La Cisjordanie : de la colonisation à l’annexion ?

Le 1er juillet 2020, le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, devait dévoiler  le détail de son projet d’annexion des territoires occupés. Annonce remise à plus tard, en raison paraît-il de la pandémie du Covid-19. De la théorie à la pratique, ce projet est prévisible depuis l’annonce de « l’accord du siècle », officialisé par Donald Trump en janvier dernier. Ainsi, le gouvernement israélien, avec l’appui des Etats-Unis, continue en toute impunité sa logique de dépècement de la Palestine. Tel-Aviv s’apprête à annexer illégalement 30% de la Cisjordanie (Judée-Samarie), dont la majeure partie de la vallée du Jourdain. Une fois de plus, le sort des Palestiniens ne fait l’objet d’aucune réaction. Israël profite donc de la faiblesse de la Ligue arabe, de la mésentente au sein l’Union européenne et du silence de la communauté internationale pour poursuivre ses desseins expansionnistes.

Esseulés et désabusés, les Palestiniens sont renvoyés à leur propre et triste sort.

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Les prémices d’une annexion

Changement d’époque, changement de paradigme[1]. Lors de la création de l’État d’Israël en 1947, les pays arabes prônent une guerre totale pour récupérer l’intégralité du territoire palestinien. Au fur et à mesure des défaites arabes (1948, 1956, 1967 et 1973) leurs gouvernements rétropédalent et admettent les frontières de 1967, donc de facto ils sont prêts à reconnaître l’État hébreu.

Or, compte tenu de la supériorité militaire israélienne et de l’appui inconditionnel américain, les Arabes ne sont pas en mesure de négocier la restitution des terres. De surcroît, le sionisme de gauche est évincé au profit d’un courant politique de droite, plus intransigeant et partisan d’un durcissement de la politique de colonisation dans les territoires occupés[2].

Ainsi, la colonisation débute après la guerre des Six Jours en 1967. En plus d’avoir conquis la Cisjordanie, l’armée israélienne occupe le Sinaï égyptien et le Golan syrien. Cette victoire écrasante de 1967 permet à Tel-Aviv de négocier la paix en échange des territoires occupés. C’est le cas de l’Égypte en 1979 avec la signature des accords de Camp David. En échange de la rétrocession du Sinaï, Anouar Al-Sadate signe la paix avec Israël. Malgré les nombreuses négociations et pressions diplomatiques, la Syrie de Hafez Al-Assad refuse tout accord de paix.

La colonisation devient petit à petit un fait accompli de la politique israélienne. Dès 1967, les premiers colons s’installent à Jérusalem Est et en Cisjordanie. Au gré des gouvernements de droite ou de gauche, la colonisation s’intensifie[3]. En 1989, 200 000 colons israéliens sont présents dans les territoires occupés. Malgré les accords d’Oslo en 1993 qui prévoyaient entre autre le « gel de la colonisation », l’implantation des colons s’accentue.

En dépit des promesses de décolonisation du Premier ministre israélien Ehud Olmert dans les années 2000, l’arrivée de Benyamin Netanyahu au pouvoir en 2009 change la donne. Partisan de la légalisation de la colonisation, il s’appuie notamment sur le puissant lobby américain pro-israélien (AIPAC) pour asseoir sa politique. En 2019, ce sont 630 000 colons qui résident en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Après sa victoire aux élections législatives en septembre 2019, Benyamin Netanyahu, chef du Likoud, annonce sa volonté d’annexer une partie de la Cisjordanie.

Le plan de paix américain pour la résolution du conflit israélo-palestinien intitulé « accord du siècle », dévoilé officiellement en janvier dernier, prévoit la légalisation de la colonisation et l’annexion par Israël de la vallée du Jourdain en Cisjordanie. Quant à eux, les Palestiniens hériteraient d’un État morcelé et démilitarisé.

Le « fardeau » palestinien des pays arabes

L’effritement du soutien arabe à la cause palestinienne est consubstantiel à la dépendance financière et militaire vis-à-vis de Washington. Aujourd’hui, la logique schmitienne prédomine en Orient. L’ennemi de mon ennemi est mon allié. Les chancelleries arabes délaissent petit à petit la cause palestinienne en s’alignant sur la politique israélienne afin de contrer l’influence iranienne dans la région.

Malgré les discours de façade pour rassurer une rue foncièrement pro-palestinienne, les dirigeants peinent à s’opposer à ce projet d’annexion. Les Émirats arabes unis, par la voix de leur ambassadeur aux Etats-Unis ont fait part de leur inquiétude et ont prévenu « qu’une annexion risque d’entraver le processus de normalisation entre Israël et le monde arabe »[4]. L’Égypte, absorbée par le dossier libyen et éthiopien, est restée discrète sur le sujet. La Syrie et le Liban, englués dans une crise économique sans précédent, ne peuvent réagir. La Jordanie, seul pays arabe avec l’Égypte ayant conclu un accord de paix avec l’État hébreu en 1994, a menacé de repenser ses relations bilatérales avec Tel-Aviv. Selon Amman, l’annexion est un danger. Le roi Abdallah II craint l’afflux massif de réfugiés palestiniens dans son pays[5].

Auparavant fédératrice, aujourd’hui la cause palestinienne divise. Récemment, les Émirats arabes unis ont signé un accord de coopération avec l’État hébreu pour lutter contre la pandémie du coronavirus. Ainsi, les pétromonarchies du Golfe cachent de moins en moins leurs intentions de se rapprocher d’Israël. Profitant de la position de l’Union européenne et de l’ONU qui s’opposent à cette annexion, l’Iran se pose en champion de la défense de la cause palestinienne. Son discours embrasse une sémantique fédératrice et consensuelle à l’échelle de la région. L’Iran sait que la Palestine monopolise les débats. En soutenant cette cause, Téhéran cherche à étendre sa zone d’influence idéologique en Orient[6]. De plus, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan menace Israël et clame qu’Ankara « ne permettra pas l’annexion de la Cisjordanie »[7].

Si ce projet d’annexion voit le jour, il est fort à parier que le peuple palestinien rentrera dans une désobéissance généralisée contre l’occupant israélien.

Vers une nouvelle Intifada ?

Si exécutée, cette annexion constitue une grave violation du droit international et réduit les possibilités de reprise des négociations. Le danger pour Israël ne provient pas de l’extérieur. Ses principaux ennemis subissent de plein fouet le poids des sanctions américaines. Le Hezbollah, l’Iran et la Syrie sont durement impactés par les pressions économiques et financières. Le danger est en interne, incarné par la rue palestinienne. Au gré des divers rebondissements, les Palestiniens descendent dans la rue pour réclamer le respect de leur droit. En Cisjordanie, ce soulèvement populaire se cantonne souvent à une rébellion sociale. Or, compte tenu de l’humiliation, le spectre de la radicalisation n’est jamais bien loin, prémices notamment à une explosion de la rue arabe[8].  

De plus, le Hamas, mouvement islamiste de la bande de Gaza, a menacé le 25 juin dernier les autorités israéliennes qu’une annexion de pans de la Cisjordanie constituerait « une déclaration de guerre ». Habitué à une sémantique guerrière, le Hamas surfe sur l’intransigeance de la politique israélienne. En intensifiant la colonisation, Israël procure une légitimité supplémentaire au mouvement islamiste dans sa résistance et accroît de fait sa popularité[9].

De façon surprenante,  une partie de la société civile israélienne ne soutient pas ce projet. Plusieurs personnalités publiques de gauche craignent qu’Israël dérive vers un État d’Apartheid. L’ONU exhorte l’État hébreu d’abandonner l’annexion. L’échec de la diplomatie et des négociations font redouter une recrudescence des tensions israélo-palestiniennes. L’administration israélienne minore ce risque. Or désespérés et esseulés, les Palestiniens se tourneront vers les partis radicaux.

L’annonce prévisible de l’annexion de la vallée du Jourdain ranime les débats et replace le conflit israélo-palestinien au centre de l’actualité. Benyamin Netanyahu profite des divisions régionales et internationales pour avancer ses pions, au détriment d’une population palestinienne lésée par des décennies d’humiliations.


[1] https://www.lorientlejour.com/article/1223989/cisjordanie-pourquoi-lannexion-refermerait-la-parenthese-de-1967.html

[2] https://www.monde-diplomatique.fr/cartes/annexionisraelienne95

[3] Dominique Vidal, « L’annexion de la Cisjordanie est en marche », Le Monde diplomatique, manière de voir Février-Mars 2018

[4] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/06/13/les-emirats-arabes-unis-mettent-en-garde-israel-sur-l-annexion_6042746_3210.html

[5] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/06/26/embarras-arabe-sur-le-projet-d-annexion-en-cisjordanie_6044265_3210.html

[6] https://www.atlantico.fr/decryptage/3590737/l-annexion-de-la-cisjordanie-par-israel-ou-le-retour-de-l-iran-comme-champion-de-la-cause-palestinienne-ardavan-amir-aslani

[7] https://fr.timesofisrael.com/la-turquie-ne-permettra-pas-lannexion-en-cisjordanie-previent-erdogan/

[8] https://www.la-croix.com/Debats/Forum-et-debats/pays-arabes-ont-ils-abandonne-cause-palestinienne-2020-06-30-1201102657

[9] https://www.lefigaro.fr/international/le-hamas-avertit-que-toute-annexion-de-pans-de-la-cisjordanie-equivaudrait-a-une-declaration-de-guerre-20200628

Le Liban et la Syrie au bord du chaos ?

Ces deux pays voisins, historiquement liés par un destin commun et mouvementé, sont en proie à une crise économique et sociale sans précédent, qui résulte d’une interdépendance des deux systèmes. Un événement à Damas entraîne automatiquement des répercussions à Beyrouth. La corruption endémique d’une classe politique libanaise vieillissante, les nouvelles sanctions américaines (loi César) contre le régime syrien et la dépréciation des deux monnaies raniment la grogne populaire. Au gré de l’histoire, les relations syro-libanaises s’apparentent à des « intimes étrangers ». Plus que de simples voisins, ils partagent un dialecte, une culture multiconfessionnelle mais s’entredéchirent à l’aune des bouleversements régionaux[1]. La récente actualité met une fois de plus en exergue l’imbrication des deux appareils étatiques pour le meilleur et pour le pire.

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Frontière syro-libanaise

La reprise des contestations

Il est bien loin le temps du confinement. La pandémie du Covid-19 n’aura octroyé qu’une courte période de répit pour le nouveau gouvernement du Premier ministre libanais Hassan Diab. Malgré la bonne gestion de la crise sanitaire, les manifestations ont repris depuis avril 2020.

Ce mouvement de contestation sociale a débuté en octobre 2019 suite à une taxe controversée sur l’application téléphonique WhatsApp. Très vite, le spectre des revendications s’est élargi. La foule des manifestants de tout bord réclame « la tête » des responsables libanais, accusés d’avoir pillé les ressources du pays. Progressivement, les clivages politiques ressurgissent et certains essayent de se réapproprier ce soulèvement spontané. D’un côté, on retrouve les forces du 14 mars (bloc politique constitué du Courant du futur, des Forces libanaises et du Parti socialiste progressiste), qui apportent un soutien inconditionnel à la « Thawra » (Révolution) et souhaitent la chute du gouvernement. De l’autre, le bloc du 8 mars (Hezbollah, CPL et Amal) se mue en garant de la stabilité du pays, tout en appuyant les revendications légitimes de la rue. Ainsi, le pays du Cèdre sombre une fois de plus dans un manichéisme politique. Révolution ou anti-révolution, telle est la question !

Or, les raisons semblent plus profondes et la teneur des propos initialement tenue par les manifestants se radicalise. Récemment, des heurts entre partisans chiites du Hezbollah et sunnites du Courant du futur ont eu lieu à Beyrouth, ainsi que des affrontements avec les forces de l’ordre[2]. Le Hezbollah devient la cible principale. Une frange des manifestants demande l’application de la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies sur les armes du parti chiite. Ce faisant, les récriminations pointent ouvertement l’influence grandissante du Hezbollah sur le Liban. Le Parti de Dieu encaisse conjointement la vindicte populaire et les pressions financières américaines. L’hypothèse d’une marginalisation sur la scène politique libanaise est envisageable.

De son côté, la Syrie de Bachar Al-Assad n’arrive pas à convertir ses succès militaires en succès politique. Engluées dans une crise économique sans précédent, plusieurs régions du pays ont manifesté contre la hausse des prix des produits de première nécessité[3]. Dans les villes du Sud de la Syrie, à Sweida et à Deraa, les manifestants protestent contre la pauvreté, sans mettre en cause le pouvoir central de Damas. Parallèlement, les partisans du régime sont descendus dans les rues pour réaffirmer leur soutien au clan Al-Assad.

Esseulé, Bachar Al-Assad peine à proposer un plan de sortie de crise. Son allié russe s’impatiente et réclame des réformes politiques et économiques pour procéder à un règlement du conflit. Cependant, l’inflation galopante des monnaies syriennes et libanaises entrave fortement tout processus de développement.

Les rouages de la crise économique

Connu et apprécié pour son système bancaire au mécanisme opaque, le Liban sombre dans une crise financière sans précédent, dont les conséquences aggravent la situation syrienne. En défaut de paiement depuis mars 2020, le nouveau gouvernement libanais tente tant bien que mal d’imposer des réformes de fond contre la corruption pour relancer l’économie du pays. Or, la précarité gagne du terrain, 1 habitant sur 2 vit sous le seuil de pauvreté. La monnaie libanaise est dépréciée et connaît son plus bas niveau historique. Son cours par rapport au dollar plonge. Le taux actuel de change avoisine les 5 000 livres libanaises (LL)[4]. À la fin de la guerre civile en 1990, la LL était un garant de stabilité avec une indexation au dollar qui équivalait à 1 500 LL. Cette crise financière nécessite un plan d’urgence.

Certains partis sollicitent l’aide du Fonds monétaire international (FMI) pour débloquer la situation financière. Or, cette aide est conditionnée avec l’adoption de mesures d’austérité. Le Hezbollah s’alarme sur une potentielle mise sous tutelle du Liban par le FMI, faisant le jeu de ses détracteurs. Ainsi, le pays est plongé dans les affres d’une crise économique et financière dont les conséquences sociales sont déjà visibles.

Les manifestations de la faim s’enveniment. En marge des rassemblements, certains s’en prennent aux banques, symbole de la corruption, et pillent également plusieurs magasins. Auparavant considéré comme « la Suisse du Moyen-Orient », le Liban est aujourd’hui gangréné par l’absence de changement.

Acculé par 9 années de guerre, le voisin syrien subit les contrecoups de la crise économique au Liban. Beaucoup de riches syriens avaient placé leur argent dans les banques libanaises. Le gel des avoirs, la pénurie du dollar et la limitation des importations font plonger la livre syrienne (LS) à un niveau record, aggravant le quotidien de toute une population. Avant la guerre civile syrienne, un dollar valait 50 LS. Durant le conflit, le coût de la vie a été multiplié par 10, la LS oscillait entre  500 et 1000 pour un dollar au gré des spéculations. Aujourd’hui, avec les répercussions de la crise libanaise, couplée à la fermeture des frontières en raison du Covid-19, le dollar a franchi le seuil des 2000 LS.

Cette hausse des prix accentue encore un peu plus la misère sociale de toute une population. Les habitants ont dû mal à se nourrir. Dans la banlieue de Homs, les habitants masquent difficilement leur désespoir « Aujourd’hui, on ne se nourrit plus que de pain et d’oignon ». D’autres plus véhéments, pointent du doigt les sanctions américaines qui empêchent le redressement du pays « Tant que les Américains n’auront pas eu ce qu’ils souhaitaient en Syrie, ils continueront à nous harceler ». Néanmoins, cette crise est pluridimensionnelle.

La famille Assad entend sanctuariser ses acquis en promouvant une « réconciliation nationale », quitte à s’opposer à ses proches. En effet, dernièrement un contentieux familial a opposé Rami Makhlouf (cousin germain du Président syrien et principal fortune du pays) à Bachar Al-Assad. Cette secousse au sommet de l’État, suivi du limogeage du Premier ministre Imad Khamis a aggravé la situation politique[5]. Pour calmer les esprits et dans une logique de refonte de la société et de légitimation du pouvoir, Damas souhaite lutter contre la corruption. Cependant, le processus de reconstruction se retrouve paralysé par le durcissement des nouvelles sanctions américaines.

Loi « César » (Caesar Syria Civilian Protection Act): nouvelles sanctions américaines

Depuis 1979, les Etats-Unis ont placé la Syrie sur la liste des pays soutenant le terrorisme. Parallèlement, au gré des rebondissements régionaux, Washington impose des sanctions financières à des hommes d’affaires syriens. Barack Obama avait justifié l’emploi des sanctions « silver bullet » par la nécessité d’un changement sans l’utilisation de la force armée. Ainsi, les sanctions doivent contraindre un pays donné à entreprendre des réformes allant dans le sens des intérêts américains.

Depuis le début du conflit, l’administration américaine fait pression afin que Bachar Al-soit évincé du pouvoir et ainsi, casser « l’axe de la résistance » allant de Téhéran à Beyrouth. Cette alliance hétérogène entrave les plans de Washington et de ses alliés saoudiens et israéliens. De surcroît, dans un agenda politique bien précis, les pressions américaines visent également à enclencher le début des négociations de paix entre la Syrie et Israël. Ces sanctions sont là pour rappeler à l’administration syrienne le poids omnipotent des Etats-Unis.

Dans les faits, cette nouvelle série de sanctions doit entrer en vigueur le 17 juin 2020, après avoir été adoptée par le Sénat et le Congrès[6]. Elle vise à empêcher drastiquement les investissements étrangers en Syrie. Tous les pays qui entretiennent des relations commerciales seront pénalisés. Ceci aura un impact sur les entreprises libanaises, rendant le Liban davantage vulnérable économiquement. Cette loi, qui touche à tous les domaines, va asphyxier l’économie syrienne. Or une fois de plus, c’est le peuple syrien qui va en faire les frais. De ce fait, l’ambassadeur syrien à l’ONU Bachar Jaafari accuse l’Occident de « terrorisme économique »[7].

Le Proche-Orient constitue un immense nœud gordien. Tous les évènements sont liés. La situation au Liban et en Syrie doit être étudiée et comprise dans un ensemble plus large. Les contestations sociales sont la conséquence d’une crise économique, elle-même entretenue et accentuée par le régime des sanctions. Ces dernières répondent à une logique de sape de l’influence iranienne au Levant… au détriment des simples citoyens.


[1] Elisabeth Picard, « Liban-Syrie intimes étrangers : un siècle d’interactions sociopolitiques », Actes Sud, 2016

[2] http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20200607-liban-d%C3%A9bordements-beyrouth-manifestation-anti-syst%C3%A8me

[3] https://www.lefigaro.fr/international/syrie-la-fronde-druze-repart-dans-le-sud-20200611

[4] https://www.france24.com/fr/20200613-liban-manifestation-naufrage-economique-gouvernement-promesse-enrayer-depreciation

[5] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/en-syrie-assad-change-de-premier-ministre-20200611

[6] https://orientxxi.info/magazine/loi-cesar-les-dilemmes-des-sanctions-contre-la-syrie,3961

[7] https://lemonde-arabe.fr/01/05/2019/pour-lambassadeur-de-syrie-a-lonu-loccident-pratique-un-terrorisme-economique/

Les « alliés » arabes d’Israël

Esseulé à sa création en 1948, l’État d’Israël a depuis réussi à briser son isolement au prix de nombreuses tentatives de rapprochement et de négociations avec certains gouvernements arabes. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la Palestine représentait la cause fédératrice pour le monde arabe. Or, aujourd’hui cette cause est devenue secondaire si ce n’est encombrante pour les dirigeants de la région. L’abandon de cette lutte fait les beaux jours d’Israël.

La politique de l’État hébreu consiste à étendre la pacification de son entourage en accentuant la menace iranienne. Aidée et soutenue systématiquement par l’administration américaine, Israël a réussi à rendre possible ce qui ne l’était pas : la paix avec ses voisins arabes.

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Une normalisation officielle :

L’incapacité militaire des États arabes à vaincre Israël lors des différentes guerres poussa certains pays acculés à signer des accords de paix.

En effet, les nombreux conflits opposant l’État hébreu à l’Égypte (1948, 1956, 1967 et 1973) ont mis en exergue l’infériorité chronique des armées arabes face à la supériorité israélienne, aidée par l’Occident. Le secteur économique égyptien n’arrivait plus à pallier le déficit des dépenses militaires. Après la mort de Gamal Abdel Nasser, leader arabe charismatique et fer de lance de la lutte contre Israël, l’Égypte se rapproche d’Israël en contrepartie d’une aide économique américaine. Les accords de paix sont signés à Camp David en 1979 par le Général Anouar Al Sadate. Conspué par la rue arabe, le Président égyptien est assassiné en 1981.

Suite à la pacification des relations avec l’État d’Israël, l’Égypte est mise au ban de la Ligue arabe pour trahison envers la cause palestinienne jusqu’en 1990.

La Jordanie est le second État à signer la paix avec l’État d’Israël en 1994. Pourtant, plus de la moitié de la population jordanienne est d’origine palestinienne. Les nombreux conflits avec Israël ont fait fuir des centaines de milliers de familles vers la Jordanie, le Liban et la Syrie. Or, engluée dans une crise économique et ne pouvant faire face à la puissance israélienne, le roi de Jordanie Hussein signe un accord de paix avec Israël en échange d’une aide économique américaine. À l’instar de l’Égypte, le pays est suspendu de la Ligue arabe.

Ignorée du grand public, la Mauritanie a reconnu Israël en 1999. Les Etats-Unis ont accéléré ce processus par le biais de pressions économiques. Néanmoins, les relations avec Israël demeurent compliquées et irrégulières en raison de la question palestinienne.

La pacification avec l’État hébreu ne se fait jamais sans contrepartie. Les Etats-Unis usent de la « diplomatie du chéquier » pour convaincre les chancelleries arabes d’abandonner la lutte contre Israël et pour acquérir une stabilité économique. Aujourd’hui, cette pacification se mue en un partenariat stratégique, notamment pour l’achat de gaz israélien. Cependant, l’abandon de la cause palestinienne par les chancelleries arabes n’est pas au goût de la rue qui elle, continue de clamer son attachement pour la Palestine.

De moins en moins officieuse :

« L’ennemi de mon ennemi est mon ami », cette théorie schmitienne résume à elle seule la politique des monarchies du Golfe qui n’hésitent pas à se rapprocher de plus en plus ouvertement d’Israël pour s’opposer à l’Iran et ses alliés dans la région.

En effet, les monarchies sunnites du Golfe se focalisent sur l’ennemi iranien au détriment de la cause palestinienne. Cette division au sein du monde musulman fait le jeu d’Israël. L’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis, le Koweït et Bahreïn font front commun avec Israël pour stopper l’influence iranienne au Moyen-Orient. De fait, les rencontres entre dirigeants politiques et militaires sont de plus en plus régulières. Une collaboration étroite s’instaure dans la lutte contre le cyber-terrorisme, dans la formation des services de renseignement et d’espionnage ainsi que la fourniture par Israël d’une aide logistique à l’Arabie saoudite dans sa guerre contre le Yémen.

Dernièrement, un haut dignitaire religieux saoudien s’est rendu au camp d’Auschwitz. Visite hautement symbolique qui assoit davantage le rapprochement entre les deux pays[1]. Enfin, l’Arabie saoudite est sur le point d’accepter des ressortissants israéliens sur son territoire.

Cette alliance de circonstance est finalement une alliance qui s’inscrit dans la durée. Ce rapprochement avec l’État hébreu se fait au détriment de la cause palestinienne et ce, en dépit des discours des dirigeants arabes en faveur de la Palestine.

En devenir :

Le sultanat d’Oman a toujours été apprécié pour sa neutralité diplomatique et pour son rôle de médiateur dans la résolution des conflits régionaux. En octobre 2018, le sultan Qabus Ibn Saïd reçoit en grande pompe le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu, prélude à une normalisation des relations bilatérales. La vision israélienne du Moyen-Orient trouve de plus en plus d’écho même au delà des chancelleries arabes qui ne considèrent pas l’Iran comme un ennemi héréditaire. De plus, les partenariats dans les secteurs des hautes technologies des renseignements, du traitement de l’eau, de la sécurité, de l’énergie solaire voire de la santé rendent la diplomatie de Tel-Aviv attractives et efficaces auprès des gouvernements arabes.

Dernièrement le chef d’État soudanais, Abdel Fattah al-Burhane a rencontré Benyamin Netanyahu en Ouganda[2]. Conscient des difficultés économiques internes, le Président soudanais tente un rapprochement avec Israël afin d’avoir les bonnes grâces des Etats-Unis. En effet par le jeu des sanctions économiques, Washington peut plonger un pays dans une crise économique et sociale, cause d’une colère populaire contre ses propres dirigeants. De ce fait, l’administration américaine use de cette « silver bullet » (nom donné par l’administration Obama pour l’usage des sanctions) comme levier diplomatique. En se rapprochant d’Israël, le Soudan espère mettre fin aux sanctions économiques américaines et sortir de la liste des États terroristes.

De son côté, le Maroc entretient de très bonnes relations avec les Etats-Unis, ce qui ne l’empêche pas de ne pas reconnaître (encore) officiellement l’État d’Israël. Or, depuis plusieurs années des rencontres secrètes ont lieu entre les chefs de la diplomatie marocaine et israélienne. Récemment selon Middle East Eye[3], un accord tripartite est sur le point de voir le jour. En faisant pression au sein des cercles de pouvoir et de décision américains, Israël souhaite que le Sahara occidental soit reconnu par les Etats-Unis comme une province marocaine et non comme une région quasi-autonome. En contrepartie de quoi, le Maroc devra normaliser ses relations avec Israël. Toujours selon Middle East Eye, le ministre des affaires étrangères du Maroc a rappelé en ces termes : « Le Sahara reste la première cause du Maroc et non la Palestine ».

La normalisation des relations avec l’État hébreu fait l’objet d’un chantage diplomatique, économique voire territorial.

Impensable :

Malgré les tentatives américano-israéliennes de dislocation du Moyen-Orient  par l’entremise de stratégie de tensions, d’opérations clandestines, de guerres de changement de régime et de prédations économiques, plusieurs États arabes bannissent tout rapprochement avec l’État hébreu.

L’administration israélienne a en effet planifié la refonte du Moyen-Orient par le biais du « Plan Yinon »[4]. Datant de 1982, ce plan prévoyait le remodelage du Moyen-Orient en plusieurs mini-États antagonistes. Tour à tour, le Liban, l’Irak puis la Syrie subissaient ce projet de division interne de la société. Durant la guerre civile libanaise de 1975 à 1990, Israël a tenté d’influer sur le cours des évènements en semant la division communautaire au Liban. Malgré les contacts secrets avec certains partis libanais, un rapprochement avec l’État hébreu est impensable tant l’influence du Hezbollah, parti pro-iranien et ardent défenseur de l’identité libanaise, est omniprésente.

L’Irak et la Syrie, deux États profondément attachés au nationalisme arabe, ont subi plusieurs ingérences israéliennes et interventions militaires américaines visant à fragiliser l’économie et à diviser la société. Aujourd’hui, force est d’admettre que le Moyen-Orient est plongé dans un manichéisme. D’un côté, il y a les pays s’alignant sur la politique israélienne, de l’autre il y a les pays proches de l’Iran, à l’instar de la Syrie, de l’Irak et du Liban par le biais du Hezbollah.

Au Maghreb, l’Algérie et la Tunisie refusent catégoriquement tout rapprochement avec l’État d’Israël. Or, il semble bien que la stratégie israélienne porte ses fruits à long terme. Les pressions américaines économiques, diplomatiques voire militaires obligent les États ennemis d’Israël à revoir leurs agendas politiques quitte à abandonner leur idéal panarabe.

Sur 22 pays arabes, Israël entretient aujourd’hui des relations plus ou moins officielles avec 11 d’entre eux. La moitié restante est composée d’États déliquescents et exsangues économiquement en raison des conflits régionaux, des crises économiques et de l’immobilisme de leurs dirigeants.


[1] https://fr.timesofisrael.com/un-haut-dignitaire-religieux-saoudien-se-rend-a-auschwitz/

[2] https://www.jeuneafrique.com/mag/893434/politique/les-dessous-du-rapprochement-entre-israel-et-le-soudan/

[3] https://www.middleeasteye.net/fr/en-bref/comment-netanyahou-pousse-trump-reconnaitre-la-souverainete-du-maroc-sur-le-sahara   

[4] https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2007-2-page-149.htm

Les Etats-Unis et le pétrole : une longue histoire d’amour

En Octobre 2019, des blindés américains ont été envoyés dans le Nord-Est de la Syrie afin de sécuriser les puits de pétrole. Dans son style brutal et transparent, le Président Donald Trump l’a confirmé sans équivoque « We’re keeping the oil in Syria »[1].

Cette relation passionnelle entre la première puissance mondiale et l’or noir est bien antérieure à l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. Le pétrole est une matière première indispensable pour l’économie d’un pays. Pourtant selon les récentes estimations, les Etats-Unis ont plus exporté du pétrole qu’ils n’en ont importé et sont devenus les premiers producteurs, en raison du forage et de l’abondance du gaz de schiste. La dépendance au pétrole du Moyen-Orient s’en trouve donc réduite.

Or, 47,7% des réserves prouvées de pétrole se situent dans cette zone[2]. Compte tenu de l’importance du pétrole dans l’économie mondiale, le Moyen-Orient reste indispensable pour l’approvisionnement énergétique des grandes puissances.

Retour sur une histoire sans ambiguïté entre l’administration américaine et l’or noir au Moyen-Orient.

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Ruée vers l’or noir :

Les Etats-Unis s’intéressent au Moyen-Orient et ce, depuis la découverte des gisements de pétrole dans les années 1920. Des équipes sont envoyées sur place pour l’exploration, l’étude du potentiel pétrolier et gazier et afin de concurrencer les compagnies européennes. Or, ces dernières se désintéressent du désert saoudien. C’est à cette époque, qu’une petite compagnie américaine débute l’exploitation des gisements pétroliers de Hassa à l’est du pays.

Soucieux de leur approvisionnement en pétrole, les Américains nouent des relations de plus en plus régulières avec le régime saoudien. En 1933, l’Arabie saoudite accorde des concessions pétrolières à la Standard Oil Company of California. Dès 1944, ils signent un consortium pour l’exploitation exclusive de l’or noir du royaume, c’est la naissance de la fameuse Aramco (Arabian American Oil Company).

Consciente de sa supériorité technologique et militaire, l’administration américaine offre ses services pour le forage et le pompage des zones pétrolifères au Moyen-Orient en échange d’une protection militaire en cas de conflit. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les jeunes monarchies du Golfe s’empressent de se rapprocher des Etats-Unis pour ainsi asseoir leurs indépendances.

À l’opposé, d’autres pays de la région cherchent à jouir pleinement de leurs ressources. C’est le cas de l’Iran, avec le Premier ministre Mohammed Mossadegh qui nationalise le pétrole en 1951. Suite à cette démarche, il est démis de ses fonctions par un coup d’État ourdi par les services secrets britanniques et américains en 1953. Cet événement a des répercussions à l’échelle régionale. Dans les années 60-70, Saddam Hussein en Irak, Hafez Al-Assad en Syrie et Mouammar Kadhafi en Libye nationalisent des pans entiers de leur économie au détriment des compagnies occidentales.

Le pétrole, prétexte d’ingérence économique :

  • En Irak :

Malgré le soutien sans faille de l’Occident et des monarchies du Golfe, l’Irak sort ruiné de sa guerre contre l’Iran (1980-1988). Sa dette extérieure est considérable, les infrastructures pétrolières sont en partie détruites et sa production ne lui permet pas d’avoir des revenus suffisants. De plus, en augmentant conjointement leur production, certains pays de l’OPEP (l’Organisation des pays exportateurs de pétrole) en particulier l’Arabie saoudite, le Koweït et les Émirats arabes unis, , font chuter le prix du baril ce qui accentue les difficultés économiques du pays.

De ce fait, l’Irak poussée par un impératif économique vital, lorgne sur le Koweït qui faisait partie de son territoire à l’époque ottomane[3]. Ce n’est pas la première fois que des dirigeants irakiens ont voulu récupérer cette région, ayant un accès direct à la mer et riche en hydrocarbures.

Selon certaines sources, les Américains donnent l’aval à Saddam Hussein pour envahir le Koweït[4] en 1990. Or, une fois les troupes irakiennes présentes sur place, une coalition menée par les Etats-Unis rassemble plus de 940 000 hommes de 34 pays, dont 535 000 Américains[5]. C’est une défaite retentissante pour l’armée de Saddam Hussein. Les bombardements de la coalition ont ciblé principalement les infrastructures économiques et pétrolières du pays.

Après la guerre, l’ONU sous la pression des Etats-Unis décrète un embargo total sur le pétrole irakien. Le pays est littéralement exsangue. Les sanctions appauvrissent la population locale et obligent plusieurs milliers de familles à fuir le pays. La décennie 90 est catastrophique d’un point de vue humanitaire. Environ 1 million de personnes sont mortes en raison de la dureté des sanctions. De surcroît, les difficultés économiques plongent le pays dans un repli communautaire, entretenu par les officines de propagande américaine.

  • En Syrie :
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Dès le début du conflit en Syrie en 2011, les Etats-Unis et l’Onu imposent des sanctions sur le pétrole syrien. Ce dernier représente environ ¼ des revenus du gouvernement de Damas. À l’échelle mondiale, la production pétrolière syrienne est modeste mais elle permet au pays de subvenir à ses propres besoins.

De plus, la Syrie se trouve impliquée dans différents projets régionaux de gazoducs. Dès 2009, le Qatar propose via les entreprises Qatar Petroleum et l’Américain d’Exxon-Mobile East Marketing Limited Company d’acheminer du gaz vers l’Europe en passant par l’Arabie saoudite, la Jordanie et la Syrie. Ce projet n’est pas accepté par Damas, en raison de ses affinités avec la Russie. En effet, si ce projet avait été accepté, l’Europe aurait eu une alternative au gaz russe. Cependant, Bachar Al-Assad accepte le projet iranien de l’Islamic Gaz pipeline (IGP) en 2011[6]. Ce projet de gazoduc transite par l’Irak et la Syrie avant de desservir le marché européen. Les Monarchies du Golfe qui se sont vus refuser leur proposition, ont été les premiers financeurs et soutiens des djihadistes en Syrie dès 2011 avec l’aval des chancelleries occidentales et notamment américaines.

Le pétrole, prétexte d’intervention militaire

  • En Irak :

Suite aux attentas du World Trade Center du 11 septembre 2001, les États-Unis utilisent cet événement à des fins de politique extérieure au Moyen-Orient. La guerre contre le terrorisme est un moyen durable de s’ingérer dans la région. En effet, en accusant fallacieusement l’Irak de détenir des armes de destruction massive et de soutenir les terroristes d’Al Qaeda, l’armée américaine envahit unilatéralement l’Irak en 2003. 

Officieusement, l’intervention militaire américaine est dictée par un impératif, celui de sécuriser son approvisionnement en pétrole. En effet, à cette époque l’Irak est le 4ème producteur de la planète. Les troupes américaines sont envoyées dans le Nord du pays, dans la région de Kirkouk, territoire où se trouve la majeure partie des réserves de pétrole d’Irak. En mettant la main sur les hydrocarbures, les Etats-Unis mettent automatiquement sous tutelle un pays dépendant de ses exportations pétrolières.

  • En Syrie :

Officiellement, la présence de forces spéciales américaines et occidentales dans le Nord-Est du pays sert à aider et soutenir les forces démocratiques kurdes. Officieusement, c’est pour empêcher les forces du gouvernement syrien de sécuriser leurs puits de pétrole et de reconquérir la totalité de son territoire. À chaque fois que l’armée syrienne tente de se rapprocher des zones pétrolifères, la coalition, menée par les Américains, bombarde les positions syriennes.

« Nous n’avons pas besoin du pétrole du Moyen-Orient »[7] déclare Donald Trump dans son discours au lendemain des frappes iraniennes suite à l’assassinat du général Qassem Souleimani le 3 janvier 2020. Son pays aurait atteint l’indépendance énergétique. Malgré ses affirmations, les Etats-Unis sont toujours dépendants du pétrole du Moyen-Orient et ce, en raison des risques de pénurie de leur propre production sur le long terme.

La sécurisation des puits de pétrole en Syrie, en Irak et en Arabie saoudite a un double objectif politique et énergétique. En prenant possession des ressources pétrolières d’un pays, ils peuvent à terme le contraindre à revoir sa politique régionale et à adopter une posture plus conciliante à l’égard des Etats-Unis.  


[1] https://abcnews.go.com/Politics/keeping-oil-syria-trump-considered-war-crime/story?id=66589757

[2] https://www.connaissancedesenergies.org/fiche-pedagogique/reserves-de-petrole-dans-le-monde

[3] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Revendications-irakiennes-sur-le.html

[4] Robert Fisk, « La grande guerre pour la civilisation, l’Occident à la conquête du Moyen-Orient (1979-2005) », La Découverte, 2005

[5] https://www.monde-diplomatique.fr/mav/120/A/46973

[6] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/04/12/les-pipelines-et-les-gazoducs-sont-ils-a-l-origine-de-la-guerre-en-syrie-comme-l-affirme-jean-luc-melenchon_5110147_4355770.html

[7] https://www.rtbf.be/info/economie/detail_les-etats-unis-n-ont-ils-vraiment-plus-besoin-du-petrole-du-moyen-orient?id=10403497

Disparition de 3 humanitaires français et de leur collaborateur irakien à Bagdad.

Depuis maintenant plus de 2 semaines, l’association SOS Chrétiens d’Orient n’a aucune nouvelle de ses 3 chefs de missions et de leur collaborateur irakien disparus à Bagdad. Créée en 2013 suite au dépècement des populations chrétiennes d’Irak et de Syrie, cet organisme fournit une aide matérielle, médicale, éducative et psychologique aux Chrétiens opprimés, meurtris et souvent délaissés par les autorités locales.

Ignorée du grand public et plus ou moins abandonnée par la communauté internationale, la communauté chrétienne orientale n’a de cesse de subir les affres d’une radicalisation islamiste sur place. Face à cette menace, la plupart fuit vers l’Europe, l’Amérique voire l’Australie. Quant aux autres, désemparés et persécutés pour leur foi, faute de moyens ou animés par une farouche conviction, ils continuent de vouloir vivre sur la terre de leurs ancêtres.

L’association tente d’apporter un soutien moral et matériel aux populations restantes afin qu’elles redeviennent autonomes économiquement. Or, les équipes humanitaires dans les zones à risque sont souvent la cible de plusieurs groupes armés. Les enlèvements sont souvent suivis d’une demande de rançon pour faire pression sur les autorités occidentales, jugées responsables du chaos régional.

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Contexte d’un probable enlèvement :

« La disparition » des membres de l’association a eu lieu à Bagdad le lundi 20 janvier 2020 non loin de l’ambassade de France. Normalement, l’organisme travaille uniquement avec les autorités du Kurdistan à Erbil. Les minorités chrétiennes ont en effet trouvé refuge en territoire kurde. Cependant, leur présence à Bagdad était uniquement d’ordre administratif. Il fallait s’enregistrer auprès des autorités irakiennes de Bagdad afin de débuter un projet financé par l’association.

L’Irak n’a jamais été un pays sûr pour un occidental. Depuis les années 80, le pays est en guerre. Pour l’Irakien, l’occidental est perçu automatiquement comme un potentiel ennemi, allié d’Israël et des États-Unis. L’Occident est de fait assimilé à un ensemble politique homogène.

Depuis l’assassinat du général iranien Qassem Souleimani le 3 janvier 2020 par un drone américain, la région est en ébullition. Les partisans de ce dernier promettent des représailles contre les intérêts occidentaux dans la région. Il est fort probable que les équipes de SOS Chrétiens d’Orient aient été enlevées par une milice chiite. L’éventuel enlèvement serait dicté par une volonté de pression sur les autorités occidentales pour cesser leurs ingérences en Irak. Dans le cas échéant, ceci serait plus souhaitable que si celui-ci avait été perpétré par Daesh, organisation terroriste pratiquant des exécutions sommaires. Dernièrement, des foules monstres se sont réunies à Bagdad pour demander le départ des forces américaines du pays.

En s’alignant automatiquement sur la politique américaine, la France met en péril son indépendance diplomatique et la sécurité de ses concitoyens travaillant sur place.

Pourquoi un tel silence ?

Depuis le 24 janvier 2020, date du communiqué officiel de l’association, aucune information supplémentaire n’a été dévoilée.

Selon le Quai d’Orsay, les membres de l’association ont disparu et n’ont pas été officiellement enlevés. Il est vrai qu’à ce jour, aucun groupe armé n’ait revendiqué l’enlèvement. Le directeur général de l’organisation, Benjamin Blanchard, indique cependant que « les autorités françaises et irakiennes se coordonnent pour retrouver leurs traces ».

Lors des prises d’otages, le gouvernement français utilise différents leviers afin de négocier avec les ravisseurs. Il est donc très probable que les renseignements français soient en étroite collaboration avec les renseignements irakiens pour mener à bien l’enquête et retrouver les ressortissants français. Dans certains cas, il est préférable que le gouvernement ne communique pas sur l’évolution des négociations. Cela se déroule discrètement afin d’éviter une médiatisation des groupes terroristes et pour préserver la sécurité des humanitaires.

De son côté, la presse n’a que faiblement relayé l’information. Elle a profité de cet évènement pour reprocher à l’association ses soutiens politiques et non pour relater la disparition tragique de 3 humanitaires français et de leur collègue irakien. En effet, les principaux médias mettent en avant les liens de l’organisation avec des milieux « d’extrême droite » et sa soi-disant lecture confessionnelle du conflit au Proche-Orient, visant à opposer Chrétiens et Musulmans.

Force est de constater que la défense de la cause chrétienne est principalement l’apanage d’un électorat de droite. On se rappelle en 2014, lors de la chute de la ville irakienne de Mossoul et de l’exil de milliers de famille chrétienne, les sympathisants de droite arboraient fièrement le ن sur les réseaux sociaux (les djihadistes utilisaient ن=noun, 25ème lettre de l’alphabet arabe, signifiant nazaréen pour persécuter les Chrétiens)

Mettre en exergue les affinités politiques, comme le font les journalistes, revient à politiser ce problème et à rendre dérisoire le sort des communautés chrétiennes auprès d’une partie de la société. Tout commentaire concernant le positionnement de l’association est hors-sujet et aberrant à l’heure actuelle.

Questionnement sur l’humanitaire en zone à risque :

Au Moyen-Orient, l’aide humanitaire est souvent perçue comme le bras social des interventions militaires. Les organisations internationales, sous couvert de démocratisation de la société, servent souvent les intérêts des puissances occidentales. En effet, l’interventionnisme humanitaire se pare de toutes les vertus sociales et humaines. Des bombes et des ONG simultanément pour remettre un pays « déviant » dans le droit chemin. Plus il y a d’interventions militaires, plus les organisations non gouvernementales prolifèrent. Ne sont-ils pas finalement les maillons d’une seule et même chaîne ?

Les réseaux humanitaires américains à l’instar des réseaux Soros ou Canvas, n’ont de non gouvernementales que le nom. Ils participent activement à la mise en place d’un agenda bien précis. Ils forment et imposent des politiques sociales en connivence avec leurs bailleurs institutionnels. Ces multinationales de l’humanitaire s’arrogent le droit d’ingérence et jouissent de tous les avantages que leur statut leur confère.

L’association SOS Chrétiens d’Orient n’est pas un mastodonte de l’humanitaire. Cette structure tente tant bien que mal de former un pont entre Orient et Occident sous le prisme de la religion. Au Moyen-Orient, la religion est omniprésente et représente un marqueur communautaire fort. De fait, chefs de missions et bénévoles présents sur le terrain participent activement à la liturgie locale.

 Elle apporte une aide aux populations majoritairement chrétiennes sans ingérence dans la politique du pays hôte. Les chefs de missions sont préalablement formés aux nombreux risques qu’ils encourent dans des pays tels que l’Irak ou la Syrie. De plus, ils connaissent parfaitement la géopolitique régionale. Dans les pays du Proche et Moyen-Orient, il est souhaitable d’épouser les coutumes locales (codes vestimentaires et linguistiques) pour éviter tout soupçon d’espionnage.

En effet, dans une région en guerre, tout occidental sera perçu comme un éventuel ennemi.

Aujourd’hui, l’aide humanitaire, justement décriée et calomniée pour ses connivences politiques est en pleine mutation pour faire respecter ses principes initiaux : humanité, neutralité, impartialité et indépendance.   

Bibliographie :

« Le deal du siècle »: Arrangement entre les États-Unis et Israël au détriment une fois de plus des Palestiniens

Une fois n’est pas coutume, les administrations américaine et israélienne ont affirmé leurs liens fraternels. Méconnu en Occident, « cet accord du siècle », « ce plan de paix » pour le Moyen-Orient divulgué par Donald Trump et son gendre Jared Kushner le 28 janvier 2020, offre au Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu le droit de continuer légalement la colonisation sans aucune contrepartie.

Les Palestiniens, évincés de cet accord, se sentent humiliés voire insultés et demeurent les laissés pour compte dans ce conflit inique.

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Un dénouement prévisible :

Depuis 2 ans, les médias arabes et régionaux parlent du fameux « accord du siècle » (safaqat el qourn en arabe). L’annonce faite le 28 janvier dernier, n’est donc pas une surprise pour les habitants de la région. Ils attendaient tout juste son officialisation pour exprimer leur refus et montrer leur désarroi face au marchandage et au grignotage de l’État palestinien. Régulièrement, Israël bafoue le droit des Palestiniens en grappillant bout de terrain par bout de terrain et en hébraïsant chaque localité conquise.

Depuis 70 ans et bien que souvent accusé de non-respect des droits de l’homme, l’État hébreu jouit d’une impunité face au droit international et ce, en raison de la protection américaine systématique.

Le monde observe impuissant, si ce n’est indifférent  la négation du fait palestinien. Telle une épine dans le pied, la cause palestinienne devient utopique pour l’opinion internationale et dérangeante pour les voisins arabes.

La banalisation des exactions et des nombreux crimes ne fait plus la une. De surcroît, la nouvelle stratégie israélienne est de taxer d’antisémitisme tout État ou personne critiquant la politique de l’État hébreu.

Légalisation de la colonisation, mais pas que…

« Ce plan de paix » à sens unique ne satisfait que la droite israélienne de Benyamin Netanyahu. Depuis novembre 2019, le congrès américain a voté une loi reconnaissant la légalité des colonies israélienne. Cet accord « de paix » entérine encore un peu plus la mainmise de l’idéologie sioniste sur la Palestine.

La Cisjordanie est de facto un territoire colonisable. À ce jour, 600 000 colons juifs y résident pour une population de 2,6 millions de Palestiniens. Les dirigeants israéliens ont annoncé la volonté d’atteindre le million de colons d’ici 10 ans. D’ailleurs, le Premier ministre de l’État hébreu lorgne sur la vallée du Jourdain, territoire stratégique riche en ressources hydrauliques. L’accaparement des eaux souterraines par les autorités israéliennes risque de provoquer de fortes tensions avec le voisin jordanien et avec les Palestiniens de la Cisjordanie. L’or bleu est au cœur de la géopolitique régionale.

En plus de devoir accepter l’implantation de nouvelles colonies en Cisjordanie, les Palestiniens doivent cesser toute action militaire. Le plan de « paix » prévoit une démilitarisation des territoires palestiniens (surtout dans la bande de Gaza) et une sécurité assurée exclusivement par l’autorité israélienne. En contrepartie Donald Trump promet  50 milliards de dollars d’investissement et deux futures zones industrielles dans le désert du Néguev.

Ce deal du siècle envisage également la construction d’un tunnel reliant la Cisjordanie à Gaza. Or, le déplacement des habitants palestiniens sera restreint dans l’espace et dans le temps.

De surcroît, le plan de l’administration américaine ne concerne pas uniquement le sort des Palestiniens, mais également celui des habitants du Golan syrien. Ce territoire, occupé militairement par Israël en 1967 et annexé en 1981, représente une véritable zone stratégique. En mars 2019, le Président Donald Trump signe un décret reconnaissant la souveraineté de l’État hébreu sur le plateau du Golan, faisant fi des résolutions de la communauté internationale qui n’a jamais reconnu cette annexion. Ce « deal du siècle » vient parachever cet état de fait.

En somme, l’administration américaine rend monnayable la cause palestinienne et ignore consciencieusement les aspirations légitimes du peuple palestinien.

Abou Dis pour les Palestiniens

Les habitants de la région postent à l’unisson sur les réseaux sociaux le mythique morceau de la chanteuse libanaise Fayrouz « Al Qods lana » (Jérusalem est à nous)[1]. Or, cette nostalgie est consubstantielle avec ce sentiment d’abandon, de désarroi face au marchandage de la ville sainte. En effet, après avoir déplacé l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem en décembre 2017, la récente annonce de Donald Trump confirme un peu plus l’empiètement israélien sur le sort des Palestiniens.

Jérusalem est plus qu’une ville pour les Arabes, elle dépasse de loin la simple notion de capitale d’un État. Elle représente le mythe de la ville sainte parfaite, mille fois conquise mais toujours vivante et resplendissante. Musulmans, Chrétiens et Juifs la sacralisent. Troisième ville sainte de l’Islam avec la présence de la mosquée Al Aqsa, Jérusalem est également sacrée pour les Chrétiens du monde entier avec le tombeau du Christ (le Saint Sépulcre). Les Juifs, quant à eux, la vénèrent pour le mur des lamentations, ancienne façade du temple d’Hérode du Ier siècle.

Malgré les dires du Président américain, la capitale du futur État palestinien ne sera pas Jérusalem-Est, mais Abou Dis. Cette dernière est une petite bourgade de 11 000 habitants, située à l’est de Jérusalem. Encore une aberration et une humiliation pour les habitants qui seront de plus en plus éloignés de la ville sainte. En effet, les Arabes chrétiens et musulmans se liguent contre cet opprobre. Les Palestiniens refusent donc à l’unisson le sort qu’il leur est promis.

L’effritement d’une solidarité de façade

La Palestine est un sujet consensuel pour la rue arabe. Cependant, les dirigeants des principaux pays de la région la délaissent petit à petit pour rejoindre une alliance de plus en plus officielle avec les Etats-Unis et Israël contre l’Iran.

Initialement, l’approbation tacite des autorités du Golfe et de l’Égypte est perçue comme une trahison. Seuls, les dirigeants libanais, syriens, irakiens, yéménites, algériens et tunisiens ont condamné ouvertement ce plan de paix.

La Palestine reste populaire et certains dirigeants régionaux l’ont bien compris. Pour des raisons électorales évidentes, avoir le « passeport palestinien » permet de s’assurer un soutien de poids. Pour les populations locales, y compris chez les non-arabes (Turcs et Iraniens), la Palestine représente cette cause fédératrice aconfessionnelle. En dépit de discours partisans et de manifestations dans plusieurs villes contre ce fameux « deal du siècle », l’abattement prédomine chez les habitants de la région.

Dans les faits, ce plan de paix signe la fin d’un espoir et ne résout aucunement le conflit israélo-palestinien. Contre toute attente, réunie au Caire le 1 février 2020, la Ligue arabe dénonce un projet injuste ne respectant pas le droit des Palestiniens. Impuissant, Mahmoud Abbas, chef de l’autorité palestinienne rompt toutes les relations avec Israël et les Etats-Unis.

La perte de la Palestine obligerait le monde arabe à se réinventer. En déliquescence, il est plus que jamais soumis aux calculs des grandes puissances et aux turpitudes de ses propres dirigeants.  

Bibliographie :


[1] https://www.youtube.com/watch?v=lYKnQ9814T8

Non, la guerre entre l’Iran et les États-Unis n’aura pas lieu !

La guerre fait vendre!

Au lendemain de l’assassinat du général iranien Qassem Souleimani le 3 janvier 2020 par les Américains, le monde s’alarme sur les potentielles conséquences de cet acte. Dans son ensemble, la presse internationale évoque les risques de sombrer « vers une troisième guerre mondiale ». Les titres racoleurs et sommaires alimentent une certaine psychose de l’opinion internationale. Les réseaux sociaux ont également servi de baromètre de la peur et de l’angoisse mondialisée.

Il ne s’agit pas ici de minimiser l’impact de l’assassinat, mais plutôt de nuancer ses répercussions. Il est primordial de ne pas tomber dans un discours émotionnel et hâtif. La guerre n’aura pas lieu et ce pour diverses raisons.

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Trump ne veut pas la guerre !

Quoiqu’en dise la plupart des experts et journalistes, Donald Trump ne veut pas la guerre.

Avec son style brute, le Président américain est prévisible et transparent car il dit ce qu’il pense. Tout au long de sa campagne présidentielle, il a martelé qu’il voulait rapatrier les troupes américaines présentes dans la région. Partisan d’un isolationnisme, Trump veut se focaliser majoritairement sur les affaires internes. Il sait pertinemment qu’une énième intervention au Moyen-Orient le rendrait impopulaire auprès de ses électeurs et de  l’opinion internationale. Sa politique est dans le prolongement de la politique de son prédécesseur Barack Obama. Il accentue le virage asiatique pour tenter de contenir l’influence chinoise en mer de Chine. Le Moyen-Orient devient de fait un dossier secondaire pour l’administration américaine.

Donald Trump n’est pas le seul décisionnaire à la Maison Blanche. Il est soumis au poids et à l’influence omnipotente des différents lobbys de l’armement et des néoconservateurs, qui eux, souhaitent et militent pour une intervention américaine contre l’Iran et la Syrie. Cependant, Trump est réticent à l’idée d’envoyer des troupes au sol, il a même réduit les effectifs présents en Syrie et en Afghanistan.

L’assassinat du général iranien Qassem Souleimani répond à un impératif bien précis, d’ordre existentiel. En effet, en ciblant l’homme fort de la politique extérieure iranienne, Trump démontre que les Etats-Unis agissent à leur guise quand leurs intérêts sont en jeu.

Le message est lourd de signification. Malgré les annonces de désengagement, Trump envoie un signal fort à la région. En fragilisant un peu plus l’Iran, il rassure ses alliés israéliens et saoudiens.

L’Iran n’a pas les moyens de ses ambitions !

Bien qu’ennemi intime et invétéré des Etats-Unis, l’Iran ne peut s’investir dans une guerre qui causera vraisemblablement la chute de son régime.

Depuis la révolution islamique d’Iran en 1979, une série de sanctions américaines s’abat sur l’économie iranienne. Ces dernières prennent plusieurs formes : embargo sur les exportations et les importations à destination de l’Iran, pressions diplomatiques sur les partenaires occidentaux des Etats-Unis, doublées de sanctions financières pour qu’ils s’alignent sur la même politique, gel des avoirs des Iraniens travaillant à l’étranger… Téhéran est acculé, mais arrive tant bien que mal à atténuer la dureté des sanctions en se tournant vers des partenaires moins soucieux de plaire aux intérêts de Washington. C’est le cas notamment de la Russie et de la Chine.

Or, l’intensification des sanctions depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche en 2016, plonge l’Iran dans une crise économique sans précédent. Suivant la logique de « silver bullet » préconisée par l’administration Obama, les sanctions doivent permettre aux Etats-Unis de remplir leurs objectifs sans l’utilisation de la force armée. Cependant, la République islamique d’Iran s’est forgée une identité révolutionnaire, dissidente à l’aune des agissements occidentaux. Depuis 40 ans en effet, l’économie iranienne exsangue essaye de s’adapter aux multiples sanctions, en se réinventant et  en s’appuyant sur un réseau d’alliance plus ou moins fiable.

Pourtant, la politique étrangère iranienne très active au Moyen-Orient, marque le pas et ne semble plus avoir l’appui unanime de sa base populaire. Plusieurs manifestations locales ont eu lieu les mois derniers, critiquant les dépenses iraniennes en Irak, en Syrie et au Liban alors que le pays subit de plein fouet les nouvelles mesures restrictives imposées par la Maison Blanche.

Au lendemain de l’assassinat de Qassem Souleimani, l’Iran cristallise toutes les attentes et toutes les craintes. Nombreux sont les analystes et  journalistes à avoir misé sur un probable nouveau conflit au Moyen-Orient. Or, l’Iran conscient de ses difficultés, se cantonne plus à un rôle de perturbateur des intérêts américains dans la région.

L’art de la guerre « made in Trump »

Donald Trump a cassé les codes de la communication politique. Twitter est devenu son principal outil de communication. Il l’utilise quotidiennement et ce à des fins diplomatiques. Il alimente « la twittosphère » dans son style rustre et un tantinet enfantin. Dès lors, ses détracteurs mettent en exergue l’amateurisme et la dangerosité du Président américain.

Pourtant, il n’a de cesse de marteler qu’il ne veut pas de la guerre. En ancien magnat de l’immobilier, il veut faire des affaires. Tout est monnayable en relations internationales et il l’illustre à sa manière. En assassinant Qassem Souleimani, il anticipe une recrudescence des tensions qui va nécessairement mener à une surmilitarisation de la région, au profit de l’industrie américaine. De surcroît, un changement de régime en Iran serait une aubaine pour les intérêts économiques américains dans la région. Les récentes manifestations sont appuyés et soutenus par Washington et ce afin de fragiliser l’Iran et ses alliés.

Étonnamment, Donald Trump est un fin connaisseur de L’art de la guerre de Sun Tsu. Ce grand stratège chinois a théorisé l’art de la dissimulation. Pour Sun Tsu, la guerre ne se gagne pas sur le champ de bataille. Le secret de la victoire réside dans la connaissance de la situation et le fait de constamment tromper son ennemi sur ses intentions. Trump est un disciple de Sun Tsu, il brouille sans cesse les pistes. Un temps menaçant à l’égard de l’Iran lors d’un discours officiel, la même journée Trump se fait l’avocat de la paix sur Twitter. De ce fait, il alimente la confusion et sème le doute auprès de ses adversaires.

Finalement sa conception de la géopolitique se résume à un grand marché au sein duquel Donald Trump doit nouer des relations commerciales. Moqué, voire calomnié, le Président américain sait ce qu’il fait alors que tout le monde pense le contraire. Il le rappelle sans le dire, dans le monde des affaires il n’y pas d’alliés mais que des intérêts.

Récemment, en proposant « le deal du siècle » pour résoudre le contentieux israélo-palestinien, Donald Trump rend commercialisable l’improbable dénouement d’un conflit historique.

Bibliographie:

-Laferrère, Armand. « Trump, disciple de Sun Tzu »,Commentaire, vol. numéro 168, no. 4, 2019, pp. 829-836.

– https://www.lefigaro.fr/vox/monde/renaud-girard-la-politique-etrangere-de-trump-n-est-pas-en-rupture-avec-celle-d-obama-20200124

Lendemain de soirée pour le Liban ?

Depuis mi-octobre 2019, le Liban est secoué par un soulèvement sans précédent. Face à l’aporie du système, à la lenteur des réformes politiques et surtout face à une classe politique vieillissante et corrompue, un peuple hétérogène s’est réveillé. Enfin, les Libanais avaient trouvé un sujet consensuel. Un nouvel espoir pouvait les fédérer au delà de leurs appartenances confessionnelles et politiques.

Les prémisses d’une insurrection …

En Avril 2018, malgré les 11 milliards de prêts et de dons lors de la conférence du Cèdre à Paris pour aider l’économie libanaise, rien n’a vu le jour. Dépités, les Libanais cachaient difficilement leur désespoir « chou hal balad » (c’est quoi ce pays). Pourtant, le Liban faisait office d’exemple dans le monde arabe, stable dans son instabilité et instable dans sa stabilité. Le souvenir douloureux d’une guerre civile permettait tant bien que mal un relatif équilibre des forces politiques. Pourtant, le pays du Cèdre sombrait petit à petit dans un chaos qui ne disait pas son nom. Oui, le pays n’avait pas chaviré dans les affres d’un « printemps arabe » aux conséquences douteuses, mais, s’engluait dans une crise économique sans précédent.

L’arrivée massive de réfugiés syriens allait faire imploser un peu plus la caste dirigeante libanaise. Comment un petit pays de 5 millions d’habitants allait gérer l’afflux d’un million 500 mille réfugiés syriens ? Pays refuge, mais jusqu’à quand ? Une fois de plus la neutralité initiale laissa place à un manichéisme. L’instrumentalisation à des fins politiques était de mise. Pro ou anti Damas, telle était la question !

La nouvelle génération en fait les frais. Impossible d’être absorbés sur le marché du travail. Le chômage est galopant chez les jeunes diplômés. Pour la plupart d’entre eux, ils veulent tenter leur chance à l’étranger, notamment dans les pays du Golfe.

Sans oublier, l’accumulation des déchets au sein même de Beyrouth et des grands axes autoroutiers du pays. La Suisse du Moyen-Orient, « ce pays message » comme disait Jean Paul II, se muait bon an mal an en un parangon de précarités.

Précarité politique, gangrénée par un confessionnalisme omnipotent, le pays du Cèdre a quasiment autant de partis politiques que de confessions. Tous les partis sont présents dans le gouvernement. À vouloir plaire à tout le monde, on finit par ne plaire à personne…  

De surcroît, la vie au Liban n’est pas un long fleuve tranquille. Le folklore de la vie locale, ce bordel organisé, ces sourires, ces saveurs aux multiples odeurs laissent  place à des plaintes quotidiennes qui demeurent sans réponse. « On veut copier Paris ou Londres, mais on n’a ni eau ni électricité comme au Bengladesh ». Cette minorité visible qui festoie dans les lieux coûteux de la capitale ne saurait cacher cette majorité muette. Cette dernière a le mal des élites, elle meurt à petit feu mais se cache derrière ses leaders respectifs.

La vie est chère au Liban, tout se paye. Les premières commodités ne sont même pas assurées par l’État libanais. Le sentiment d’abattement est palpable. Ce Liban est un pays aux multiples fractures, où les inégalités sont abyssales.  

De plus, le Liban a toujours été la caisse de résonance du Moyen-Orient. Aujourd’hui plus que jamais, le Hezbollah est sorti grand vainqueur de la guerre en Syrie contre l’hydre djihadiste. Omnipotent et omniprésent au Liban, ce mouvement n’est pas vraiment en odeur de sainteté chez l’administration américaine et leurs supplétifs saoudiens et israéliens. Le parti chiite encaisse depuis plusieurs mois les contrecoups des sanctions économiques et c’est tout le pays qui en pâtit.

Spontanée …

Début Octobre 2019, le pays est ravagé par de nombreux incendies. Or, aucun canadair n’est opérationnel. Le pays est en ébullition. Il est sur le point de craquer et de se fissurer de toute part.

La taxe Whatsapp a fait déborder le vase. Le 17 octobre, suite à une loi controversée et injuste qui devait rentrer en vigueur à partir de 2020, le pays du Cèdre « s’est soulevé ». Des centaines de milliers de citoyens sont descendus dans les rues pour protester, pour libérer cette colère enfouie depuis de nombreuses années. L’instant d’une manifestation, d’une marche, le Libanais lambda revivait, renouait contact avec ses concitoyens. L’instant d’une soirée, le Libanais oubliait son appartenance religieuse. Aucun drapeau partisan, simplement le drapeau libanais accompagné de l’hymne nationale « koulouna llwatan » (nous sommes tous pour la nation). Cette colère soudaine a surpris tout le monde. Les Libanais, toutes confessions confondues, étaient dans la rue.

Des airs d’indépendance, un peuple retrouvant sa dignité, s’auto-régénérant face à l’atonie des élites. À croire qu’ils attendaient un prétexte pour se retrouver, pour réapprendre à se connaître, pour enfin faire poids ensemble contre la corruption et le mutisme des dirigeants. Sur les nombreuses pancartes, la sémantique est claire et précise : la fin du sectarisme politique, une volonté de laïcité « à l’orientale » et surtout la fin des partis traditionnels « kilon i3ani kilon » (tous ça veut dire tous).

Les Libanais l’ont une fois de plus montré, ils aiment se rassembler et surtout festoyer. Dans les rues, c’est un mélange de revendications erratiques, de danses et de chants. On pouvait entrevoir des dabkés géants, des scènes de liesse de Beyrouth à Tripoli en passant par Tyr et Nabatieh. Mais finalement, d’une région à une autre, les slogans divergent quelque peu de la demande initiale.

Récupérée de l’intérieur :

La récupération par des partis politiques n’aura pas tardé. Les 4 ministres des Forces libanaises ont démissionné dès le début des manifestations, pour finalement instrumentaliser une partie des revendications contre le Président Aoun et son parti le Courant patriotique libre (CPL). Dans certains fiefs chrétiens, les slogans invectivent uniquement Gebran Bassil (gendre du général Aoun et ministre des affaires étrangères). Certains de leurs partisans décident même de bloquer les principales routes du pays à l’aide de leurs voitures ou de plusieurs sit-in géants. L’économie du pays tourne au ralenti.

Somme toute, cette période de troubles accentue un peu plus les dissensions au sein de la classe politique libanaise. Les ex-partis du 14 mars (les Forces libanaises, le courant du futur et le parti socialiste progressiste) font corps avec les manifestants en essayant coûte que coûte de récupérer la grogne populaire. Alors que les partisans du 8 mars (le Hezbollah, le Courant patriotique libre et Amal) comprennent la colère tout en essayant de se poser en garant de la stabilité du pays.

Le 29 octobre dernier, l’ancien Premier ministre, Saad Hariri, a présenté sa démission. Pour les manifestants, il faut faire tomber le reste du système et former un gouvernement « d’experts et de technocrates ». Or, la formation du nouveau gouvernement par le Premier ministre Hassan Diab le 21 janvier 2020 ne satisfait pas toutes les parties prenantes. En effet pour les opposants, ce gouvernement est sous tutelle iranienne et syrienne. Dès lors, le pacifisme des premières heures laisse place à une grogne plus vindicative. Des affrontements éclatent avec les forces de l’ordre. Le nouveau gouvernement est d’emblée face à une impasse si l’opposition traditionnelle politique et les manifestants empêchent toute prise d’initiative de ce dernier.

Instrumentalisée de l’extérieur ?

Comme des airs de déjà vu ! Ceci rappelle grandement les débuts des « printemps arabes » en Égypte ou en Tunisie. Les tags sont similaires, le poing serré avec les mêmes pancartes et les mêmes inscriptions « thawra » (révolution)  et « horia » (liberté). À n’en pas douter, ce sont les mêmes techniques et méthodes employées durant la révolution du Cèdre en 2005, qui mit fin à l’occupation syrienne au Liban. La similitude ne trompe personne. Ils reprennent avec brio les codes de la révolution non violente et pacifique, théorisés par l’américain Gene Sharp. La fleur du manifestant contre le fusil du soldat, la symbolique est forte et touche profondément l’émotionnel. L’opinion internationale est sous le charme. Un peuple main dans la main pour s’affranchir d’un système à l’agonie.

Il est vain de penser qu’un soulèvement au Moyen-Orient ne sera récupéré de l’extérieur. Plusieurs puissances lorgnent sur le sort du Liban. Cette région est un immense noeud gordien dans laquelle tous les évènements de l’Irak, à l’Iran en passant par le Liban sont liés . Compte tenu des desseins de l’administration américaine, tous les moyens sont bons pour saper l’influence iranienne dans le monde arabe. Tout ce qui peut fragiliser le Hezbollah plaira automatiquement à l’axe Washington-Tel-Aviv-Riyad. Comme le signale au diapason la presse occidentale, les manifestants veulent en finir avec le système politique libanais et avec tous les partis que le composent. C’est donc, une aubaine pour les ennemis du Hezbollah, de voir le puissant parti chiite tiraillé au sein même de son propre pays. Aujourd’hui, les revendications légitimes initiales semblent être récupérées et instrumentalisées à des fins incertaines.

Bien malin, l’expert qui prophétisera l’avenir du Liban. Tous les scénarios, sont malheureusement envisageables au pays du Cèdre…

La Russie: Maître du jeu au Moyen-Orient ?

Au cours de la guerre froide, l’Union soviétique avait une politique arabe active. Après avoir reconnu l’État d’Israël en 1948, elle se rapproche des régimes nationalistes égyptien de Nasser puis syrien d’Hafez-al Assad. Sa politique était principalement basée sur la formation militaire et la vente d’armes pour contrebalancer la suprématie israélienne, elle-même soutenue par les Américains.

Depuis la chute du bloc communiste en 1991, la Russie se tient à l’écart des affaires orientales. Elle reste cantonnée à une neutralité de façade. Elle n’a ni les moyens, ni l’envie de s’ingérer dans une région à risque.

Il faut attendre l’arrivée de Vladimir Poutine au Kremlin en 2000 pour voir les prémisses d’une réelle stratégie régionale.  

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L’intervention en Syrie : Résurgence de la puissance russe

Depuis la fin du XVIIIème siècle, la Russie de l’impératrice Catherine II cherche un accès « aux mers chaudes ». C’est un impératif d’ordre militaire et commercial. En 1971, l’Union soviétique signe un accord avec la Syrie pour l’installation d’une base navale russe dans le port de Tartous. Cet accord parachève une politique longue de deux siècles.

L’intérêt pour la Syrie ne date donc pas des « printemps arabes ». Au temps de la guerre froide, Moscou fournissait matériels et formations à l’armée syrienne. De plus,la Russie était le premier partenaire commercial de Damas.

Avec l’arrivée de l’État islamique en Syrie en 2014 et la dislocation du pays, la Russie sort peu à peu de son silence. Vladimir Poutine décide finalement d’intervenir en Syrie en septembre 2015 pour lutter contre le terrorisme, éviter sa propagation à ses pays voisins (Caucase et Asie centrale), aider Bachar Al-Assad à reconquérir son territoire et sécuriser les installations portuaires russes à Tartous ainsi que la base aérienne de Hmeimim.  

L’intervention russe a permis à Bachar Al-Assad d’éliminer les différents bastions terroristes présents dans le pays. L’opération militaire a réduit une par une les poches « rebelles », afin de les regrouper dans une seule et même localité. Aujourd’hui, la majorité des terroristes se concentrent dans la ville d’Idlib.

Cette action militaire a remis la Russie sur le devant de la scène et a empêché le changement de régime en Syrie. En aidant son allié historique dans la région, Moscou a déjoué les plans des administrations occidentales à l’égard de Bachar Al-Assad. En effet, Vladimir Poutine est partisan d’un multilatéralisme et d’une entente plurielle pour faire contrepoids à l’unilatéralisme américain.

De surcroît en combattant l’hydre djihadiste, la Russie a été un acteur incontournable dans la défaite de Daesh et dans la protection des Chrétiens d’Orient en Syrie. Moscou est devenu l’élément majeur dans le règlement du conflit. Il est l’instigateur principal avec la Turquie et l’Iran des réunions politiques de Sotchi et d’Astana. De fait, la Russie endosse à la fois le rôle d’acteur, d’arbitre mais également celui de médiateur entre les différents partis. Son action s’inscrit dans la durée.

La Realpolitik russe : dialoguer avec tous les acteurs régionaux

La Russie entretient des contacts avec tous les pays de la région nonobstant les tensions politico-militaires. Vladimir Poutine est en lien permanent avec le président turc Recep Tayyip Erdogan pour le règlement du conflit en Syrie. Pourtant les deux pays s’opposent frontalement sur le terrain par milices interposées dans la ville d’Idlib. La Turquie finance et arme les terroristes de Hayat Tahrir Al-Cham alors que la Russie soutient militairement l’armée syrienne dans sa reconquête du territoire. De plus, une délégation kurde du Rojava est présente à Moscou tandis que la Turquie est intervenue militairement en Syrie pour combattre l’irrédentisme kurde.

Vladimir Poutine joue le rôle de médiateur dans cette zone géographique particulièrement stratégique. Il noue des relations cordiales avec l’Iran. Les deux pays sont alliés de circonstance dans la lutte contre la mouvance djihadiste en Syrie. Néanmoins, la Russie ne souhaite pas que l’Iran devienne une puissance régionale, ce qui pourrait la concurrencer. Ils ont des intérêts communs limités dans le temps. Cependant, l’antiaméricanisme des Iraniens est apprécié par Moscou, car il contribue à instaurer un multilatéralisme régional sous tutelle russe.

Proche de l’Iran sur le dossier syrien, la Russie entretient d’excellentes relations avec Israël dont le 1/7ème de la population est russophone. De plus, Israël vend ses drones à la Russie. Or, Tel-Aviv s’inquiète de la présence iranienne et du Hezbollah libanais en Syrie. Ainsi, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu multiplie les rencontres avec Vladimir Poutine. Il compte sur la Russie pour empêcher les Iraniens d’installer leurs bases près de la frontière israélienne. Ceci se traduit par la non-intervention de la Russie (accord tacite ?) quand l’aviation de l’État hébreu bombarde des sites iraniens et le Hezbollah en Syrie. Cet échange de bons « procédés » satisfait pleinement les deux pays. Israël en agissant impunément et en sapant l’influence iranienne fait le jeu du Kremlin.

Bien qu’opposée à l’islam politique des Frères musulmans et au wahhabisme saoudien (courant rigoriste de l’islam), la Russie s’est imposée comme un interlocuteur de première importance. Son succès militaire en Syrie a obligé les monarchies du Golfe à opérer un rapprochement avec Moscou. Cette collaboration permet à Vladimir Poutine de sécuriser, de sceller une entente pétrolière (production et prix du baril) et de tenter de réduire l’influence américaine dans la région.

La Russie est devenu l’acteur phare au Moyen-Orient depuis une décennie. Chef d’orchestre, Vladimir Poutine joue de sa puissance pour contenir les tensions régionales et renforcer ses intérêts économiques et stratégiques.

L’antiaméricanisme : une aubaine pour la Russie

Depuis les attentats du World Trade Center en 2001, le Moyen-Orient a été un laboratoire d’interventions américaines. Or, les conséquences désastreuses de ses dernières (intervention militaire en Afghanistan en 2001, en Irak en 2003, sanctions économiques contre l’Iran et la Syrie, financement de groupes terroristes lors des Printemps arabes…) poussent les pays arabes à chercher d’autres partenaires-protecteurs.

La Russie fait aujourd’hui office de pays pivot dans une logique de non-alignement à l’égard de Washington. De nombreux dirigeants de la région veulent nouer des relations commerciales avec Moscou, qui use de sa diplomatie active pour offrir une alternative au modèle américain.

Les autorités russes profitent des tensions récurrentes dans la région pour proposer des contrats d’armement sophistiqué. Il s’agit de concurrencer les Etats-Unis, largement en tête dans ce domaine. Cependant, la Turquie, bien que pays allié des Etats-Unis dans le cadre de l’Otan, a récemment acheté les missiles de défense antiaériens (S-400). Le Qatar, l’Égypte et l’Iran sont également intéressés.

Dernièrement, en raison de l’assassinat du général iranien Qassem Souleimani en Irak par un drone américain, les autorités irakiennes envisagent de passer sous protection russe. Or, le désengagement américain n’est à ce jour pas envisageable par Washington.

Partisane d’une lutte contre les djihadistes, la Russie a de bonnes relations avec ses principaux bailleurs (Arabie saoudite et Qatar). La diplomatie russe plaît. Elle séduit par son pragmatisme, son opportunisme et son intelligence face aux troubles régionaux. Certains experts jugent bon de parler de « pax russica » qui supplante la « pax americana ». Or peu probable, que Moscou en ait l’envie et les moyens sur la durée.

Bibliographie :

La chute de Mossadegh en 1953: Acte fondateur du nationalisme contemporain iranien

En 2013, après avoir déclassifié des documents, la CIA a reconnu son rôle dans le coup d’Etat ayant renversé Mohammad Mossadegh le 18 aout 1953. Récemment, suite à la sortie du film du réalisateur iranien Taghi Amirani, le rôle des services secrets britanniques, le MI6, est mis en exergue dans l’intervention « Ajax ». Réelle humiliation pour le peuple iranien, qui s’en nourrit encore aujourd’hui pour forger un nationalisme méfiant à l’égard de l’Occident.

Véritable cas d’école en relations internationales, cet événement stipule bien que les grandes puissances agissent à leur guise quand leurs intérêts économiques sont en jeu.

Le contexte d’une ingérence :

Lors de la période du « Grand Jeu » au XIXème siècle, le territoire iranien était convoité. Tour à tour, Russes puis Britanniques tentèrent de s’imposer par la force militaire ou par le biais de contrats commerciaux avec des sociétés locales. Vieillissant et chancelant, l’Empire des Tsars se focalise sur ses dissensions internes. Soucieux de faire le rapprochement avec l’Inde, Londres noue des relations commerciales de plus en plus régulières avec les autorités iraniennes. En effet, les industriels anglais s’intéressent au pétrole de cette région.

En 1908, suite à la découverte d’énormes réserves, l’Anglo Persian Oil Company (la future British Petrolium- BP) est créée. Devenant le principal actionnaire de la compagnie pétrolière, Londres tempère les troubles internes et désigne des dirigeants iraniens dociles et peu encombrants pour leurs desseins économico-politiques dans la région.

Durant l’entre deux guerres, Londres se méfie de la volonté expansionniste soviétique. Elle place alors à la tête de l’État iranien Reza Chah Pahlavi. Ce dernier modernise la société et les institutions. Il adopte les codes occidentaux (bannissement du voile et tenue occidentale pour les hommes). Cependant pour les Anglais, il tente de supprimer les concessions faites aux compagnies anglaises. Embrassant une neutralité pendant la seconde guerre mondiale, Reza Chah Pahlavi se rapproche de l’Allemagne nazi. Le 3ème Reich devient à cette époque le premier partenaire économique de l’Iran. De fait, Anglais et Soviétiques décident de déposer le souverain iranien lors de l’opération Countenance en 1941.

Mohammad Reza Pahlavi succède à son père en 1941. Au lendemain de la guerre, l’Iran est englué dans les divisions parlementaires. Communistes, nationalistes et religieux revendiquent une souveraineté totale sur l’ensemble du territoire, et en premier lieu sur le pétrole. Les discussions au sein du Majlis (parlement iranien) veulent redéfinir les contrats avec les compagnies britanniques. Certains souhaitent que 50% des bénéfices soient reversés à l’Iran, d’autres veulent renégocier la durée du bail.

Mais le Front national de Mohammad Mossadegh n’entend pas faire de concession. Foncièrement anti-britannique, il adopte un discours radical. Il fait du pétrole, la question centrale pour mettre fin aux décennies d’humiliation.

L’heure de Mossadegh :

Il cristallise toutes les attentes d’un peuple déchu et trop souvent délaissé pour des intérêts de politique extérieure. Avec son parti le Front national, il fait pression sur le nouveau premier ministre Hossein Ala’, pour voter une loi sur la nationalisation de l’industrie pétrolière. Chose faite, la National Iranian Oil Campany est créée en 1951. Elle reprend les projets de production de l’Anglo Iranian Oil Company sur le site d’Abadan.

Dans le contexte de la guerre froide, s’ensuit une période de tensions et de dissuasions entre les différentes puissances. Washington s’inquiète vivement du poids grandissant du parti communiste iranien (le Toudeh) dans les plans de nationalisation de l’économie iranienne. L’administration londonienne, quant à elle, s’alarme à l’idée de perdre le marché pétrolier iranien.

Le centre de gravité des tensions se déplace peu à peu vers la rue. Les partis politiques et leurs parrains organisent des manifestations dans plusieurs villes du pays. L’économie est paralysée et le souffle de la guerre civile lorgne autour de la Perse. Malgré la loi martiale, rien n’y fait, le premier ministre démissionne.

Mohammad Mossadegh est nommé à la tête du gouvernement en Mai 1951. Tous les principaux partis lui assurent un soutien de poids dans sa politique de nationalisation. Les mois qui suivent sont conflictuels. Londres exige de Téhéran la fin de la nationalisation et y voit « un vol ». L’administration britannique envoie des troupes à Chypre et au large d’Abadan, proche du littoral iranien. Les Etats-Unis cherchent à jouer le rôle de modérateur, mais le Toudeh (parti communiste iranien) y voit un prétexte fallacieux pour s’immiscer durablement dans les affaires du pays. Les tensions montent d’un cran.

Mossadegh se rapproche de l’Union soviétique. Dans une logique d’émancipation des peuples, Moscou supporte les différents mouvements nationalistes au sein du Tiers monde.

Après l’échec des négociations à la Haye entre les différents partis, les Britanniques imposent une série de sanctions économiques contre l’Iran en 1951. La même année, tout le personnel de l’Anglo Iranian Oil Company est contraint de quitter le territoire. Mossadegh adopte peu à peu une posture anti-britannique. Londres réplique et ordonne un blocus sur les pétroliers iraniens et exige de ses partenaires européens d’empêcher leurs ressortissants de travailler avec l’Iran. De son côté, Mossadegh souhaite les pleins pouvoir au parlement. Chose qui lui est refusé, il démissionne. Il est remplacé pour une courte durée, par Ghavam os-Saltaneh, un homme apprécié par les Britanniques. Succombant à la pression de la rue, le Shah rappelle Mossadegh en Juillet 1952.

La fin de l’ère Mossadegh :

Mossadegh incarne l’espoir de tout un peuple. Or, par le jeu des sanctions, l’économie iranienne est exsangue. Subissant l’embargo, le secteur pétrolier iranien est plus coûteux que rentable. De fait, l’opposition entre le Shah et Mossadegh s’accentue. Face à l’inertie des réformes, l’opposition politique se durcit contre le premier ministre. Au sein même de son propre parti, plusieurs députés s’affrontent. Sans nul doute, Londres finance l’opposition. Pourtant, Mossadegh n’abandonne pas face aux critiques et aux tentatives d’assassinats. Tous les moyens coercitifs sont utilisés pour le contraindre à une démission définitive. Malgré les pressions, il dissout le parlement en aout 1953. Mais en raison des vives frictions qui demeurent entre Mossadegh et le Shah, le premier ministre est démis de ses fonctions le 15 août 1953.

Depuis le début des années 50, le Shah entretient des relations plus que cordiales avec l’Occident. Washington lui fait part de sa crainte de voir Mossadegh se rapprocher de plus en plus officiellement de l’Union soviétique par le biais du parti communiste iranien, le Toudeh. Dès lors, la CIA et le MI6 organisent secrètement, avec l’accord des gouvernements Eisenhower et Churchill, un coup d’État pour renverser Mossadegh. À partir d’avril 1953, Allen W.Dulles, directeur de la CIA, fournit 1 million de dollars pour y parvenir. Le but de cette opération est de remplacer le premier ministre par un gouvernement pro-occidental, afin de préserver ses intérêts dans l’exploitation des gisements de pétrole.

Compte tenu du rapprochement entre Mossadegh et l’Union soviétique, la Grande-Bretagne mais surtout les États-Unis fomentent un coup d’État. Ils investissent les organes de presse, plusieurs partis politiques ainsi que les hauts gradés de l’armée. Américains et Britanniques poussent la rue iranienne à destituer Mossadegh. Durant l’opération « AJAX », qui vise à éjecter le premier ministre, le Shah fuit à l’étranger, ce qui envenime la situation. Plusieurs heurts sur les places publiques et dans les principales villes ébranlent le pays. Par factions interposées, Londres et New-York financent l’opposition contre Mossadegh. Le pays est au bord d’une guerre civile. Un nouveau premier ministre docile, Fazlollah Zahedi, est choisi par le Shah pour satisfaire les exigences anglo-saxonnes.

Fuyant ses assaillants pendant plusieurs jours, Mossadegh décide finalement de se rendre. Il est jugé pour trahison à la tête de l’État. Son procès dure plus de deux mois. Il est condamné à mort le 22 décembre 1953, mais il est gracié par le Shah. Finalement, Mohammad Mossadegh est assigné à résidence dans son village natal d’Ahmadabad jusqu’à la fin de sa vie.

Un évènement qui s’inscrit dans la durée de l’idéologie iranienne

Comme le rappellera la révolution iranienne de 1979, le thème fédérateur n’était pas dans un premier temps la religion, mais bel et bien le patriotisme de tout un peuple et sa volonté d’indépendance politique face aux ingérences occidentales. La chute de Mossadegh est perçue à juste titre comme l’événement fondateur du nationalisme contemporain iranien.

À l’instar de la nationalisation du Canal de Suez en 1956 par Nasser, le coup d’État ourdi par la CIA et le MI6 a eu une résonnance régionale. Des portraits de Mossadegh étaient brandis dans les rues du Caire, de Damas et de Bagdad.

Véritable héros national, Mohammad Mossadegh a forgé l’identité du peuple iranien. Il a galvanisé la rue iranienne et popularisé un discours sur l’indépendance économique. En ce début de décennie 50, il était devenu le héraut de tous les «damnés de la terre».

Encore aujourd’hui, la jeune génération iranienne étudie et s’imprègne de cet héritage politique pour façonner et structurer un discours réaliste face aux intérêts occidentaux dans la région.

Bibliographie :

  • John Limbert, « Les Etats-Unis et l’Iran : de l’amitié à la rancœur », 2018/N°169, p67-82, Hérodote
  • Hamid Algar, « Sources et figures de la révolution islamique en Iran », 1981/7 N°4, p54-76, Cairn
  • Julien Saada, « La stratégie politique iranienne : idéologie ou pragmatisme ? », 2008/1 N°69, p55-68, Armand Colin
  • Elmira Dadvar, « La poésie symbolique des années 1950-1960 en Iran », 2002/2 N°19, p143-157, Cairn