prérogatives politiques. Cette date, est perçue comme une humiliation pour toute une communauté qui tentera au gré des évènements régionaux de se restructurer, de se régénérer pour lutter contre un gouvernement injuste (d’où la notion importante de rébellion dans les préceptes du zaydisme). Dès lors, les principaux pouvoirs passent aux mains des officiers de l’armée soutenus par l’Egypte. De son côté, le Yémen Sud devient indépendant en 1967 et rejoint l’axe soviétique en adoptant une politique marxiste. Plusieurs guerres fratricides opposent le Nord au Sud dans les années 70-80.

C’est en 1990, que les deux parties se réunissent pour former la République du Yémen sous la présidence d’Ali Abdallah Saleh. De ce fait, s’ensuit une lente et progressive marginalisation de la communauté zaydite du pays. Majoritaire au sein du Yémen Nord, les Zaydites deviennent minoritaires en raison de l’unification des deux régions. En effet, ils représentent 40% de la population et les Sunnites 60%.

La révolution islamique d’Iran : le nouvel éveil zaydite 

Dès 1979, l’émergence d’un chiisme politique révolutionnaire transcenda les frontières. Au Yémen, la communauté zaydite, nouvellement écartée du pouvoir politique depuis la révolution 1962, entend profiter de ce soulèvement pour s’affirmer politiquement sur la scène locale. Au début des années 80, les habitants du Nord du pays s’organisent. Ils créent un mouvement intellectuel politique dissident, calqué sur l’idéologie iranienne. Ils se nomment la jeunesse croyante (al Chabab al-mu’min). L’objectif initial est la refonte d’une identité culturelle et spirituelle chez les jeunes zaydites.

Ce bouillonnement intellectuel doit s’opposer à l’essor du salafisme sunnite dans la région. Le centre du mouvement se situe dans la ville historique de Saada, non loin de celui des salafistes qui se trouve à Damaj. En raison de l’unification du pays, le mouvement se mue petit à petit en un projet politique pour réintégrer la communauté dans le champ institutionnel. Le pluralisme permet aux zaydites de participer aux élections. Leur parti politique se nomme le parti du droit (Hezb al Haq). À l’instar du parti Amal au Liban dans les années 70, ce parti tente de représenter la communauté sous le prisme du politique afin de démarginaliser culturellement et économiquement cette population montagnarde.

Le résultat des élections de 1993 n’a pas les effets escomptés. Nostalgique du Yémen Nord, Le parti du droit va soutenir les séparatistes du Sud en 1994. Or, les principaux leaders du mouvement Badredinne Al Houthi et son fils Hussein sont contraints d’émigrer en Iran. Une fois sur place, ils multiplient les déplacement entre Téhéran et Beyrouth. Les contacts avec le Hezbollah libanais ont lieu dans la banlieue Sud de la capitale libanaise. Suite à la pression de plusieurs personnalités zaydites, le président Ali Abdallah Saleh les gracie.

Au lendemain des attentas du 11 septembre 2001 et de l’entrée d’Al-Qaïda au Yémen en 2002, le mouvement zaydite adopte une attitude plus régionale, plus vindicative à l’égard de l’Occident. La formulation du slogan témoigne assurément de ce changement : « Dieu est grand, mort à l’Amérique, mort à Israël, malédiction aux juifs, victoire de l’Islam ». Ce tournant coïncide également avec la politique d’éviction des chefs zaydites par le président Saleh.

L’intervention américaine en Irak en 2003 attise les tensions dans tout le Moyen-Orient. À Saada, fief des Houthis, est organisé une manifestation monstre contre l’occupation illégale. Les tensions s’accentuent et plusieurs accrochages éclatent entre la rébellion zaydite et le pouvoir central en 2004. La même année, le leader du mouvement Hussein Badredinne Al-Houthi meurt. Le mouvement zaydite prend définitivement le nom de « Houthi » après la mort de son chef et se livre à une véritable guérilla contre le gouvernement de Sanaa.

Jusqu’en 2010, les troupes gouvernementales et Ansar Allah (Les partisans de Dieu– autre nom des Houthis) s’engagent dans une véritable guerre civile. L’intensité des combats varie au gré des périodes de pourparlers. Les partisans du Président Saleh n’hésitent pas à s’allier avec les mouvances djihadistes du Sud pour annihiler la rébellion zaydite. C’est à partir de cette époque, que les gardiens de la révolution iranienne ainsi que les services de renseignements iraniens (Vevak) fournissent matériels et entraînements aux Houthis dans des bases secrètes en Érythrée.

Le conflit se régionalise encore un peu plus avec l’intervention de l’Arabie saoudite pour épauler le Président Saleh. Les bombardements ciblent les quartiers houthis au Nord du pays. Le gouvernement de Sanaa est littéralement pris en étau entre d’une part la rébellion zaydite du Nord, les mouvements marxistes séparatistes du Sud et l’hydre djihadiste qui sanctuarise plusieurs zones limitrophes avec l’Arabie saoudite. Le 25 novembre 2010, le leader spirituel du mouvement, Badredinne Al-Houthi, est assassiné par Al-Qaïda.

Bibliographie:

– Saoud El Mawla, « Le mouvement houthite au Yémen: d’une minorité politico-religieuse à une stratégie d’hégémonie », Maghreb-Machrek, 2018, p. 69-103

– François Frison-Roche, « Yémen: imbroglio politico-juridique, désastre humanitaire, impasse militaire », Institut français des relations internationales, 2017, p. 91-101

– Camille Verleuw, « Le chiisme paramilitaire », sécurité globale, 2017, p. 35-157

La tournée de Mike Pompeo au Moyen-Orient : dernier coup de Trump contre l’Iran ?

L’administration américaine ne cache pas sa volonté d’isoler l’Iran et de l’asphyxier économiquement. Les Etats-Unis s’apprêtent à durcir encore un peu plus les sanctions contre Téhéran et ses alliés syriens et libanais[1]. Depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison blanche en janvier 2017, plusieurs mesures coercitives ont été prises. Dans une logique « d’endiguement » des intérêts iraniens au Proche et au Moyen-Orient, Washington a multiplié les sanctions et a rendu officiel ce qui était officieux. En effet, le rapprochement de plusieurs pays arabes avec Israël était le souhait de Donald Trump lui-même. Une pacification de la région selon les intérêts américains et israéliens pousse automatiquement l’Iran et ses principaux alliés à redouter la prochaine tournée du secrétaire d’État des Etats-Unis, Mike Pompeo au Moyen-Orient.

Alors que Donald Trump a admis pour la première fois sa défaite à l’élection présidentielle, cette visite de Mike Pompeo dans la région semble être la dernière avant l’investiture du nouveau Président Joe Biden. Serait-elle le prélude à une nouvelle montée des tensions avec l’Iran ?

https://fr.timesofisrael.com/netanyahu-va-rencontrer-pompeo-au-portugal/

Les accords Abraham : une pierre deux coups pour les Etats-Unis

Le 13 août 2020 un accord prévisible, première partie des accords dits d’Abraham, a été convenu entre Israël et les Émirats arabes unis. Cet accord, annoncé par Donald Trump, est le premier accord de normalisation entre Israël et un pays arabe depuis plus de 25 ans, et le troisième au total – après l’Égypte en 1979 puis la Jordanie en 1994. Celui-ci, signé le 15 septembre 2020, concerne plusieurs domaines dont le tourisme, l’établissement des vols directs et la sécurité.[1] L’importance de cet accord par rapport aux précédents est que les Émirats sont le premier pays du Golfe persique à normaliser ses relations avec l’État hébreu, ce qui risque de modifier définitivement le théâtre géopolitique de la région, notamment quant au rôle et à la présence de l’Iran – le principal ennemi d’Israël – dans cette zone. Un accord similaire a été conclu entre Israël et Bahreïn à la même date. Cette normalisation se concrétise alors que les tensions entre l’Iran et les Etats-Unis, Israël et certains pays arabes – notamment l’Arabie Saoudite – sont à leur paroxysme. Depuis l’assassinat du général iranien Qassem Souleimani le 3 janvier 2020, Washington a accentué la pression sur l’Iran, faisant craindre une énième guerre par procuration entre les deux belligérants.

De plus, le 24 octobre dernier, le Président américain Donald Trump annonce un accord de normalisation entre le Soudan et Israël. Ainsi, cette série d’accords permet aux Etats-Unis de sanctuariser encore un peu plus leurs intérêts dans la région.

Les accords de normalisation et l’Iran

Si l’accord de normalisation entre le Soudan et Israël n’a pas de réel impact sur l’économie iranienne, les accords avec les Émirats arabes unis sont quant à eux, problématiques pour la sécurité et l’économie de l’Iran.

En réaction aux accords d’Abraham – appelés une « paix historique » par Donald Trump – l’Iran a fortement réagi dans un communiqué du ministère des affaires étrangères. Celui-ci déclare que « la République islamique d’Iran considère la manœuvre honteuse d’Abu Dhabi de normalisation des relations avec le régime sioniste illégitime et anti-humain comme une mesure dangereuse, met en garde contre toute interférence du régime sioniste dans la région du Golfe persique, et déclare que le gouvernement émirati ainsi que les autres gouvernements qui prennent son parti doivent accepter la responsabilité de toute conséquence de cette manœuvre. ».[2] De plus, le Guide suprême a déclaré que « les EAU ont trahi à la fois le monde de l’islam, les nations arabes, les pays de la région, mais aussi, et surtout la Palestine. C’est une trahison qui ne durera pas longtemps bien que la stigmatisation en accompagne toujours les Émirats. » et il espère que « les Émiratis se réveilleront le plus tôt possible et compenseront ce qu’ils viennent de commettre ».[3]

Il convient de noter les raisons pour lesquelles cet accord, conclu sous l’égide des États-Unis, est si important pour la région. D’abord, l’Iran réalise que, cette fois-ci, c’est Israël qui s’approche de ses frontières. Compte tenu que le Golfe persique et surtout le détroit d’Ormuz est l’un des endroits les plus stratégiques pour l’Iran, la présence d’Israël – le principal ennemi de l’Iran – risque d’accentuer la tension dans cette zone, ce qui pourrait affecter le commerce international, particulièrement le prix du pétrole. En outre, malgré les sanctions imposées par les États-Unis, les Émirats entretiennent des échanges commerciaux avec l’Iran, mais ces échanges ont connu des hauts et des bas ces dernières années. Pour preuve, les Émirats arabes unis sont le deuxième partenaire commercial le plus important de l’Iran, avec 15,8 % du total des échanges. Donc l’apparition de tensions, ou la mise en place de limitations pour le commerce iranien par leur gouvernement du fait de la présence d’Israël risque d’affaiblir l’économie de la République islamique. Au demeurant, à cause des sanctions américaines, l’économie de l’Iran est en chute libre, donc ce dernier n’est pas en mesure de dépenser des masses d’argent afin de maintenir sa présence dans la région. Téhéran risque fortement de diminuer son investissement en Irak et en Syrie afin de pouvoir protéger ce nouveau front.

Si les accords entre Israël et les pays arabes – déjà signés avec Bahreïn – continuent, comme l’a évoqué Donald Trump[4], l’Iran serait de plus en plus sous pression, principalement dans le domaine économique. L’affaiblissement de l’Iran aura des conséquences importantes sur l’« axe de la résistance » dont il est un membre fondateur et crucial. En d’autres termes, le rôle, la présence et l’efficacité de l’Iran diminueraient dans la région, tandis qu’Israël développera sa mainmise sur cette région stratégique.

Une visite symbolique ou capitale ?

Après avoir été reçu par le Président français Emmanuel Macron à l’Élysée, Mike Pompeo s’apprête à faire une tournée au Moyen-Orient, au cours de laquelle il se rendra en Turquie, en Georgie, en Israël, aux Émirats arabes unis, au Qatar et en Arabie Saoudite.

Beaucoup d’observateurs pensent que le secrétaire d’État des Etats-Unis veut accentuer la pression sur l’ennemi iranien, afin de compliquer la tâche des négociations pour la future administration de Joe Biden. Par cette tournée, Washington entend rassurer ses alliés historiques dans la région, notamment Israël. En effet, Mike Pompeo sera le premier secrétaire d’État américain à se rendre dans le Golan[2]. Ce territoire est annexé militairement pour les Israéliens depuis 1981 et n’est pas reconnu par la communauté internationale. Par cet acte symbolique fort, il veut également montrer à Damas que ce territoire est non-négociable. En effet, depuis plusieurs décennies, cette parcelle montagneuse a fait l’objet de nombreuses négociations pour arriver à la signature d’un accord de paix entre Israël et la Syrie.

La visite dans les pays du Golfe sera suivie de très près. À la suite des accords d’Abraham, Donald Trump avait stipulé que 5 prochains pays arabes suivront cette logique de normalisation avec l’État hébreu. Néanmoins, il est très peu envisageable que le Qatar, d’obédience frères musulmans, décide de normaliser ses relations avec Israël. Quant à L’Arabie saoudite, dont les liens avec Tel-Aviv sont de plus en plus officiels compte tenu de leurs intérêts communs dans la région, la question de la normalisation semble envisageable. Or, gardien des lieux saints de l’Islam, Riyad s’attirerait la critique du monde musulman.

Cette tournée orientale du secrétaire d’État américain préoccupe le Moyen-Orient quant à sa teneur et à son but recherché. Que compte faire Mike Pompeo lors de sa dernière visite diplomatique ? Il est fort à parier que l’administration Trump voudra entraver toute future négociation avec Téhéran pour la prochaine administration. Mais il est également peu certain que les Etats-Unis veuillent entreprendre une quelconque action militaire contre des sites nucléaires iraniens. Le choix des pays visités n’est pas anodin, il faut marquer les esprits et faire pression sur les ennemis de Washington. Une fois de plus, l’Iran et ses alliés (la Syrie et le Hezbollah) sont au cœur des discussions. L’axe Washington Tel-Aviv avec les principales monarchies du Golfe sanctuarisent leurs intérêts régionaux, ce qui pousse Téhéran à se méfier des probables intimidations des prochaines semaines.


[1] https://www.la-croix.com/Monde/Iran-Etats-Unis-preparent-nouvelles-sanctions-2020-11-13-1201124383

[2] https://www.lorientlejour.com/article/1241131/les-enjeux-de-la-tournee-de-mike-pompeo-en-europe-et-au-moyen-orient.html


[1] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/08/13/israel-et-les-emirats-arabes-unis-annoncent-une-normalisation-de-leurs-relations-diplomatiques_6048887_3210.html

[2] https://en.mfa.gov.ir/portal/newsview/606638

[3] https://french.khamenei.ir/news/12372

[4] https://www.leparisien.fr/international/cinq-minutes-pour-comprendre-l-accord-historique-entre-israel-et-les-emirats-arabes-unis-14-08-2020-8367912.php

Déclarations de Bandar Ibn Sultan : reflet de la nouvelle diplomatie régionale saoudienne ?

Le 5 octobre dernier, Bandar Ibn Sultan, ancien chef des renseignements saoudiens, accordait une interview[1] à la chaîne saoudienne Al-Arabiya. Cette interview a généré de vives réactions notamment auprès des Palestiniens dont les dirigeants sont largement pointés du doigt par l’ancien ambassadeur saoudien à Washington. Il y dresse ainsi un bilan de la cause palestinienne et taxe les différents dirigeants palestiniens d’incompétence. Il déclare en effet que : « la cause palestinienne est une cause juste, mais ses défenseurs sont des échecs. La cause israélienne est injuste, mais ses défenseurs ont réussi »[2].

Il déplore également leur manque d’initiatives sensées en dépit des conseils saoudiens, affirmant : « Je crois que nous, en Arabie Saoudite, agissant sur notre bonne volonté, avons toujours été là pour eux [les Palestiniens et leurs représentants]. » Des déclarations fortes qui ont indigné les concernés. Saeb Erekat, membre de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), a estimé que ces déclarations dénigraient le peuple palestinien et sa « légendaire lutte »[3].

Dans le contexte actuel, cette interview a une résonnance particulière. Suite à la normalisation des relations entre les Emirats arabes unis (EAU), Bahreïn et Israël sous l’égide du plan de paix de Donald Trump, la monarchie saoudienne semble elle aussi se rapprocher de l’Etat hébreu et s’éloigner des dirigeants palestiniens. Cette interview relève-t-elle alors de la simple opinion personnelle de Bandar Ibn Sultan ou est-elle en réalité le reflet d’un changement de cap diplomatique pour l’Arabie Saoudite ?

      I.         L’Arabie Saoudite : une double casquette paradoxale difficile à assumer


Signature des Accords d’Abraham à la Maison Blanche le 15 septembre 2020. De gauche à droite : Dr Abdullatf bin Rshid Al-Zayani, Ministre des Affaires étrangères bahreïnien, Benyamin Netanyahu, Premier ministre israélien, Donald Trump, Président américain, et Abdullah bin Zayed al Nahyan, Ministre des affaires étrangères émirien. 
Source: Wikipédia

Les récentes normalisations israélo-arabes ont été vécues comme une incontestable réussite par D. Trump mais également par les Etats signataires des Accords d’Abraham[4]. Ils ont aussi été salués par l’Egypte et le sultanat d’Oman. Alors que les regards se tournent vers elle, l’Arabie Saoudite, de son côté, semble prise entre deux feux : ses ambitions régionales et ses intérêts vitaux.   

A.    Une volonté d’être le leader du monde sunnite

Historiquement, elle a toujours soutenu les Palestiniens. Et pour cause : eux aussi sont majoritairement des musulmans sunnites. En 1935, Abdelaziz ibn Saoud, roi d’Arabie Saoudite affirmait déjà la position de son Royaume en faveur de la cause palestinienne. Dès lors, le pays n’a eu de cesse d’organiser ou à défaut, de participer, à de nombreuses réunions et conférences afin de trouver une issue au conflit israélo-palestinien. Il sera même l’instigateur de l’initiative de paix proposée en mars 2002, à Beyrouth, lors d’un sommet de la Ligue Arabe[5].

Ce soutien diplomatique se couple à une aide financière conséquente et régulière. Ce soutien s’élèverait à 6.5 milliards de dollars versés au cours des vingt dernières années. En mai dernier, le Royaume a par exemple fait don de 2.66 millions de dollars pour aider les Palestiniens à faire face à la pandémie de Covid-19.[6]

Animé par la volonté d’être le leader du monde musulman sunnite par opposition à l’Iran chiite, l’Arabie Saoudite a donc longtemps eu l’image de « grand frère » des Palestiniens. La cause palestinienne a une importance idéologique pour Riyad : il en va de la crédibilité du Royaume et de son ambition hégémonique largement basée sur l’argument religieux de protéger un peuple à majorité musulmane des actions israéliennes.

B.    Des intérêts vitaux : la lutte contre l’Iran et l’essentiel soutien américain

Mais si l’Arabie Saoudite est une puissance régionale, elle le doit en partie à son allié historique américain. Et c’est là où le bât blesse. Depuis le Pacte de Quincy (14 février 1945), Etats-Unis et Arabie Saoudite sont de proches alliés économiques, militaires et diplomatiques.[7] La peur de l’arc chiite représenté par l’Iran et ses alliés (Hezbollah libanais, régime syrien, milices irakiennes et minorités chiites au Yémen…) lie Washington et Riyad.

Si l’administration Obama a inquiété l’Arabie Saoudite, notamment avec la signature des Accords de Vienne (Joint Comprehensive Plan of Action) le 14 juillet 2015 et le choix d’une diplomatie moins active au Moyen-Orient, l’administration Trump a changé la donne et rassuré les monarchies du Golfe. Il est d’ailleurs de notoriété publique que Jared Kushner, beau-fils de D. Trump et haut conseiller de ce dernier, entretient une très bonne relation avec Mohammed ben Salman (MBS), prince héritier d’Arabie Saoudite.

Allié historique et soutien inconditionnel d’Israël, les Etats-Unis souhaitent une paix régionale et donc une résolution du conflit israélo-palestinien en fonction de leurs intérêts. Le plan de paix pensé par D. Trump, largement favorable à Israël, est rejeté par les Palestiniens. Les normalisations israélo-arabes vont dans le sens de ce plan de paix. Pourtant, l’Arabie Saoudite nie pour l’instant vouloir normaliser ses relations avec Israël. Mais le Royaume tiendra-t-il longtemps ce discours ?

    II.         L’Arabie Saoudite et la question palestinienne : un changement de cap diplomatique risqué

Depuis 2015, MBS est l’homme fort du Royaume saoudien. En avril 2018, il estimait que les Palestiniens comme les Israéliens avaient « droit à leur propre terre » ; des propos qui avaient déjà étonné l’opinion publique arabe.

A.    Un soutien plus mesuré à la cause palestinienne

Les propos saoudiens à l’égard d’Israël sont de plus en plus neutres, laissant entrevoir un rapprochement entre les deux pays. Riyad comme Tel Aviv sont pragmatiques et comprennent l’intérêt d’un rapprochement économique (depuis 2005) et de faire front ensemble contre l’Iran. Si certains médias s’accordent à dire que l’Arabie Saoudite finira par signer un accord de normalisation, le prince Fayçal ben Farhane, ministre saoudien des Affaires étrangères a assuré qu’il n’y aurait pas d’accord israélo-saoudien tant qu’une paix ne serait pas concrétisée entre Israël et la Palestine[8].

Néanmoins, la normalisation entre Israël et Bahreïn ne se serait sans doute pas faite sans l’aval saoudien : la dynastie bahreïnienne des Al Khalifa étant étroitement liée à la dynastie des Al Saoud. Depuis 2018, le Royaume survit financièrement grâce à une aide de 10 milliards de dollars débloquée par Riyad et Abou Dhabi.[9] Si l’Arabie Saoudite consent à ce que Bahreïn normalise ses relations avec Israël, n’est-ce pas déjà là un premier pas de leur part en faveur d’un rapprochement israélo-saoudien ?

B.    Palestine : porte ouverte sur le Levant pour Ankara et Téhéran ?

Dans son interview, Bandar bin Sultan accuse également les dirigeants palestiniens de préférer Ankara et Téhéran aux monarchies sunnites du Golfe.[10] Une accusation qui se base sans doute sur la relation étroite entre l’Iran et certains groupes islamistes de Gaza ainsi que la bonne entente générale entre les autorités palestiniennes et la Turquie. Cet été par exemple, Mahmoud Abbas, président palestinien félicitait Recep Tayyip Erdogan de la découverte de réserves de gaz naturel en Méditerranée.[11]

Les bonnes relations entre les dirigeants palestiniens et Ankara et Téhéran ont de quoi ulcérer les Saoudiens. Cependant, peut-on s’étonner de ces rapprochements ? Au lendemain des accords de normalisation, seules les voix turques et iraniennes s’étaient réellement élevées pour condamner ces accords. Vécus comme une trahison, ils soulignent aussi et surtout le manque de réaction de la part des États arabes habituellement favorables à la cause palestinienne.

Une normalisation israélo-saoudienne dans le but de contrer l’arc chiite pourrait en réalité placer l’Iran en position de grâce aux yeux des Palestiniens. En outre, Ankara ne cache plus ses aspirations néo-ottomanes et multiplie sa présence à l’étranger. Le Président turc semble prêt à s’investir sur tous les théâtres possibles pour étendre son influence. Si Riyad signait des accords de paix avec Israël, nul doute que la Palestine se tournerait inéluctablement vers les alliés qui se présenteront à elle.

Les propos tenus par Bandar bin Sultan, éminent diplomate saoudien, amènent à questionner la position du Royaume saoudien face à la question palestinienne et face à Israël. Bien qu’il s’agisse d’une opinion personnelle, il n’est pas interdit de penser que certains dirigeants saoudiens partagent son point de vue. Ces déclarations pourraient alors être une manière de justifier un futur rapprochement israélo-saoudien qui pourrait bien bouleverser les alliances historiques et générer un nouvel échiquier diplomatique au Moyen-Orient.


[1] La retranscription écrite de l’interview est disponible : https://english.alarabiya.net/en/features/2020/10/05/Full-transcript-Part-one-of-Prince-Bandar-bin-Sultan-s-interview-with-Al-Arabiya

[2] L’équipe du Times of Israël, Un ancien chef des renseignements saoudiens blâme les dirigeants palestiniens, The Times of Israël, 6 octobre 2020. https://fr.timesofisrael.com/un-ancien-chef-des-renseignements-saoudiens-blament-les-dirigeants-palestiniens/

[3]L’équipe du Middle East Eye, Palestinians outraged by Saudi prince’s barbed criticism of leadership, Middle East Eye, 9 octobre 2020. http://www.middleeasteye.net/news/palestinian-officials-dismisses-saudi-prince-bandar-bin-sultan-statements-step-normalise-ties

[4] Les Accords d’Abraham ont été signés par Israël, Bahreïn et les Emirats arabes unis le 13 août 2020 à la Maison Blanche, Etats-Unis.

[5] Lisa Romeo, Il y a 10 ans : l’initiative de paix de la Ligue des Etats arabes, Les Clés du Moyen-Orient, mars 2012. https://www.lesclesdumoyenorient.com/Il-y-a-10-ans-l-initiative-de-paix.html

[6] Al Arabiya en anglais, Saudi Arabia among top aid providers for Palestinians, nearly $1 mln per day¸Al Arabiya, 15 août 2020. https://english.alarabiya.net/en/News/gulf/2020/08/15/Saudi-Arabia-remains-top-aid-provider-for-Palestinians-nearly-1-mln-per-day

[7] Alexandre Aoun, Le pacte de Quincy : l’ossature de la politique étrangère saoudienne depuis 1945 ? Mon Orient, 19 décembre 2019 https://www.monorient.fr/index.php/2019/12/19/le-pacte-quincy-lossature-de-la-politique-etrangere-saoudienne-depuis-1945/

[8] Le Figaro et AFP, Arabie Saoudite : pas de normalisation avec Israël sans paix avec les Palestiniens, Le Figaro, 19 août 2020. https://www.lefigaro.fr/flash-actu/arabie-saoudite-pas-de-normalisation-avec-israel-sans-paix-avec-les-palestiniens-20200819

[9] Blandine Lavigon, Bahreïn, le Royaume en situation de dépendance face à l’Arabie Saoudite, Le vent se lève, 25 mars 2020, https://lvsl.fr/bahrein-le-royaume-en-situation-de-dependance-face-a-larabie-saoudite/

[10] L’équipe du Middle East Eye, Palestinians outraged by Saudi prince’s barbed criticism of leadership, Middle East Eye, 9 octobre 2020. http://www.middleeasteye.net/news/palestinian-officials-dismisses-saudi-prince-bandar-bin-sultan-statements-step-normalise-ties

[11] Mourad Belhaj, La Palestine et l’Azerbaïdjan félicitent la Turquie pour sa récente découverte de gaz naturel, Agence Anadolu, août 2020. https://www.aa.com.tr/fr/monde/la-palestine-et-lazerba%C3%AFdjan-f%C3%A9licitent-la-turquie-pour-sa-r%C3%A9cente-d%C3%A9couverte-de-gaz-naturel-/1950065

Dissensions sunnites : Islams frères mais ennemis

Arabie Saoudite : les écueils des conflits religieux

“It is the nature of Islam to dominate, not to be dominated, to impose its law on all nations and to extend its power to the entire planet.” Hassan el Banna, fondateur des Frères Musulmans

“We will not waste 30 years of our lives dealing with extremist ideas; we will destroy them today.” Mohamed ben Salmane, prince héritier d’Arabie Saoudite

La volonté iranienne de constituer un « axe de la résistance » représente une menace pour l’Arabie Saoudite. Toutefois, s’arrêter à l’opposition chiite-sunnite incarnée par le conflit Iran-Arabie Saoudite serait réducteur puisque l’Iran reste esseulé diplomatiquement. Le Royaume saoudien entretient des relations parfois paradoxalement conflictuelles avec des ennemis de son « propre camp » : des groupes sunnites. Depuis quelques années, Riyad est en proie à une montée de l’islam politique qui pourrait le fragiliser. Il n’est en effet pas impossible qu’une révolte populaire éclate de la part de la minorité chiite saoudienne ou de la part d’une partie de la population galvanisée par l’idée d’une nouvelle forme de gouvernement.

On peut parler d’ironie du sort pour le pays qui a vu naître ou a accueilli en son sein certains courants de pensées, et qui se retrouve aujourd’hui confronté à ces derniers. À la lumière de l’Histoire des différentes idéologies sunnites et de l’évolution géopolitique de l’Arabie Saoudite, il est possible de comprendre pourquoi, aujourd’hui, la principale menace pour le Royaume des Al Saoud ne se résume plus uniquement au grand ennemi iranien.

Naissance et diffusion du wahhabisme dans la péninsule arabique. Source et crédits : Slideplayer – https://slideplayer.fr/slide/12134702/

Wahhabisme et salafisme : origine et similitudes apparentes

En Arabie Saoudite, la majeure partie de la population est sunnite wahhabite. Historiquement, le wahhabisme naît au XVIIIème siècle dans la région de Nejd. Son fondateur, Mohammad Ben Abdel Wahhab, est un homme très pieux qui effectue de nombreux voyages dans la région. Au cours de ces voyages, il constate que des pratiques religieuses populaires et propres à chaque ville ou village ont remplacé les pratiques religieuses enseignées par le Coran[1]. Dès lors, Abdel Wahhab voudra imposer un retour aux fondements de l’Islam et pour se faire, créer une unicité religieuse autour d’une orthodoxie : le wahhabisme.

Le wahhabisme s’implantera graduellement et durablement en Arabie Saoudite suite à une alliance entre Abdel Wahhab et le chef tribal Mohammed Ibn Saoud[2]. Ensemble, ils fondent le premier royaume saoudien puis le deuxième ; à chaque fois détruits par l’Empire ottoman. Ce sont donc leurs descendants qui créent finalement le Royaume saoudien, fondé en grande partie sur la doctrine wahhabite. Cette doctrine rigoriste se base sur l’interprétation littérale du Coran et s’inspire également des écrits d’Ahmad Ibn Hanbal. Aussi, les Saoudiens sont souvent qualifiés de sunnites hanbalites plutôt que de wahhabites.

Pour ce qui est du salafisme, la pensée salafiste descendrait elle aussi du penseur Ibn Hanbal[3]. Alors que le wahhabisme se concentre sur son environnement régional – bien qu’il tente de s’importer – et sur l’éradication des pratiques dites déviantes, le salafisme a une volonté d’expansion plus marquée. Le salafisme quiétiste, c’est-à-dire focalisé sur l’éducation religieuse salafiste, peut être considéré comme un prolongement du wahhabisme[4]. Cependant, l’idéologie salafiste a également un pan « politique » aussi qualifié de « réformiste », qui implique une forme d’Islam politique, ainsi qu’un pan « djihadiste ».

Des visions différentes de la vie religieuse au service d’ambitions qui s’opposent

De ces différents pans d’application du salafisme découlent les principaux points de divergences. Bien souvent considérés comme semblables puisque prônant une orthodoxie, wahhabisme et salafisme ne sont pourtant pas interchangeables. Le wahhabisme a majoritairement évolué dans le terreau national saoudien et est intrinsèquement lié à la dynastie régnante des Al Saoud qui s’appuie très largement sur cette doctrine pour régner.

Le salafisme quiétiste à l’inverse, est purement spirituel et focalisé sur l’enseignement strict du Coran. Il s’est diffusé dans le monde entier, ne restant pas cantonné à un espace régional. Sous sa forme réformiste, le salafisme a une culture politique absente du wahhabisme ou du salafisme quiétiste. Cet Islam politique est incarné, entre autres, par la confrérie des Frères Musulmans, née en Egypte en 1928. Enfin, le salafisme djihadiste est lui bien plus récent puisque datant de la Guerre d’Afghanistan (1979-1989).

Le salafisme djihadiste entend instaurer des États islamiques et prône la lutte armée : djihad signifiant « effort ». Le djihad peut en réalité être strictement spirituel, mais le djihadisme contemporain tel que nous nous le représentons, revendique plutôt l’utilisation de la violence pour imposer sa vision de l’Islam et « purifier » ce dernier de l’influence étrangère. Toutes ces écoles de pensées sont donc en ce sens « sœurs » : elles ont beaucoup de caractéristiques communes puisque qu’elles partagent des fondements communs et s’inspirent les unes des autres.

Cependant, à la faveur d’une géopolitique régionale et mondiale complexe ces dernières années, de la vague des printemps arabes et de la prolifération des conflits, ces mouvements ont évolué et divergent dorénavant profondément quant à leur vision, leurs ambitions et leurs revendications. Alors que l’Arabie Saoudite avait soutenu le mouvement djihadiste afghan contre l’URSS ou s’était montrée amicale envers la Confrérie, le Royaume se confronte aujourd’hui aux Frères Musulmans et aux djihadistes salafistes de l’État islamique ou d’Al-Qaïda dont les idéologies menacent sa stabilité.

L’Islam politique des Frères Musulmans : l’impossible « Eveil » saoudien

Dans les années 1950, l’Arabie Saoudite a accueilli à bras ouverts des membres des Frères Musulmans, alors persécutés par les autorités égyptiennes qui voyaient en eux une menace pour le gouvernement en place. Riyad, à l’inverse, voyait en eux des alliés contre l’Egypte socialiste de Nasser[5] et voulait éduquer sa jeune population. Aussi, les Frères Musulmans faisaient figure de professeurs idéaux puisque très instruits et très conservateurs[6]. La bonne entente entre les Frères Musulmans et la dynastie saoudienne prend fin quand Riyad, déjà proche des Américains, accepte le déploiement des forces étrangères sur son sol pour contrer les visées expansionnistes de Saddam Hussein en 1990.

Hassan el Banna, fondateur des Frères Musulmans. Source : Herodote.net – https://www.herodote.net/26_aout_1966-evenement-19660826.php

L’Arabie Saoudite se retrouve donc avec une jeunesse largement formée par des penseurs des Frères Musulmans mais gouvernée par une dynastie wahhabite qui réprouve toute forme d’Islam politique. Le mélange des deux doctrines donne naissance au mouvement Sahwa, littéralement l’Eveil. Ce mouvement dissident s’oppose férocement à la présence américaine dans la péninsule et réclame une nouvelle forme de gouvernement avec une place plus importante pour le clergé, une politique transparente et le refus absolu d’une présence ou d’une influence occidentale.

Le pays connaît alors des mouvements de protestation d’inspiration frériste. De nombreux universitaires et même d’éminents cheikhs se revendiquent du mouvement Sahwa, et pourtant, l’Eveil saoudien en l’état actuel, est impossible car antinomique. Le Royaume, pour garantir ses intérêts nationaux, établit une forme de realpolitik en s’alliant aux Etats-Unis par exemple. Cette idée répugne les Frères Musulmans qui refusent l’idée même d’une alliance avec les Occidentaux ennemis.

Aussi, en mars 2014, l’Arabie Saoudite décrète que la Confrérie est une organisation terroriste alors même qu’elle fut le refuge de ses membres quelques décennies plus tôt. Au cours de cette lutte contre l’Islam politique, en 2017, le cheikh réformiste Salman al-Adwah, pionnier de la Sahwa, est arrêté dans le cadre de la lutte anti-corruption menée par Mohamed ben Salmane (MBS)[7]. Néanmoins, le salafisme des Frères Musulmans n’est pas l’unique forme d’islamisme (ou néo-salafisme) contre lequel le Royaume doit se prémunir. Et une fois encore, Riyad devra s’aligner sur l’Occident pour protéger ses intérêts vitaux.

Arabie Saoudite et djihadistes : entre relations ambiguës et alignement avec l’Occident

Ce qu’on appelle la « troisième vague de salafisme » désigne la radicalisation de la pensée salafiste, notamment avec Sayyid Qotb, ancien membre des Frères Musulmans. Cette vague se veut profondément anti-occidentale, anti-juive et souhaite imposer un Islam rigoriste dans les sociétés. Cette vague inspirera le salafisme djihadiste et par extension influera très certainement sur l’idéologie de l’État islamique. Officiellement, le gouvernement saoudien s’oppose fermement aux djihadistes et notamment à Daesh dont il condamne les actions et l’idéologie violentes.[8]

Pourtant, nombreux sont les chercheurs ou auteurs qui imputent à l’Arabie Saoudite l’essor de Daesh ou qui accusent le Royaume de soutenir des factions djihadistes. Les historiens Sophie Bessis et Mohamed Harbi ont par exemple écrit dans un article pour Le Monde :« Le djihadisme est avant tout l’enfant des Saoud »[9]. Il est vrai que les liens entre wahhabisme et salafisme sont réels, que les attentats du 11 septembre 2001 furent commis par une majorité de djihadistes d’origine saoudienne et que l’Arabie Saoudite a bel et bien soutenu financières et logistiquement des groupes djihadistes en Palestine, en Afghanistan en Irak et en  Syrie[10].  Mais la nature des relations entre l’Arabie Saoudite et les djihadistes est à nuancer.

Coalitions anti-djihadistes. Source : LaLibre.bre. Credits : AFP

Ce sont justement les attentats de 2001 qui placent le Royaume dans une position délicate et obligent les dirigeants à prendre des mesures radicales tandis que tous les regards se tournaient vers lui. Dès 2015, MBS lance une coalition islamique antiterroriste aux côtés d’autres pays, tous à majorité musulmane sunnite. De plus, le pays est engagé en Irak et en Syrie aux côtés des Etats-Unis pour combattre l’État islamique et le faire reculer dans le cadre d’une coalition internationale.

Les liens entre Riyad et les groupes djihadistes sont toujours ambigües mais le pays s’aligne avec l’Occident sur la question de la lutte anti-terroriste, tout du moins officiellement. L’Arabie Saoudite représente un allié de poids dans la région pour les Américains dans leur lutte contre l’influence iranienne et contre le terrorisme. Il en va des intérêts des dirigeants saoudiens eux-mêmes de lutter contre une présence djihadiste dans le Golfe. Il ne faut par ailleurs pas oublier que le pays subit des attentats, dont ceux de Riyad en 2003[11] et que la dynastie Al Saoud est l’une des cibles d’Al-Qaïda dans la péninsule arabique (AQPA).  

Conclusion :

Depuis 2015, le jeune MBS, l’homme fort du Royaume saoudien, semble emboiter le pas à son voisin émirien Mohamed ben Zayed (MBZ) en matière de lutte anti-terroriste et plus largement de lutte contre l’islamisme extrémiste. Si certains mouvements extrémistes ont pu s’inspirer du modèle wahhabite saoudien, l’État islamique ou encore AQPA ne sont pas des créations saoudiennes à proprement parler. Riyad a pourtant participé à l’émergence de ces groupes dont il a été le principal bailleur. Néanmoins aujourd’hui, ils représentent des menaces importantes pour le Royaume qui doit s’assurer de bonnes relations avec son allié vital occidental et refuse d’être vu comme un pays de fondamentalistes ultra-violents. Au contraire, l’Arabie Saoudite souhaite montrer l’image d’un Royaume qui se modernise, aspirant à un dialogue intra-religieux. Le levier religieux, toujours largement politisé, pourrait bien ébranler la puissance saoudienne déjà fragilisée par les choix politiques de ce même MBS, entre la guerre meurtrière au Yémen, la confrontation diplomatique avec le Qatar, l’obsession iranienne et les contestations populaires saoudiennes.

Ouvrage :

Billion Didier, Boniface Pascal (dir). « Géopolitique des mondes arabes », Eyrolles, 2018, pp.94-105


[1] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Le-wahhabisme-le-fondateur-la.html

[2] https://www.europe1.fr/international/quest-ce-que-le-wahhabisme-2644639

[3] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Salafisme-1-Origines-et-evolutions-doctrinales.html

[4] Bonnefoy, Laurent, et Stéphane Lacroix. « Le problème saoudien. Le wahhabisme, rempart ou inspirateur de l’État islamique ? », Revue du Crieur, vol. 3, no. 1, 2016, pp. 34-49.

[5] https://www.monde-diplomatique.fr/mav/135/GRESH/50456

[6] Commins, David. « Le salafisme en Arabie Saoudite », Bernard Rougier éd., Qu’est-ce que le salafisme ? Presses Universitaires de France, 2008, pp. 23-44.

[7] https://www.jeuneafrique.com/756774/societe/en-arabie-saoudite-les-cheikhs-qui-ne-suivent-pas-le-wahhabisme-sont-consideres-comme-des-gens-a-abattre/

[8] Seznec, Jean-François. « L’Arabie saoudite, l’Iran et Daech : un objectif de trop », Outre-Terre, vol. 44, no. 3, 2015, pp. 316-320.

[9] https://www.lemonde.fr/idees/article/2015/11/17/nous-payons-les-inconsequences-de-la-politique-francaise-au-moyen-orient_4811388_3232.html

[10] https://www.lesclesdumoyenorient.com/L-Arabie-saoudite-dans-la-lutte-contre-le-terrorisme.html

[11] https://www.nouvelobs.com/monde/20031108.OBS9425/attentat-de-riyad-al-qaida-revendique.html

L’opposition sunnites-chiites : le levier religieux au service d’une guerre d’influence entre l’Arabie Saoudite et l’Iran

Arabie Saoudite : les écueils des conflits religieux

L’Arabie Saoudite est le plus grand État de la péninsule Arabo-persique et une puissance régionale affirmée. Premier producteur mondial de pétrole, important acteur de l’industrie chimique, haut-lieu du tourisme religieux et puissance militaire surarmée, le Royaume de Salmane ben Abdelaziz Al Saoud dispose de nombreux leviers de puissance.

Pourtant, au cours de ces dernières années, le pays fait face à de nombreuses crises, internes comme externes et doit maintenir son influence fragilisée dans la région pour garantir son intégrité nationale. Le Royaume qui tente d’établir une hégémonie saoudienne dans la région se voit affaibli voire menacé par des différends politico-religieux. Depuis 1979, date de l’avènement de la République islamique d’Iran, ces conflits mutent en conflits armés ou en luttes d’influence qui pourraient profondément déstabiliser le géant du Golfe.

Carte représentative des majorités et minorités religieuses musulmanes. Source et crédits : RTBF – https://www.rtbf.be/info/monde/moyen-orient/detail_iran-arabie-saoudite-conflit-religieux-ou-lutte-de-pouvoir-classique?id=9177055

Une opposition historique chiite-sunnite : quand politique et théologie se confondent

Pour bien appréhender la question religieuse, il est important de revenir aux sources. Au sein de l’Islam, on dénombre trois courants majeurs : le sunnisme, le chiisme et le kharidjisme. Le sunnisme, largement majoritaire en termes de croyants, est souvent opposé au chiisme. Le schisme entre les deux branches remonte à la genèse de l’Islam, quand deux clans s’affrontent pour savoir qui succèdera au Prophète Mahomet après sa mort en 632.

Ceux qui deviendront les futurs sunnites décident de reconnaître Mu’awiya comme successeur de Mahomet bien qu’il n’ait pas de liens de parenté avec lui tandis que les futurs chiites reconnaissent Ali, cousin du Prophète. Aussi, les chiites ne reconnaissent que la descendance de Ali et ils se basent sur les écrits et récits des imams et compagnons de Mahomet qu’on appelle les hadiths. Les imams chiites sont donc considérés comme des chefs spirituels incontestables et infaillibles. A l’inverse, les sunnites ne considèrent pas que les imams aient un statut divin. Ils refusent l’imamat et suivent la sunna, qui rapporte les faits et geste du Prophète[1].

D’ores et déjà, l’opposition était teintée d’un aspect politique avant que les questions d’ordre théologique ne soient soulevées. Car c’est bien la question du droit de succession qui posait problème. De nos jours, les deux courants sont toujours présentés en opposition, bien qu’encore une fois, l’opposition théologique relève également souvent d’une opposition politique. Le conflit opposant l’Arabie Saoudite sunnite à l’Iran chiite est le parfait exemple de ces différends politico-religieux.

Arbre généalogique de l’Islam avec quelques courants majeurs. Source et crédits : ethi.weebly.com

Le grand ennemi chiite iranien : bras de fer régional

En effet, l’Arabie Saoudite est une nation à grande majorité sunnite et berceau du wahhabisme. La nation voisine iranienne, quant à elle, est proportionnellement la plus grande nation chiite au monde. Les deux pays se ressemblent en termes de ressources, de superficie, et partagent le même environnement régional. Cependant, les deux géants s’affrontent sur de nombreux théâtres, luttant pour conserver ou accroître leur influence en s’appuyant très largement sur le levier religieux.

Depuis le 3 janvier 2016, les relations diplomatiques sont rompues entre Téhéran et Riyad suite à la décapitation du cheikh chiite saoudien Nimr Al-Nimr[2] et l’attaque contre l’ambassade saoudienne à Téhéran. Ces événements marquent un point de non-retour entre les deux puissances mais les dissensions sont bien plus nombreuses et antérieures à cette année 2016. En effet, les deux pays s’opposaient d’ores et déjà dans les années 1980 au sujet de la tutelle des lieux saints musulmans situés en Arabie Saoudite.[3]

Au cours des années 1970, les deux pays s’enrichissent grâce au pétrole et deviennent les deux plus importants membres de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP). Cependant, loin de devenir alliées contrairement à ce qu’auraient souhaité les puissances occidentales, les deux jeunes puissances enchaînent les désaccords : territoriaux avec l’indépendance du Bahreïn, financiers avec la manière de gérer leurs richesses énergétiques et le prix du pétrole, politiques avec l’interventionnisme régional de Téhéran à Oman par exemple[4].

Historiquement, les deux pays se sont toujours fait face pour des motifs géopolitiques, économiques, stratégiques, plus que pour des motifs simplement religieux[5]. Le levier religieux intervient au sein de ce conflit irano-saoudien parfois qualifié de « guerre froide » dans la mesure où l’Arabie Saoudite s’appuie largement sur la majorité sunnite et accuse les « hérétiques » chiites de tous les maux et guerres de la région. En réponse, l’Iran, s’appuie sur les minorités chiites et noue des alliances de circonstances avec d’autres minorités ethniques comme les chrétiens libanais et syriens – pour ne citer qu’eux – afin de maintenir une forme d’influence et éviter d’être totalement esseulé. De surcroît, Téhéran soutient le Hamas et tente ainsi d’avoir les bonnes grâces de la majorité sunnite pro palestinienne.

« Axe de résistance » formé par l’Iran et ses soutiens chiites, minoritaires ou majoritaires. Source et crédits : Courrier International – https://www.courrierinternational.com/article/2014/02/19/arabie-saoudite-le-royaume-dechu

Le cas bahreïnien : mainmise saoudienne ou poudrière chiite ?

Comme mentionné précédemment, l’indépendance bahreïnienne a été un point de discorde entre Téhéran et Riyad. Bahreïn, bien que gouverné par la dynastie sunnite des Al Khalifa, est une nation à majorité chiite[6]. En 1971, les Britanniques se retirent de la péninsule et le devenir de Bahreïn incarne l’une des premières pommes de discorde : l’Iran revendique le territoire tandis que l’Arabie Saoudite souhaite l’indépendance du pays. L’Iran finira par abandonner ses revendications territoriales sur Bahreïn mais refusera une présence étrangère dans le pays. Bahreïn se rapproche alors de l’Arabie Saoudite[7]. Plus récemment, en 2011, un soulèvement populaire a lieu au Bahreïn, faisant écho aux printemps arabes. Ce soulèvement résulte d’années de mécontentements pour les citoyens qui connaissent un fort taux de chômage et réclament une meilleure représentation politique[8].

Riyad, redoutant que ce soulèvement ne menace son propre équilibre national, prend la décision d’intervenir sous l’égide du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) pour restaurer l’ordre et maintenir le pouvoir en place. Il faut savoir que l’Arabie Saoudite exerce une forme de tutelle sur Bahreïn puisqu’elle est son garant vital. En outre, les deux nations partagent un puits de pétrole offshore exclusivement utilisé par l’Arabie Saoudite qui reverse ensuite la moitié des bénéfices au Bahreïn. Ce puits représente une importante partie des profits nationaux bahreïniens[9].  

Violemment réprimé, le mouvement populaire bahreïnien illustre une nouvelle fois l’importance du paramètre religieux. L’Arabie Saoudite craint que la majorité chiite du Bahreïn ne renverse le gouvernement sunnite allié, inspirant sa propre minorité chiite nationale à faire de même. Bien que Manama n’entretienne pas de relation particulière avec Téhéran, elle accuse l’Iran de s’ingérer dans ses affaires nationales. Ce schéma stratégique se décline dans plusieurs autres pays où Téhéran et Riyad se font la guerre par procuration dans le cadre de guerres plus formelles.

Les guerres par procuration : marque de fabrique du conflit irano-saoudien

L’une des guerres d’influence majeure entre l’Iran et l’Arabie Saoudite se déroule en Irak. Bagdad n’entretenait auparavant que peu de relations diplomatiques avec l’Arabie Saoudite. Sa proximité avec l’Iran et son invasion du Koweït en 1990 sont autant d’arguments expliquant le désintérêt saoudien. La donne change à partir de 2014 avec la menace grandissante que représente l’État islamique (Daesh) et l’influence grandissante iranienne appuyée par la majorité chiite[10]. L’Irak est en effet proche de Téhéran : les deux pays sont liés par de nombreux accords et une bonne entente diplomatique.

En 2011, c’est au tour de la Syrie de connaître elle aussi une révolte populaire. Alliée historique de Téhéran dans la région et lieu de pèlerinage chiite, la Syrie a une situation géographique intéressante puisqu’elle permet d’accéder à la Méditerranée[11]. Alors que l’Iran avait soutenu certains printemps arabes, notamment au Maghreb, Téhéran n’apprécie pas la révolte syrienne. Le gouvernement iranien soutient ouvertement Damas pour maintenir son influence dans le pays, seul vrai pilier étatique qu’il possède dans la région[12]. Comme en Irak, l’Arabie Saoudite qui entretenait des relations distantes décide de soutenir la révolte syrienne, aidant les rebelles syriens en leur fournissant des armes.  

Il existe encore d’autres exemples dans la région de cette guerre d’influence entre l’Arabie Saoudite et l’Iran qui soutiennent tantôt les gouvernements officiels, tantôt les rebelles, choisissant immanquablement une position diplomatique opposée l’un à l’autre. Au Liban, l’Iran soutient largement le Hezbollah, parti chiite libanais créé en 1982. Allié de poids, le Hezbollah place le Liban dans l’« axe de résistance»[13] et renforce l’influence iranienne. Tandis que l’Arabie saoudite finance et soutient la communauté sunnite libanaise.

Depuis 2015, l’intervention d’une coalition arabe actuellement menée par l’Arabie Saoudite au Yémen contre l’insurrection Houthiste (chiite) plonge le Yémen au cœur d’une guerre irano-saoudienne. Le schéma reste sensiblement le même : l’Arabie Saoudite qui redoute que la révolte ne fragilise son équilibre et ses frontières avec le Yémen, soutient le gouvernement en place. De son côté, l’Iran soutient financièrement et militairement les Houthis bien que ces derniers soient de confession zaïdite, une vision de l’Islam éloignée de la vision iranienne.

Terrains d’affrontements entre l’Iran chiite et l’Arabie Saoudite sunnite. Source et crédits : OuestFrance – https://www.ouest-france.fr/monde/arabie-saoudite/crise-iran-et-arabie-saoudite-de-multiples-terrains-daffrontement-3954247

Conclusion

Les théâtres d’affrontement sont multiples et se déclinent au gré des politiques étrangères iranienne et saoudienne. Cet affrontement entre les deux géants d’une sphère régionale où pullulent les conflits s’inscrit dans une guerre d’opposition bien plus large. Riyad, largement soutenu par les Américains dont il est l’allié historique[14], use de l’argument religieux sunnite pour s’attirer les soutiens de la majorité de la population. En face, Téhéran n’a qu’un seul allié étatique et maintient difficilement son influence régionale grâce aux minorités chiites et aux alliances avec d’autres groupes minoritaires. Là où l’Arabie Saoudite accuse les chiites, l’Iran préfère s’attaquer au petit et au grand « Satan », les Etats-Unis et Israël, sans jamais accuser frontalement les sunnites. Cependant, les récents événements en faveur d’une normalisation des relations israélo-arabes accentuent cette fracture: Téhéran est-il, finalement, le dernier soutien des Palestiniens, alors même que les chancelleries du Golfe semblent les abandonner ?  


[1] Sfeir, Antoine. « Sunnites, Chiites. Dissensions de toujours, guerre de demain ? », Études, vol. tome 408, no. 6, 2008, pp. 741-752.

[2]https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2016/01/03/qui-etait-le-cheikh-al-nimr-execute-par-l-arabie-saoudite_4841032_3218.html

[3] Da Lage, Olivier. « L’apparence du religieux », Confluences Méditerranée, vol. 97, no. 2, 2016, pp. 43-52.

[4] Castiglioni, Claudia. « The Relations between Iran and Saudi Arabia in the 1970s », Confluences Méditerranée, vol. 97, no. 2, 2016, pp. 143-153.

[5] Billion Didier, Boniface Pascal (dir). « Géopolitique des mondes arabes », Eyrolles, 2018, pp.30-31

[6] https://www.liberte-religieuse.org/bahrein/

[7] Therme, Clément. « La nouvelle « guerre froide » entre l’Iran et l’Arabie saoudite au Moyen-Orient », Confluences Méditerranée, vol. 88, no. 1, 2014, pp. 113-125.

[8] https://orientxxi.info/magazine/bahrein-2011-retour-sur-une-revolte-populaire,1246

[9] Louër, Laurence. « Le soulèvement au Bahreïn », Tumultes, vol. 38-39, no. 1, 2012, pp. 213-227.

[10] https://orientxxi.info/magazine/bagdad-enjeu-regional-majeur,3174

[11] https://www.diploweb.com/Le-facteur-chiite-dans-la-politique-etrangere-de-l-Iran.html

[12] https://www.diploweb.com/Le-volet-syrien-des-rivalites.html

[13] https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/paglia_tourret_proxys_iran_2020.pdf

[14] https://www.monorient.fr/index.php/2019/12/19/le-pacte-quincy-lossature-de-la-politique-etrangere-saoudienne-depuis-1945/

Le succès des programmes de divertissement au Moyen-Orient

 Le marché de la production télévisuelle dans le monde arabe est aujourd’hui dominé par deux groupes : la LBCI (Lebanese Broadcasting Corporation International) et la MBC (Middle East Broadcasting) saoudienne. Ce succès est du à l’intégration dans un marché de niche à partir des années 1990, celui du divertissement. Les concepts de télé-crochets et de télé-réalité connus d’abord en Europe et aux Etats-Unis ont été exploités par ces groupes à vocation internationale, ayant compris l’émulation que pourrait générer ce type de programmes. Les émissions de ce type répondent à un besoin des populations plus ouvertes sur l’extérieur et demandeuses de sensationnalisme parfois, mais surtout d’une forme d’authenticité. Elles répondent aussi à un besoin de plus de fédération. En bref, les raisons sont multiples et il s’agira de les évoquer. Dans ce contexte, le leadership libano-saoudien n’est pas anodin. Il répond à des logiques historiques et politiques particulières qu’il s’agira d’éclairer. Par ailleurs, ce leadership se confronte aussi à une problématique plus profonde, celle de la vision politique du concept de modernité[i].

Le Liban et l’Arabie Saoudite : concurrents mais alliés

 The Voice Ahla sawtThe Voice KidsArabs got TalentsStar AcademyArab Idol
Chaîne de diffusionLBCI/MBC 1MBC 1MBC 1LBCIMBC 1
Lieu d’enregistrementBeyrouthBeyrouthBeyrouthBeyrouthBeyrouth

Le tableau ci-dessus montre de toute évidence une complémentarité entre les canaux saoudiens et libanais. Comment l’expliquer ?

Tout d’abord, pour comprendre cette position libanaise il faut remonter aux années 1950. La télévision est une initiative privée[ii], contrairement à la majorité des pays arabes. Qui dit initiative privée à cette période dit possibilités d’évolutions plus simple et rapide. Le pays va par exemple bénéficier juste après la France et l’URSS de la télévision en couleur, en 1967.[iii] Le Liban a donc très rapidement eu un rôle majeur dans les médias et la production télévisuelle bien que discret puisque le marché était tout de même dominé par l’Egypte. Cette place de renom, le Liban tâche de ne pas la perdre aujourd’hui malgré la concurrence saoudienne. Il est clair que son ancrage historique dans ce domaine fait de lui un acteur indispensable dans la production d’émission, déjà pour des raisons pratiques : présence de lieux dédiés aux enregistrements, un personnel technique compétent, des plateaux de tournages et une tradition longue dans les affaires à laquelle fait souvent appel l’Arabie Saoudite. Pour les transferts de recettes publicitaires, par exemple, où l’on recourt à des subterfuges ingénieux. Certaines chaînes du Golfe empruntent des voies parallèles pour échapper à la fiscalité. Pour ce faire, le recrutement «d’agents spécialisés» dans les transferts de fonds d’État à État via des circuits informels est banalisés, et évite de passer par des voies réglementaires[iv]. L’emploi de sociétés-écran en publicité, basées dans des pays comme le Maroc est aussi très répandu.

Par ailleurs, Le Liban bénéficie depuis toujours de cette image de pays ouvert sur l’Occident et sur le monde. Cela à différents niveaux : économiques, mais aussi et surtout culturels et linguistiques. Le pays, et plus spécifiquement la capitale, Beyrouth, bénéficie largement des retours de la diaspora (l’une des plus importantes du monde) cultivée, polyglotte et évoluant dans une sphère internationale. Cette diaspora a sa chaîne : la LBCI[v].  Deuxième chaîne du monde arabe en terme d’audience aujourd’hui, elle a été créée par les phalanges libanaises en 1985 pour servir d’organe de presse des Forces Libanaises[vi] pendant la guerre civile. En 1992, la chaîne devient la LBCI et change totalement sa ligne éditoriale, pour devenir une chaîne plus commerciale et neutre, renouant avec une tradition. Devenir plus commercial signifie finalement, produire des programmes avec une audience forte, et pour réussir ce pari, une adaptation des télé-réalités et des télé-crochets venus d’Occident est nécessaire mais surtout voulue. Grâce à cette image et à cette particularité de « libéralisme social »[vii] ( en tout cas en matière de production audio-visuelle), le Liban a la légitimité de produire des émissions qui vont parfois mettre en avant du sensationnalisme ainsi que des pratiques très libérales qui font parfois polémique dans certains pays arabes, dont l’Arabie saoudite. Paradoxal donc, puisque le premier public de la LBCI est saoudien. Quelles pratiques ? Il s’agit par exemple d’entendre des personnes chanter du répertoire non-religieux, s’exposer en public dans des tenues souvent très occidentales, de prôner la mixité, de voir des hommes et des femmes vivre ensemble 24/24, de prendre des cours de danse etc[viii].

L’Arabie saoudite et la MBC 

Si le Liban doit s’appuyer sur ses avantages comparatifs c’est parce que depuis les années 1990, le pays est en concurrence directe avec l’Arabie Saoudite, et a même été dépassée en matière d’audience par MBC 1. La chaîne saoudienne est la première du monde arabe.[ix] Le succès est tellement grand que les paradigmes ont complétement été inversés : La chaîne LBCI reçoit des capitaux saoudiens du prince Ben Talal, et de nombreux libanais quitte la production beyrouthine pour occuper des postes clés dans le royaume wahhabite.

Le développement des médias en Arabie Saoudite est une émanation concrète de la position hégémonique saoudienne dans la région. Leader politique du monde sunnite, leader économique et géopolitique face à l’Iran notamment, Riyad accentue son soft-power. Mais ce développement illustre aussi les paradoxes saoudiens depuis la guerre du golfe : la MBC est un groupe tout à fait privé, financé par des fonds privés. Le domaine de la télévision en général suit un modèle néo-libéral. Cela permet la création d’un panel de chaînes et de programmes variés touchant à plusieurs sensibilités : l’augmentation des programmes religieux est parallèle à l’augmentation des programmes calqués sur le modèle occidental (télé-crochets et télé-réalité). Mais dans le même temps, les tournages n’ont jamais lieu en Arabie Saoudite, mais au Liban ou à Dubaï. La chaîne met un point d’honneur à respecter certains codes sociaux. Un libéralisme économique oui, un libéralisme social, à demi-mot. Les programmes sont régulièrement critiqués dans le royaume wahhabite, mais la manne financière du Business Entertainment est trop importante pour être abandonnée (entre les publicités, les SMS envoyés, les sponsors…).[x] Alors, pour rendre des programmes acceptables mais qui répondent tout de même aux exigences sous-jacentes des codes de la modernité, on use d’«adaptation créative»[xi], dans le sens où les émissions issues de productions européennes, ou américaines vont être reprises puis remodelées pour convenir aux exigences d’une société arabe donnée sans dénaturer le concept original.

On va là aussi s’appuyer sur les restes du panarabisme, dont l’Arabie Saoudite se voit le père refondateur.[xii] Panarabe d’abord parce que ces émissions sont diffusées dans tous les pays arabes. Elles rassemblent donc les téléspectateurs du Maghreb au Mashreq en passant par le Golfe. Les candidats, venus de tout le monde arabe, chantent pour 98 % d’entre eux en langue arabe, des répertoires connus de tous (allant des classiques arabes à la pop arabe actuelle).  La musique est un moyen de réappropriation de la culture commune et un très bon outil de soft power. Les téléspectateurs sont également invités à suivre leur candidat préféré, à voter pour lui, ce qui créé un lien important, comme nous le verrons dans le prochain article. Le jury aussi peut attirer :  Shirine, Mohamed Hamaki, Elissa, des stars de la chanson arabe convertis en coachs pour l’occasion. Des stars de la région sont aussi invitées en prime time ce qui en fait un rendez-vous immanquable de divertissement notamment pour les familles, les jeunes et les ménagères.[xiii]

Ainsi, il n’est pas étonnant de voir des vainqueurs de télé-crochets de la MBC très souvent issus des pays souffrants de la guerre, comme si une compensation symbolique était de mise, et les exemples sont nombreux : le Syrien Hazem Sharif, l’Irakienne Shada Hassoun, le Palestinien Mohammed Assaf dont nous parlerons dans le prochain article.  D’un autre côté, toujours dans cette idée d’adaptation créative, certains noms vont être modifiés : MBC a rebaptisé en 2011 le nom d’American Idol  en « Mahboub al Arab » (ce qui est aimé des arabes)[xiv], et cela pour éviter les reproches des religieux. L’idée d’idolâtrie va en effet complétement à contre-courant de la pensée wahhabite. Cela n’empêche pas le logo Arab Idol d’être affiché sur les écrans.

Fidèle reflet des rivalités régionales au sein de la Péninsule arabe, cette domination symbolique des médias saoudiens diffuse un soft power conséquent, d’autant plus insidieux qu’il passe par des programmes dits de divertissement.


[i] https://www.erudit.org/en/journals/as/2012-v36-n1-2-as0210/1011723ar.pdf

[ii] Jreijiry, Roy. « L’impact sociopolitique et communicationnel sur Télé Liban : l’agonie du service public audiovisuel  », Les Enjeux de l’information et de la communication, vol. 14/2, no. 2, 2013, pp. 83-94.

[iii] https://fr.qwe.wiki/wiki/Television_in_Lebanon

[iv] https://www.leconomiste.com/article/1049609-chaines-tv-du-golfe-trafics-publicitaires-sur-fond-d-agendas-politiques

[v] Roula Iskandar Kerbage. Les jeunes libanais face à l’information télévisée : ouverture sur le monde ou repli communautaire. Sciences de l’information et de la communication. Université Nice Sophia Antipolis, 2014. Français. ffNNT : 2014NICE2001ff. fftel-00969040f

[vi] Abou Assi Jamil, « Les médias libanais. Entre confessionnalisme et recherche de crédibilité », Confluences Méditerranée, 2009/2 (N°69), p. 49-59. DOI : 10.3917/come.069.0049. URL : https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2009-2-page-49.htm

[vii] https://www.erudit.org/en/journals/as/2012-v36-n1-2-as0210/1011723ar.pdf

[viii]https://www.researchgate.net/profile/Hussin_Hejase/publication/279957549_Reality_TV_Shows_in_the_Arab_World_Star_Academy_Impacts_on_Arab_Teenagers/links/559fc79f08aea7f2ec588782/Reality-TV-Shows-in-the-Arab-World-Star-Academy-Impacts-on-Arab-Teenagers.pdfhttps://www.researchgate.net/profile/Hussin_Hejase/publication/279957549_Reality_TV_Shows_in_the_Arab_World_Star_Academy_Impacts_on_Arab_Teenagers/links/559fc79f08aea7f2ec588782/Reality-TV-Shows-in-the-Arab-World-Star-Academy-Impacts-on-Arab-Teenagers.pdf

[x] https://cpa.hypotheses.org/tag/arab-idol

[xi] https://www.iemed.org/observatori/arees-danalisi/arxius-adjunts/afkar/afkar-27/10.Telerealite%20et%20modernite%20arabe.pdf

[xii] https://repository.upenn.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1531&context=asc_papers

[xiii] https://www.ipsos.com/sites/default/files/2017-02/TAM_Presentation_2017.pdf

[xiv] https://www.erudit.org/en/journals/as/2012-v36-n1-2-as0210/1011723ar.pdf

Naissance du Qatar : un petit État qui voulait devenir grand

« Lorsque je voyageais en Europe du temps où j’étais jeune, dans les aéroports, les policiers me demandaient sans cesse : mais c’est où, le Qatar ? » Cheikh Hamad Bin Khalifa Al-Thani

Niché au cœur du Golfe persique, le Qatar peut se targuer d’être une puissance régionale grâce aux ressources énergétiques dont il jouit. Pétromonarchie sunnite ambitieuse, le Qatar est entre autres membre du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) aux côtés de ses puissants voisins émiriens et saoudiens et possède le PIB par habitant le plus élevé du monde en 2017 selon le Fonds Monétaire International (FMI). Pourtant, le petit émirat demeure un très jeune État, que rien – ou presque – ne prédestinait à devenir pareille puissance.

En effet, si le pays est aujourd’hui l’un des plus riches du globe, il a longtemps été une terre décrite comme « oubliée de Dieu ».  Contrairement au Bahreïn par exemple, le Qatar ne possède aucune nappe phréatique et a longtemps vécu du commerce de perles et de la pêche. L’histoire récente du Qatar est singulière mais permet de comprendre le façonnement de la nation qatarienne qui conditionne aujourd’hui les choix politiques et idéologiques de la classe dirigeante.  

Genèse du Qatar : rivalités tribales et double contrôle extérieur

L’histoire moderne du Qatar semble débuter au XVIIIème siècle avec les récits de l’explorateur danois Carsten Niebhur[1]. De nombreuses tribus vivaient sur le territoire de l’actuel Qatar, formant des confédérations tribales à la généalogie et aux liens de parentés complexes. Les éminents membres de la famille Al-Khalifa se trouvaient à Zoubara, sur la côte nord-ouest du pays et dominaient également le Bahreïn. Rapidement, des rivalités éclatèrent avec une autre tribu Outoub et le territoire du Qatar sert de champ de bataille aux deux familles. Mohammed ibn Khalifa finit par l’emporter, faisant du Qatar une province du Bahreïn.

Cependant l’instabilité règne dans la province : les relations entre le gouverneur (wali) du Qatar et la population se détériorent. Bahreïn décide alors de détruire plusieurs villes qatariennes pour donner une leçon au peuple en dépit du traité de 1861 signé avec les Britanniques qui stipulait que Bahreïn s’engageait à ne pas mener de guerre ou avoir un quelconque comportement belliqueux. Les Britanniques se voient alors obligés d’intervenir et sanctionnent Bahreïn. En parallèle, ils tissent d’étroits liens avec l’homme fort du Qatar : Mohammed ibn Thani, qui dirige la province.

Tandis qu’auparavant les traités signés entre le Royaume-Uni et Bahreïn faisaient état des dépendances de ce dernier, le traité de 1880 ne mentionne aucunement les provinces de Bahreïn. Cette absence de mention au titre de dépendance ouvre une brèche vers la voie de l’indépendance pour le Qatar qui reste néanmoins sous influence étrangère. En 1922, et grâce à une alliance wahhabite[2], les Ottomans sont chassés de la péninsule. Le Qatar noue alors des liens commerciaux et stratégiques d’autant plus poussés avec les Britanniques, sous le statut de protectorat, afin de se prémunir d’attaques de la part des pays voisins.

La découverte de ressources énergétiques : un facteur économique aux conséquences politiques

L’histoire du Qatar prend un tournant crucial à la fin des années 1930, début des années 1940, quand des gisements de pétrole sont découverts sur le territoire. Les premiers gisements sont découverts à Dukhan, sur la côte sud-est. Néanmoins, l’exportation à proprement parler ne débute qu’en 1949, puisqu’en parallèle de cette découverte éclate la Seconde Guerre mondiale, qui accapare les forces et les esprits des pays du monde entier, le Royaume-Uni en première ligne.[3] Cette même année sont découverts des gisements gaziers qui auront un rôle central dans l’enrichissement futur du Qatar.

Gisements pétroliers et gaziers au Qatar (en 2010). En vert, les gisements de pétrole dont le South Pars Field partagé entre le Qatar et l’Iran. En rouge, les gisements de gaz naturel. Source : geoexpro.com Crédits : Rasoul Sorkhabi

Avec la découverte de ces richesses inespérées, le pays s’enrichit considérablement. Le territoire désertique et pauvre, ballotté de tutelle en tutelle, devient une zone hautement stratégique et convoitée.  Pour cette raison, le Qatar connaît d’importants différends territoriaux avec l’Arabie Saoudite jusqu’en 1965 et surtout avec Bahreïn jusqu’en 2001[4]. Le pays parvient à garantir son intégrité territoriale, dirigé par la puissante dynastie Al-Thani, s’incarnant en la personne des émirs au pouvoir génération après génération.

L’enrichissement du pays conduit à une modernisation politique, bien que la majorité du pouvoir reste entre les mains de l’émir. Dans les années 1960, un vice-président est nommé pour assister l’émir et des ministres sont nommés pour les Finances, l’Education ainsi qu’un Directeur général du gouvernement. D’autres départements seront créés graduellement et une première Constitution provisoire est écrite en 1972 par l’émir Khâlifa ibn Hamad Al-Thani. Son fils lui succède et engage un processus de démocratisation et de modernisation avec par exemple la création de la très célèbre chaîne Al-Jazeera en 1996, organe central de l’actuel soft power qatarien. L’actuelle Constitution est votée par référendum en 2003 et est en vigueur depuis le 8 juin 2004[5].  

L’échec d’une union des émirats arabes : naissance officielle du Qatar

Avant de parvenir à cette Constitution, le Qatar participa à la Conférence de Dubaï en 1968 avec les autres « Etats de la Trêve ». Cette conférence réunissait les anciens protectorats britanniques de la région du Golfe qui tentèrent de s’organiser au sein d’une fédération d’émirats arabes unis. En effet, les Britanniques s’étant officiellement désengagés politiquement du Golfe, il apparut nécessaire aux différents émirats de préserver leur identité et de mettre en place une défense commune. En dépit des discussions et de l’instauration d’un Conseil provisoire de la fédération, de nombreux points de discordes subsistent entre les émirats.

Bahreïn réclame que la capitale soit à Manama, avançant des arguments démographiques, Abou Dhabi préfèrerait une fédération plus poussée et travaillée : les dissensions sont nombreuses. Le débat ne porte pas ses fruits et le Qatar se désengage du processus des émirats arabes unis et, suivant les pas de son voisin bahreïnien, déclare son indépendance le 3 septembre 1971[6]. A la suite de cette indépendance, le nouvel Etat est rapidement intégré aux différentes instances internationales telles que l’Organisation des Nations Unies (ONU) ou la Ligue arabe. Aujourd’hui, le Qatar est pleinement intégré et reconnu internationalement. Le pays, bien qu’entretenant actuellement des relations tendues avec ses voisins émiriens et saoudiens, peut compter sur de nombreux alliés tels que les Etats-Unis, la France ou encore l’Iran.

Plaquette du « Qatar National Vision 2030 ». Source : Bureau de la Communication de l’Etat du Qatar.

Ambitions politiques et religieuses : le Qatar seul contre tous ?

En somme, le Qatar jouissait d’une relative autonomie bien avant que son indépendance ne soit proclamée. Sous tutelle étrangère pendant de nombreuses années, le pays entend aujourd’hui devenir une puissance à part entière et se lance des paris audacieux : miser sur le gaz naturel liquéfié (GNL) plutôt que sur le pétrole, diversifier son économie en s’appuyant sur un soft power surprenant et ériger le pays au rang de puissance internationale avec, en figure de proue, le très ambitieux plan Qatar National Vision 2030[7].

Le Qatar se définit comme une nation singulière souvent qualifiée de paradoxale dans ses choix politiques et stratégiques. Paradoxe que l’on retrouve dans le soutien que le pays apporte aux Frères musulmans que l’on oppose souvent aux wahhabites, mouvement dont le berceau originel se trouve être l’Arabie Saoudite.  Cette ambiguïté affichée depuis les Printemps arabes a entraîné de profonds différends entre les pays le Golfe Arabo-persique. Le Qatar s’étant attiré les foudres de ses voisins arabes à majorité wahhabite, est régulièrement isolé par ces derniers, économiquement, politiquement et diplomatiquement.

Cette volonté de faire germer un islam politique a cependant permis au Qatar de se rapprocher d’une autre nation sunnite soutenant les Frères Musulmans : la Turquie. Les deux pays partagent de nombreuses positions diplomatiques en Egypte, en Somalie, en Libye et en Syrie ainsi qu’une volonté semblable de s’imposer comme les meneurs du monde sunnite tel qu’ils le définissent et d’étendre leurs influences.

A la lumière de son histoire et de son développement, cette volonté qatarienne d’exister et d’être leader semble pourtant faire sens. Le petit émirat a encore de nombreux défis à relever démographiquement, économiquement et en terme de respect des droits de l’homme[8]. Pour autant, son impressionnante ascension a de quoi susciter l’intérêt mais aussi les craintes de la communauté internationale qui s’intéresse de plus en plus au cas qatarien.

Bibliographie

Hamzi, Lofti et Marie Herny, Gérard. « Qatar, la puissance contrariée », Studyrama, 2015.

Lavandier, Jérôme. « Le Qatar : une volonté au prisme de l’histoire », Confluences Méditerranée, vol. 84, no. 1, 2013, pp. 17-28.


[1] https://originsofdoha.wordpress.com/history-of-doha/historical-references-to-doha-and-bidda-before-1850/

[2] Le wahhabisme est une doctrine islamique sunnite rigoriste et fondamentaliste.

[3] https://www.gulf-times.com/story/526227/Looking-back-to-how-oil-exploration-started-in-Qatar

[4] https://www.icj-cij.org/files/case-related/87/7028.pdf Résumé des arrêts relatifs à la délimitation maritime entre Bahreïn et le Qatar

[5] https://www.gco.gov.qa/fr/propos-du-qatar/la-constitution/

[6] https://www.lesclesdumoyenorient.com/La-fondation-des-Emirats-arabes-unis-1968-1971

[7] https://www.gco.gov.qa/fr/propos-du-qatar/plan-qatar-national-vision-2030/

[8] https://www.lemonde.fr/mondial-2018/article/2018/07/17/au-qatar-le-sort-preoccupant-des-ouvriers-du-mondial-2022_5332642_5193650.html

La grande révolte arabe de 1916 : un soulèvement inutile ?

La grande révolte arabe de 1916 contre l’Empire ottoman est l’expression d’une insurrection instrumentalisée contre une domination étrangère. Ce soulèvement est entré dans l’histoire par l’entremise des écrits d’un officier de la Couronne britannique, ceux de Thomas Edward Lawrence dit Lawrence d’Arabie. Cet événement marquant de l’histoire régionale ne se résume pas uniquement à un fait militaire. Il reste intriguant, fascinant et traduit la duplicité des grandes puissances de l’époque.  

La Grande-Bretagne avait en effet promis aux Arabes un État indépendant en échange de prendre les armes contre les troupes ottomanes. En dépit de leur farouche engagement, la promesse est non tenue. Trahis et abusés, les Arabes avaient minoré les desseins coloniaux de l’époque au Moyen-Orient.

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 Les prémices d’un soulèvement

À la fin du XIXe siècle émerge un mouvement de renaissance culturel et politique au sein du monde arabe. Cette période de bouillonnement est appelée Al-Nahda (la renaissance). Un avènement d’une conscience politique se profile avec la création de sociétés secrètes. Plusieurs penseurs chrétiens et musulmans se liguent pour jeter les bases d’un nationalisme arabe s’opposant au joug ottoman. Ils s’inspirent de l’idéologie  nationaliste européenne.

À cette époque, le Levant est sous domination ottomane. Le pouvoir central, déliquescent et vacillant, réprime violement les intellectuels et les penseurs portant des revendications autonomistes. Pour éviter les pendaisons et les répressions, ces derniers agissent clandestinement. Désireux de s’immerger dans les affaires ottomanes, Paris et Londres soutiennent ces démarches politiques en proposant des relais journalistiques en Occident.

De surcroît, dans un élan irrédentiste, l’Empire ottoman s’allie à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie pour tenter de récupérer ses anciennes possessions africaines et européennes. En novembre 1914, le Sultan Mehmed V lance même un appel au Djihad aux musulmans afin de s’opposer aux troupes franco-anglaises dans la région. Tentative partiellement suivie, car chez certaines tribus, le sentiment d’injustice et les revendications nationalistes arabes prévalent sur la notion d’Oumma (la communauté musulmane). Ainsi, des musulmans arabes de l’Empire ottoman rejettent cet appel et nouent des liens avec la Grande-Bretagne.

En effet dès 1915, le haut-commissaire britannique en Égypte Henry Mac-Mahon entretient une correspondance avec le chérif de la Mecque Hussein bin Ali. Ce dernier est issu du clan Hachémites, descendant du prophète et gardien des lieux saints musulmans[1]. Les Anglais promettent au chérif de la Mecque une indépendance sur les territoires libérés du joug ottoman, s’il accepte d’aider leurs troupes sur le front arabe. Pour Londres, il s’agit de faire imploser cet Empire vieillissant grâce aux tribus bédouines du Hedjaz (littoral de l’actuel Arabie Saoudite). Hussein bin Ali accepte et reçoit l’aide d’un homme des renseignements britanniques, Thomas Edward Lawrence. Arabisant, archéologue de formation et fin connaisseur de la géographie et de l’histoire du Moyen-Orient, Lawrence « d’Arabie » se lie d’amitié avec l’un des 4 fils d’Hussein, Fayçal.

En parallèle à cette promesse, Anglais et Français s’entendent sur le partage des provinces arabes de l’Empire ottoman suite aux accords secrets de Sykes-Picot. Ignorants les dessous de ces accords, les Arabes se lancent dans une guerre de reconquête contre les troupes ottomanes.

Un succès militaire

La révolte des tribus bédouines du Hedjaz débute le 5 juin 1916. Par effet de surprise, les insurgés s’emparent rapidement de la Mecque puis des principales villes côtières. Ces premiers succès n’auraient jamais été possibles sans l’appui des croiseurs et des canons britanniques. Néanmoins, ils sont stoppés à Médine par une importante garnison ottomane. De surcroît, par l’intermédiaire du colonel Edouard Brémond, les Français soutiennent sans enthousiasme l’effort de guerre des Arabes.  À la fin de l’année 1916, les troupes bédouines entament une guerre de position de basse intensité contre les forces ottomanes.

Quant à lui, l’émir Fayçal réunit une importante force d’environ 8 000 hommes pour prendre le port d’El-Ouedj, non loin du chemin de fer reliant le Hedjaz à la Turquie. Or, la prise de cette place stratégique est un fait d’arme britannique. Excellant dans l’art du sabotage, les troupes bédouines détruisent plusieurs parcelles du chemin de fer du Hedjaz, unique source d’approvisionnement pour les troupes ottomanes dans cette région. Fins connaisseurs de leur région, les bédouins harcèlent sans cesse leurs ennemis par le biais d’attaques surprises et de vols de cargaisons dans le désert[2]. Lawrence d’Arabie décrit ces conquêtes et ces tactiques de combat dans son livre autobiographique « Les Sept piliers de la sagesse »[3]. Les généraux anglais et français de l’époque perçoivent les bédouins comme des pilleurs sans foi ni loi, se distinguant dans l’art de la guérilla.

Le succès le plus retentissant et surprenant fut la prise du port d’Aqaba, situé sur la mer rouge. Lawrence d’Arabie et les troupes de Fayçal traversent le désert du Nefoud en mai 1917 avant de s’emparer d’Aqaba par les terres en juillet de la même année. Cette victoire permet aux Britanniques de relier l’Égypte à la Palestine. De leur côté, les partisans de Fayçal aspirent à rejoindre les nationalistes syriens. Après avoir repris Jaffa et Jérusalem en décembre 1917 avec les troupes anglaises, l’émir Fayçal fait une entrée triomphale à Damas en septembre 1918[4], mettant fin à 4 siècles de domination ottomane.

Dans les faits, cette victoire de la grande révolte arabe n’aurait pas été possible sans l’aide logistique et matérielle des Anglais. Ces derniers ont utilisé la fougue et la bravoure des Arabes à des fins de politique extérieure.

Déceptions et désillusions

Les Anglais n’ayant pas honoré leurs engagements, l’espoir d’un grand royaume arabe indépendant est déchu. En effet, la promesse anglaise est balayée par les accords de Sykes-Picot en 1916 et par la déclaration Balfour en 1917.[5]

Dupés, les Arabes prennent connaissance de la conclusion de ces accords une fois le travail accompli. De ce fait, les nationalistes syriens sous la houlette de l’émir Fayçal entrent en résistance contre la présence française en Syrie et au Liban. Le fils du chérif Hussein refuse catégoriquement le mandat français au Levant et se rend même à deux reprises en Europe pour prêcher les revendications d’indépendance arabe.

Ses tentatives sont vaines. Les accords Sykes-Picot sont entérinés en 1920 lors de la conférence de San Rémo. Pourtant, un éphémère royaume arabe de Syrie voit le jour en mars 1920 en opposition aux desseins français dans la région. Des pourparlers s’engagent entre la France et le gouvernement de Fayçal. Ceux-ci n’aboutissent pas et l’affrontement armé est inévitable. S’ensuit la bataille de Khan Mayssaloun en juillet 1920. Défait, l’émir Fayçal est contraint à l’exil. En compensation, les Britanniques le placent à la tête de l’Irak. Cependant, cet échec de la constitution d’un royaume arabe unifié est le prélude d’un nationalisme plus contemporain et plus populaire.

En guise de consolation, la famille hachémite du chérif Hussein bin Ali obtient le trône de la Transjordanie (la future Jordanie) et conserve l’autorité sur le Hedjaz avant d’être destituée en 1925 par une dynastie concurrente… les Saoud[6].  

La grande révolte arabe est plus synonyme de duperie que de victoire. Le fait d’arme n’est pas négligeable, or ce soulèvement incarne surtout les desseins coloniaux de Paris et de Londres. L’ampleur de la désillusion est consubstantielle aux espoirs d’indépendance. L’époque des mandats britanniques et français au Moyen-Orient renforce de fait un nationalisme arabe jusque là embryonnaire[7]. Depuis, ce dernier se modernise, se diffuse et touche tous les pans de la société arabe. Or, cette idée de nation arabe unifiée se heurte à la volonté de certains États de devenir souverains, à l’instar de l’Arabie Saoudite.

L’échec des revendications arabes suite à la révolte de 1916 à 1918 participe à cette méfiance populaire à l’égard des visées occidentales dans la région. Quand les intérêts des uns priment sur le désir d’indépendance des autres…


[1] https://www.cairn.info/revue-etudes-2016-5-page-17.htm

[2] https://orientxxi.info/l-orient-dans-la-guerre-1914-1918/debats-et-controverses-autour-de-la-grande-revolte-arabe-contre-les-turcs,2154

[3] Thomas Edward Lawrence, « Les Sept piliers de la sagesse », Gallimard, 2017

[4] https://orientxxi.info/documents/glossaire/revolte-arabe,0838

[5] https://www.monorient.fr/index.php/2020/05/12/les-accords-sykes-picot-en-1916-partage-franco-anglais-du-proche-orient/

[6] https://www.pressreader.com/france/carto/20171103/281689730084986

[7] Charles Saint-Prot, « Le mouvement national arabe », Ellipses, 2013

Et si le Coronavirus était un facteur de paix et de stabilité au Moyen-Orient ?

La pandémie du Covid-19 plonge notre monde dans une instabilité et un chaos colossal. Partout, les systèmes de santé sont soumis à rude épreuve et les prévisions désastreuses pour l’économie mondiale font craindre un krach boursier et une baisse de la croissance généralisée.

Pourtant au Moyen-Orient, du Yémen à la Syrie en passant par l’Irak, le coronavirus semble favoriser la paix. Un peu partout dans la région, des cessez-le-feu sont signés entre les différents belligérants, les troubles sociaux peinent à fédérer face à la panique globalisée et certaines troupes étrangères annoncent un retrait partiel de leurs forces. Est-ce le prélude d’une nouvelle ère ou une simple accalmie temporaire ?

Soldat syrien en période de coronavirus

Un répit pour le Yémen ?

Depuis 2015, la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis s’est lancée dans une guerre dévastatrice au Yémen contre la milice des houthis soutenue par l’Iran, qui a renversé le pouvoir central de Sanaa. Dès lors, on assiste à une guerre de positions pour le contrôle des lieux stratégiques.

Cette intervention déclenchée en 2015 est désastreuse. Elle a fait plus de 100 000 morts et la situation humanitaire est catastrophique. Cependant, les Houthis en sont les grands vainqueurs au détriment d’une coalition de plus en plus critiquée par l’opinion internationale. En effet, Ansar Allah (autre nom des Houthis) contrôle un quart du pays, et à peu près les deux tiers du « Yémen utile ». Devant l’enlisement de la situation, des pourparlers ont été menés pour négocier un arrêt des combats.

Après le retrait des forces émiratis du pays en février 2020, l’Arabie saoudite engluée dans le bourbier yéménite, souhaite en sortir et ce en pleine pandémie du coronavirus. Sous la pression des organisations internationales et préoccupées à contenir la prolifération du virus dans le royaume, Riyad a décrété un cessez-le-feu unilatéral en début avril[1]. De leur côté les rebelles Houthis, en position de force et voulant consolider leurs acquis, ont refusé la proposition saoudienne[2].

À ce jour, l’Arabie saoudite compte 12 072 cas confirmés de Covid-19 et 114 décès alors que le Yémen vient de déclarer son premier cas.

En Syrie : le calme avant la tempête ?

Depuis le 5 mars 2020, la Russie et la Turquie ont signé un énième cessez-le-feu mettant fin à l’offensive russo-syrienne sur la localité d’Idlib. Damas et Moscou veulent sanctuariser l’intégralité du territoire syrien et cela passe automatiquement par la reprise du dernier bastion djihadiste d’Idlib. Compte tenu de la propagation de l’épidémie dans la région, les combats ont baissé en intensité et les différents belligérants campent sur leurs positions respectives. Nul doute, que les hostilités reprendront une fois que la contagion liée au virus sera jugulée. De surcroît, les Américains et les Européens ont réitéré leur soutien à leur allié turc membre de l’Otan, en vue d’endiguer l’influence russe[3]. En effet, Moscou n’entend pas lâcher Damas et veut faire de la Syrie le Kaliningrad du Moyen-Orient.

Après avoir soutenu massivement l’opposition anti-Assad, les Émirats arabes unis opèrent un changement radical. Ce rapprochement se traduit par la réouverture de l’ambassade émiratie à Damas en décembre 2018. Récemment, le prince héritier d’Abou Dhabi Mohammed Bin Zayed s’est entretenu avec Bachar al-Assad pour soutenir son offensive contre les djihadistes. Ces derniers sont en partie financés par le Qatar et la Turquie dans une logique d’expansion de l’idéologie des Frères musulmans. Or, ce courant est diamétralement opposé au wahhabisme de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Donc, cet entretien diplomatique parachève la logique émiratie de contenir l’idéologie frériste au Moyen-Orient. Mohammed Bin Zayed pousse même Bachar al-Assad à briser le cessez-le-feu d’Idlib[4].

Profitant de la crise sanitaire et du retrait partiel des forces occidentales, des djihadistes de Daesh se sont échappés d’une prison gardée par une milice kurde syrienne. Des attentas perpétrés par ces terroristes sont à craindre.

Pandémie ou pas, Israël veut neutraliser l’appareil militaire iranien présent en Syrie. Dernièrement, l’aviation de Tsahal a survolé illégalement et ce à plusieurs reprises l’espace aérien libanais pour bombarder des cibles proches de la ville de Palmyre[5].

À ce jour, 42 cas de Covid-19 sont répertoriés en Syrie pour 3 décès.

Des troubles sociaux mis entre parenthèses ?

Du Liban à l’Irak en passant par l’Iran, de nombreuses manifestations ont secoué les classes dirigeantes à partir d’Octobre 2019. La colère de la rue ciblait le confessionnalisme, la corruption ou tout simplement la tutelle militaire iranienne au Levant. L’expression du mécontentement est rapidement devenu un déversoir contre la politique de Téhéran au Moyen-Orient. En effet, l’Iran tente de former « un axe de la résistance » jusqu’à la Méditerranée s’opposant aux intérêts américains, saoudiens et israéliens dans la région. Les chancelleries de Tel-Aviv, Riyad et Washington apportent un soutien officiel et officieux aux manifestations pour neutraliser et limiter l’influence iranienne.

La récupération de la grogne populaire ne doit pas minorer la situation économique désastreuse de ces pays. Les manifestations sont légitimes et justifiées. Le chômage est endémique, la pauvreté s’accroît et la violence est structurelle. Tous ces éléments font craindre à un embrasement, notamment en Irak. En dépit des promesses de réformes, la classe politique est prise en étau tant à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur.

Au Liban:

La pandémie du coronavirus offre un répit pour les dirigeants. Le pouvoir libanais contesté lors de la Thawra (révolution) cherche tant bien que mal une sortie de crise. En défaut de paiement, le Liban risque de sombrer dans une crise économique et sociale sans précédent. La gestion de la crise sanitaire par le nouveau gouvernement libanais semble porter ses fruits et est louée par les citoyens. D’ailleurs, le Hezbollah participe également à cet effort de lutte contre cette épidémie en offrant ses services, même en dehors de ses bastions. Au lendemain de cette crise, nul doute, que le pays du Cèdre affrontera de nouveau la grogne populaire tant les indicateurs économiques sont au rouge[6]. Déjà, malgré un confinement imposé, des manifestations ont lieu à Tripoli, berceau de la Thawra d’Octobre 2019.

À ce jour, le Liban compte 682 cas confirmés de Covid-19 pour 22 décès.

En Irak:

L’Irak, quant à lui est devenu un État déliquescent où plane le spectre d’une énième guerre civile. La menace du coronavirus a redistribué les cartes. En fermant ses frontières avec l’Iran, la colère anti-iranienne portée par une partie de la population retombe. La présence militaire occidentale tant décriée depuis l’assassinat de Qassem Souleimani en Janvier 2020 se réduit de peur d’être contaminée par le virus. En effet, En raison de plusieurs cas recensés au sein des troupes françaises en Irak, le gouvernement français a également ordonné le retrait de ses troupes en mars dernier[7].

L’épidémie du Covid-19 paralyse la situation et apaise temporairement les tensions entre l’Iran et les Etats-Unis. Et si on assistait à une résurgence de Daesh dans le pays ?

À ce jour, l’Irak comptabilise 1602 cas de Covid-19 pour 83 décès.

Malgré l’épidémie, le maintien des sanctions :

Indépendamment du coronavirus, la Syrie et l’Iran restent soumis à la dureté des sanctions occidentales. La pauvreté rend la population plus vulnérable face au virus. Ce risque humanitaire ne change pas pour autant la position américaine qui maintient les sanctions et ce, en dépit des demandes internationales.

Avec un bilan de 85 996 cas confirmés et 5 391 décès, l’Iran est de loin le pays le plus affecté du Moyen-Orient. Le régime fragilisé, risque gros si l’épidémie se propage davantage. Le pays n’est pas confiné à ce jour, par crainte d’un désastre économique.

En visite à Damas, le ministre des Affaires étrangères iranien Mohammed Zarif et le Président syrien Bachar Al-Assad ont rappelé conjointement dans un communiqué officiel les conséquences destructrices des sanctions sur les deux pays. Damas dénonce également l’iniquité des sanctions et pointe du doigt l’immoralité des pays occidentaux[8].

On pourrait croire, que le coronavirus est capable de rabattre les cartes au Moyen-Orient. Cependant, il est fort à parier, qu’une fois la pandémie disparue, les tensions habituelles reprendront de plus belle…


[1]https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/10/l-arabie-saoudite-annonce-un-cessez-le-feu-au-yemen_6036163_3210.html

[2] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/une-manoeuvre-au-yemen-les-rebelles-rejettent-le-cessez-le-feu-de-la-coalition_2123430.html

[3] https://theconversation.com/idlib-vers-un-rapprochement-entre-la-turquie-et-les-etats-unis-136148

[4] https://www.middleeasteye.net/news/abu-dhabi-crown-prince-mbz-assad-break-idlib-turkey-ceasefire

[5] https://www.lefigaro.fr/international/syrie-9-combattants-proregime-tues-dans-une-frappe-nocturne-menee-par-israel-20200421

[6] https://orientxxi.info/magazine/le-liban-au-bord-du-gouffre,3816

[7] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/25/coronavirus-la-france-retire-ses-troupes-

d-irak_6034441_3210.html

[8] https://www.lepoint.fr/monde/syrie-rencontre-entre-bachar-al-assad-et-le-chef-de-la-diplomatie-iranienne-20-04-2020-2372164_24.php