Guerre moderne, guerre privée : le mercenarisme en Irak

La pratique du mercenarisme associe la guerre au profit. Le mercenaire est payé pour combattre, il est un acteur privé qui défend les intérêts militaires d’autrui en échange d’argent. Le recours au mercenarisme est une pratique courante dans l’Histoire de la guerre. Cette utilisation privée de la violence est délégitimisée par le processus de rapprochement entre l’État et la Nation, qui attribue à l’État la notion wébérienne du monopole de la violence légitime. Dans l’État-nation, la violence est une capacité publique, qui est utilisée exclusivement par la structure étatique. La conceptualisation intellectuelle du mercenarisme devient négative, puisqu’elle va à l’encontre du fonctionnement des pouvoirs régaliens. Cependant, les pratiques de privatisation des acteurs de la guerre ne disparaissent pas pour autant.

Un vide juridique

La privatisation du militaire révèle dans les guerres contemporaines les failles des systèmes juridiques nationaux et internationaux. Les sociétés militaires privées fonctionnent de la même façon qu’une société privée, en remplissant des missions liées à une activité militaire. Elles sont embauchées via des contrats par des gouvernements nationaux ou des multinationales qui cherchent à protéger leurs intérêts. Ce mercenarisme moderne reflète une évolution des pratiques belligérantes, où le recours à la force s’effectue à travers des contrats signés avec des groupes privés, qui détachent ainsi les employeurs de toute responsabilité quant aux crimes et combats menés sur le terrain. La délégation effectuée par les gouvernements met en valeur la perte progressive du monopole de la violence légitime, et l’attractivité d’un marché qui s’expand rapidement, en raison de l’importance des gains qui y sont générés.

La présence massive des SMP en Irak

L’invasion en Irak au début des années 2000 a révélé l’importance du nombre de mercenaires, appelés aussi contractors, embauchés pour des missions militaires par des gouvernements ou des multinationales. Le CBO (Congressionnal budget office)[1] estime le ratio entre militaire américain et contractors à 1 pour 1, ce qui signifie qu’il y avait sur place autant d’employés privés que publics. On estime à plus de cent milliards de dollars le montant des contrats entre les sociétés militaires privées américaines présentes sur le territoire irakien et le gouvernement américain[2] entre 2003 et 2008, soit l’équivalent de trois années de financement de l’armée française. Si l’identité, la nationalité, et le rôle de ces contractors sont très variés, ce chiffre révèle l’importance quantitative de leur présence. L’enjeu de ces sociétés concerne le vide juridique qu’implique leurs contrats. Dans la structure légale et institutionnelle, l’utilisation de la force est réservée à l’État, qui est engagé à respecter certaines lois nationales et internationales. Ces mêmes lois ne s’appliquent pas à des sociétés privées, qui échappent à tout contrôle.

La naissance de Blackwater

Blackwater apparait en 1997. Erik Prince, son fondateur, est un ancien des SEAL de la US Navy, les forces spéciales de la marine de guerre américaine. Les membres des SEAL sont entraînés à opérer sur tous les terrains, grâce à des entraînements rigoureux et exigeants. Erik Prince est ainsi un fin connaisseur des différents terrains d’opérations armées, qu’elles soient conventionnelles ou non. Son expérience lui permet également d’avoir un réseau étendu, notamment au sein de l’establishment américain. Blackwater décroche son premier contrat avec l’armée américaine en 1999 suite à la fusillade du lycée de Columbine, l’entreprise est alors chargée de la formation de policiers. Le nombre de contrats et l’importance stratégique des missions augmentent alors avec le temps. Elle n’est pas la seule société américaine du type, mais reste emblématique pour la place qu’elle a eu dans l’occupation de l’Irak après l’invasion de 2003.

Blackwater et le massacre de la place Nissour

Parmi les sociétés américaines employées en Irak et en Afghanistan, le nom de Blackwater revient ainsi de façon récurrente. La société est engagée plusieurs fois par le gouvernement américain, notamment pour protéger l’ambassade américaine à Bagdad pendant l’occupation américaine. La société fait tristement parler d’elle en septembre 2007, en raison d’une fusillade violente que certains de ses employés provoquent dans les rues de Bagdad[3]. Au cours du massacre de la place Nissour, six contractors de la société sont alors chargés de protéger un convoi du département d’État ont ouvert le feu à coup de balles et de grenades, tuant 17 civils Irakiens non armés. La violence de l’événement a permis à la justice américaine, après de nombreux jugements en non-lieu d’ouvrir les yeux sur les risques de dérive qu’encourent ces contrats armés[4]. Un rapport d’octobre 2007 adressé au Comité de surveillance et de réforme américain relève 195 « escalades de force »[5] armée en Irak provoquées par Blackwater, entre 2005 et 2007. Parmi ces événements, 80% des premiers tirs sont attribués à la société privée. Les conséquences juridiques pour les employés de Blackwater, auteurs de multiples meurtres de civils, ont été très limitées. En effet, Paul Bremer, administrateur de l’invasion américaine en Irak depuis 2003, publie le décret de « l’Ordre 17 », qui empêche les tribunaux irakiens de poursuivre en justice les contractors, jouant sur le vide juridique des sociétés militaires privées. Trois agents de Blackwater ont été condamnés à trente années de prison par les tribunaux américains pour les crimes commis place Nissour, avant de voir leur peine réduite de moitié en 2019. L’agent accusé d’avoir débuté les coups de feu a été condamné à la prison à perpétuité.

Un budget militaire américain réduit

Le recours par le gouvernement américain aux sociétés militaires privées en 2003 est dû à un contexte particulier. La professionnalisation de l’armée américaine, poussée par les remises en question des pratiques belligérantes du pays pendant la guerre du Vietnam réduisent drastiquement son effectif militaire. L’intervention américaine en Afghanistan marque, dès 2001 un tournant dans la privatisation de la guerre. L’envoi de contractors privés limite dans l’opinion publique le nombre de victimes lors d’un conflit, puisque ceux-ci ne se battent pas directement sous la direction du gouvernement américain. Les enjeux électoraux orientent complètement les choix stratégiques des dirigeants. Les SMP offrent de nouvelles perspectives : maintenir une influence militaire à l’étranger tout en évitant les scandales qui ont pu éclater pendant la guerre du Vietnam par exemple.

La proximité des néo-conservateurs américains avec les leaders des SMP

La composition de l’environnement du président Bush au début des années 2000 joue également dans le choix d’embaucher des acteurs privés en Irak. Le rôle par exemple de Dick Cheney, vice-président de Georges Bush à l’époque de l’invasion américaine n’est pas négligeable[6]. Il occupe le poste de secrétaire à la défense dans les années 1990, où il réduit le budget de l’armée tout en signant les premiers contrats avec des SMP, débutant une privatisation logistique de l’institution militaire américaine. Les sociétés militaires privées sont très proches des milieux néo-conservateurs américains. Face à un sénat réticent à déployer de larges moyens pour l’invasion en Irak, et à une réduction drastique du budget de l’armée dans les années 1990, sous les ordres de Dick Cheney, les influences du pouvoir américain orientent l’intervention vers le recours aux sociétés privées, ce qui permet de contourner les limites budgétaires imposées par l’assemblée.

Les SPM sont ainsi un moyen de contourner plusieurs contraintes qui découlent de l’envoi de troupes pour des opérations à l’étranger. Parmi celles-ci, on retrouve le droit international, qui de façon générale interdit aux Etats d’intervenir militairement hors du territoire national, mais aussi les contraintes budgétaires et politiques. La libéralisation de la violence entraîne cependant un manque de contrôle des groupes envoyés, qui ne sont alors régulés que par les lois du profit et du marché, sans forcément porter attention au terrain et aux populations qui sont la cible des interventions. On l’a vu avec la place Nissour, le manque de responsabilité légale des États détache totalement l’opération de l’impact humain qu’elle a sur place. 


[1] https://www.cbo.gov/sites/default/files/110th-congress-2007-2008/reports/08-12-iraqcontractors.pdf

[2] Danet, D. (2009). Guerre d’irak et partenariats public-privé : des partenariats public-privé controversés. Revue française d’administration publique, 130(2), 249-262. doi:10.3917/rfap.130.0249.

[3] https://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2014/07/11/au-proces-blackwater-le-recit-accablant-du-massacre-de-bagdad-en-2007_4455267_3218.html

[4] Bruyère-Ostells, W. (2011). Le commerce de la guerre. Dans : , W. Bruyère-Ostells, Histoire des mercenaires (pp. 213-232). Paris: Tallandier.

[5] https://images.derstandard.at/20071005/Additional_Information_about_Blackwater_USA.pdf

[6] https://www.lesechos.fr/2009/07/blackwater-une-armee-tres-privee-474501

Les accords Sykes-Picot en 1916 : partage franco-anglais du Proche-Orient

À partir du XIXe siècle, chancelant et moribond, l’Empire ottoman devient peu à peu « l’Homme malade de l’Europe ». Français et Britanniques lorgnent sur les territoires levantins de l’Empire déliquescent. Depuis plusieurs décennies déjà, les Européens nouent des contacts avec les différentes communautés autochtones (Chrétiens notamment) pour assurer leurs sécurités et ainsi prétexter un droit de regard.   

Faisant le choix de s’allier à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie durant la première guerre mondiale, l’Empire ottoman devient de facto un ennemi de Paris et de Londres. Lors de longues tractations et négociations, Anglais et Français décident conjointement de se partager les provinces arabes du Moyen-Orient en fonction de leurs intérêts respectifs. Aujourd’hui encore, les accords Sykes-Picot représentent une humiliation à l’échelle régionale dont les conséquences sont encore visibles.

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Le contexte d’un démembrement

Dès la fin du XIXe siècle, les territoires de l’Empire ottoman se réduisent comme peau de chagrin. Après avoir perdu la Grèce en 1830, « la Sublime porte » est contrainte d’abandonner ses possessions européennes avec les indépendances de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Serbie et du Monténégro.

Confronté à des difficultés économiques et sociales et face aux visées coloniales européennes, l’Empire ottoman est obligé de céder peu à peu ses régions africaines. Il perd successivement l’Algérie puis la Tunisie qui passent sous protectorat français, à partir de 1882 la Grande-Bretagne administre l’Égypte et la Libye devient une colonie italienne en 1911. À l’agonie, l’Empire se recentre sur le Levant et l’Anatolie. Or au sein même de ses provinces arabes, un sentiment national émerge contre le joug ottoman. Les nationalismes arabe et kurde revendiquent plus d’autonomie vis-à-vis du pouvoir central. Anglais et Français attisent conjointement cette colère pour faire imploser cet empire vacillant.

Conscient des desseins franco-anglais au Moyen-Orient et espérant reconquérir ses anciennes possessions, l’Empire ottoman décide de s’allier à l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie durant la première guerre mondiale (1914-1918). Parallèlement, le Sultan Mehmed V lance un appel au Djihad en Novembre 1914 à tous les citoyens musulmans pour contrer les troupes franco-anglaises[1]. Or, cet appel se heurte aux revendications nationalistes arabes toutes confessions confondues. En effet, les difficultés économiques et la répression brutale des élites arabes par le pouvoir central ottoman (pendaison des nationalistes sur les places publiques, famine du Mont Liban, massacre systématiques des communautés chrétiennes orthodoxes) poussent les populations locales à se rapprocher de Londres et de Paris. En échange de ce soutien, une promesse d’indépendance est faite aux Arabes.

Cependant, au détriment de ces promesses initiales, les deux puissances européennes entendent sanctuariser des zones d’influences au Moyen-Orient. À ces promesses d’Arabie indépendante, la France veut consolider son rôle dans une « Grande Syrie » francophone et francophile. Quant à l’Empire britannique, il veut sécuriser une voie de passage vers les Indes et s’intéresse à l’approvisionnement des hydrocarbures en Irak.

Les dessous de l’accord

Dès Novembre 1915, Français et Anglais entament des négociations secrètes pour se partager les provinces arabes de l’Empire ottoman. Après plusieurs mois de relations épistolaires entre le diplomate anglais Mark Sykes et le diplomate français François Georges-Picot, un accord est signé le 16 Mai 1916 par Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et Edward Grey, secrétaire d’État au Foreign Office[2].

Cet accord secret prévoit à terme le découpage des provinces arabes de l’Empire ottoman en aires d’influences françaises et anglaises. Cette coopération franco-anglaise reçoit l’aval de l’Empire russe et de l’Italie. Le Proche-Orient est de fait découpé en 5 zones bien distinctes[3]:

  • une zone française d’administration directe comprenant le Liban actuel et la Cilicie (province turque)
  • une zone d’influence française comprenant une bonne partie de la Syrie avec la province de Mossoul
  • une zone anglaise d’administration directe formée par le Koweït et une partie de l’Irak jusqu’à Bagdad
  • une zone d’influence anglaise composée de l’actuel Jordanie, de la Palestine mandataire et du Sud de la Syrie
  • une zone d’administration internationale comprenant Saint Jean d’Acre, Haïfa et Jérusalem

Cependant, cet accord ne demeure pas secret bien longtemps. Lors de la révolution bolchévique de 1917, l’administration russe dévoile au grand jour les conclusions du traité. De plus, les Etats-Unis du Président Wilson, veulent contrecarrer les plans franco-anglais dans la région en théorisant sur l’autodétermination des peuples. Cet accord est finalement parachevé à la conférence de San Remo en 1920[4]. Conférence au cours de laquelle la France cède la province de Mossoul à l’administration britannique en contrepartie d’une participation aux bénéfices pétroliers de la région irakienne de Kirkouk[5]. La même année lors du traité de Sèvres, l’Empire ottoman vivant ses dernières heures, renonce officiellement et définitivement à ses provinces arabes et maghrébines.

Conséquences et répercussions

Malgré les promesses d’indépendance, les Arabes de la région se retrouvent soumis à la tutelle d’une puissance tierce. Le Liban et la Syrie sont administrés par la France, la Jordanie, l’Irak et la Palestine par la Grande-Bretagne.

Le gouvernement français entend faire du protectorat syro-libanais un pont pour la culture et la langue française[6]. Paris s’appuie majoritairement sur les communautés chrétiennes (notamment les Maronites) avec qui elle avait déjà noué des liens par le passé. En 1920, la France participe activement à la création d’un « Grand Liban » indépendant et autonome vis-à-vis de son voisin syrien. De ce fait, la présence française se heurte à une vive opposition en Syrie où plusieurs manifestations sont matées. Paris régionalise consciencieusement les différentes provinces syriennes en fonction de leurs appartenances religieuses. Cette politique coloniale française est hasardeuse. Elle crée les soubassements des tensions et des conflits ultérieurs.

De son côté, l’Empire britannique, maître d’un territoire allant de la Palestine au Golfe arabo-persique, participe activement à la mise en place d’un oléoduc transportant le pétrole irakien vers la Méditerranée[7]. De surcroît, cette présence au Proche Orient lui assure une meilleure sécurisation des routes commerciales vers les Indes. À l’instar des Français, les troupes anglaises sont également confrontées à de nombreuses révoltes. L’Irak, pays tribal et multiconfessionnel, est difficilement administrable. De ce fait, la militarisation de la présence anglaise s’intensifie dans la région. De plus, depuis le traité Balfour de 1917, stipulant la création d’un foyer national juif en Palestine, les autorités britanniques font face à de nombreuses contestations de la part des populations locales palestiniennes.

Le façonnement des frontières du Proche Orient, bravant les différentes ethnies et religions des populations locales, est perçu comme une humiliation par les Arabes, à qui on avait promis un État indépendant. Or, il faut savoir que cette époque est une période de domination coloniale, de partages territoriaux entre grandes puissances et de négociations secrètes faisant fi des volontés autochtones. Tout comme le congrès de Berlin en 1885, prévoyant le partage de l’Afrique, les accords de Sykes-Picot ont modelé les frontières d’une région selon les intérêts européens.

Depuis, ces frontières « artificielles » résistent à l’épreuve du temps. Même le nationalisme arabe des années 50-60 n’arrive pas à les gommer. En effet, l’ancrage politique et souverain de ces nouveaux États s’inscrit bon an mal an dans la durée, parachevant de fait les frontières coloniales de 1916. Ces accords sont « menacés » par Daech en 2014, qui veut redéfinir les frontières du Moyen-Orient selon ses propres conceptions et théories[8].

Aujourd’hui encore, les accords Sykes-Picot font l’objet de nombreuses critiques. Certains analystes jugent qu’ils sont la cause du chaos actuel. Les signataires ont inventé « une paix qui ressemble à la guerre ». Ces frontières héritées de la période coloniale sont soumises aux soubresauts de l’Histoire. Les multiples conflits, « les printemps arabes » et les menaces terroristes rabattent les cartes des acquis territoriaux. Au gré de la conjoncture, le Proche-Orient est une région mouvante et instable où chaque population ou communauté peut et veut revendiquer son propre territoire (cf les Kurdes et les Palestiniens).


[1] https://www.cairn.info/revue-etudes-2016-5-page-17.htm

[2] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Accords-Sykes-Picot.html

[3] Jean-Paul Chagnollaud et Sid-Ahmed Souiah, « Les frontières au Moyen-Orient », L’Harmattan, 2004

[4] https://orientxxi.info/documents/glossaire/accords-de-sykes-picot,0678

[5] https://www.monde-diplomatique.fr/2003/04/LAURENS/10102

[6] James Barr, « Une ligne dans le sable », Tempus Perrin, 2017

[7] Ibid

[8] http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20160516-accords-sykes-picot-redessinaient-moyen-orient-syrie-irak-siecle

Et si le Coronavirus était un facteur de paix et de stabilité au Moyen-Orient ?

La pandémie du Covid-19 plonge notre monde dans une instabilité et un chaos colossal. Partout, les systèmes de santé sont soumis à rude épreuve et les prévisions désastreuses pour l’économie mondiale font craindre un krach boursier et une baisse de la croissance généralisée.

Pourtant au Moyen-Orient, du Yémen à la Syrie en passant par l’Irak, le coronavirus semble favoriser la paix. Un peu partout dans la région, des cessez-le-feu sont signés entre les différents belligérants, les troubles sociaux peinent à fédérer face à la panique globalisée et certaines troupes étrangères annoncent un retrait partiel de leurs forces. Est-ce le prélude d’une nouvelle ère ou une simple accalmie temporaire ?

Soldat syrien en période de coronavirus

Un répit pour le Yémen ?

Depuis 2015, la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis s’est lancée dans une guerre dévastatrice au Yémen contre la milice des houthis soutenue par l’Iran, qui a renversé le pouvoir central de Sanaa. Dès lors, on assiste à une guerre de positions pour le contrôle des lieux stratégiques.

Cette intervention déclenchée en 2015 est désastreuse. Elle a fait plus de 100 000 morts et la situation humanitaire est catastrophique. Cependant, les Houthis en sont les grands vainqueurs au détriment d’une coalition de plus en plus critiquée par l’opinion internationale. En effet, Ansar Allah (autre nom des Houthis) contrôle un quart du pays, et à peu près les deux tiers du « Yémen utile ». Devant l’enlisement de la situation, des pourparlers ont été menés pour négocier un arrêt des combats.

Après le retrait des forces émiratis du pays en février 2020, l’Arabie saoudite engluée dans le bourbier yéménite, souhaite en sortir et ce en pleine pandémie du coronavirus. Sous la pression des organisations internationales et préoccupées à contenir la prolifération du virus dans le royaume, Riyad a décrété un cessez-le-feu unilatéral en début avril[1]. De leur côté les rebelles Houthis, en position de force et voulant consolider leurs acquis, ont refusé la proposition saoudienne[2].

À ce jour, l’Arabie saoudite compte 12 072 cas confirmés de Covid-19 et 114 décès alors que le Yémen vient de déclarer son premier cas.

En Syrie : le calme avant la tempête ?

Depuis le 5 mars 2020, la Russie et la Turquie ont signé un énième cessez-le-feu mettant fin à l’offensive russo-syrienne sur la localité d’Idlib. Damas et Moscou veulent sanctuariser l’intégralité du territoire syrien et cela passe automatiquement par la reprise du dernier bastion djihadiste d’Idlib. Compte tenu de la propagation de l’épidémie dans la région, les combats ont baissé en intensité et les différents belligérants campent sur leurs positions respectives. Nul doute, que les hostilités reprendront une fois que la contagion liée au virus sera jugulée. De surcroît, les Américains et les Européens ont réitéré leur soutien à leur allié turc membre de l’Otan, en vue d’endiguer l’influence russe[3]. En effet, Moscou n’entend pas lâcher Damas et veut faire de la Syrie le Kaliningrad du Moyen-Orient.

Après avoir soutenu massivement l’opposition anti-Assad, les Émirats arabes unis opèrent un changement radical. Ce rapprochement se traduit par la réouverture de l’ambassade émiratie à Damas en décembre 2018. Récemment, le prince héritier d’Abou Dhabi Mohammed Bin Zayed s’est entretenu avec Bachar al-Assad pour soutenir son offensive contre les djihadistes. Ces derniers sont en partie financés par le Qatar et la Turquie dans une logique d’expansion de l’idéologie des Frères musulmans. Or, ce courant est diamétralement opposé au wahhabisme de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Donc, cet entretien diplomatique parachève la logique émiratie de contenir l’idéologie frériste au Moyen-Orient. Mohammed Bin Zayed pousse même Bachar al-Assad à briser le cessez-le-feu d’Idlib[4].

Profitant de la crise sanitaire et du retrait partiel des forces occidentales, des djihadistes de Daesh se sont échappés d’une prison gardée par une milice kurde syrienne. Des attentas perpétrés par ces terroristes sont à craindre.

Pandémie ou pas, Israël veut neutraliser l’appareil militaire iranien présent en Syrie. Dernièrement, l’aviation de Tsahal a survolé illégalement et ce à plusieurs reprises l’espace aérien libanais pour bombarder des cibles proches de la ville de Palmyre[5].

À ce jour, 42 cas de Covid-19 sont répertoriés en Syrie pour 3 décès.

Des troubles sociaux mis entre parenthèses ?

Du Liban à l’Irak en passant par l’Iran, de nombreuses manifestations ont secoué les classes dirigeantes à partir d’Octobre 2019. La colère de la rue ciblait le confessionnalisme, la corruption ou tout simplement la tutelle militaire iranienne au Levant. L’expression du mécontentement est rapidement devenu un déversoir contre la politique de Téhéran au Moyen-Orient. En effet, l’Iran tente de former « un axe de la résistance » jusqu’à la Méditerranée s’opposant aux intérêts américains, saoudiens et israéliens dans la région. Les chancelleries de Tel-Aviv, Riyad et Washington apportent un soutien officiel et officieux aux manifestations pour neutraliser et limiter l’influence iranienne.

La récupération de la grogne populaire ne doit pas minorer la situation économique désastreuse de ces pays. Les manifestations sont légitimes et justifiées. Le chômage est endémique, la pauvreté s’accroît et la violence est structurelle. Tous ces éléments font craindre à un embrasement, notamment en Irak. En dépit des promesses de réformes, la classe politique est prise en étau tant à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur.

Au Liban:

La pandémie du coronavirus offre un répit pour les dirigeants. Le pouvoir libanais contesté lors de la Thawra (révolution) cherche tant bien que mal une sortie de crise. En défaut de paiement, le Liban risque de sombrer dans une crise économique et sociale sans précédent. La gestion de la crise sanitaire par le nouveau gouvernement libanais semble porter ses fruits et est louée par les citoyens. D’ailleurs, le Hezbollah participe également à cet effort de lutte contre cette épidémie en offrant ses services, même en dehors de ses bastions. Au lendemain de cette crise, nul doute, que le pays du Cèdre affrontera de nouveau la grogne populaire tant les indicateurs économiques sont au rouge[6]. Déjà, malgré un confinement imposé, des manifestations ont lieu à Tripoli, berceau de la Thawra d’Octobre 2019.

À ce jour, le Liban compte 682 cas confirmés de Covid-19 pour 22 décès.

En Irak:

L’Irak, quant à lui est devenu un État déliquescent où plane le spectre d’une énième guerre civile. La menace du coronavirus a redistribué les cartes. En fermant ses frontières avec l’Iran, la colère anti-iranienne portée par une partie de la population retombe. La présence militaire occidentale tant décriée depuis l’assassinat de Qassem Souleimani en Janvier 2020 se réduit de peur d’être contaminée par le virus. En effet, En raison de plusieurs cas recensés au sein des troupes françaises en Irak, le gouvernement français a également ordonné le retrait de ses troupes en mars dernier[7].

L’épidémie du Covid-19 paralyse la situation et apaise temporairement les tensions entre l’Iran et les Etats-Unis. Et si on assistait à une résurgence de Daesh dans le pays ?

À ce jour, l’Irak comptabilise 1602 cas de Covid-19 pour 83 décès.

Malgré l’épidémie, le maintien des sanctions :

Indépendamment du coronavirus, la Syrie et l’Iran restent soumis à la dureté des sanctions occidentales. La pauvreté rend la population plus vulnérable face au virus. Ce risque humanitaire ne change pas pour autant la position américaine qui maintient les sanctions et ce, en dépit des demandes internationales.

Avec un bilan de 85 996 cas confirmés et 5 391 décès, l’Iran est de loin le pays le plus affecté du Moyen-Orient. Le régime fragilisé, risque gros si l’épidémie se propage davantage. Le pays n’est pas confiné à ce jour, par crainte d’un désastre économique.

En visite à Damas, le ministre des Affaires étrangères iranien Mohammed Zarif et le Président syrien Bachar Al-Assad ont rappelé conjointement dans un communiqué officiel les conséquences destructrices des sanctions sur les deux pays. Damas dénonce également l’iniquité des sanctions et pointe du doigt l’immoralité des pays occidentaux[8].

On pourrait croire, que le coronavirus est capable de rabattre les cartes au Moyen-Orient. Cependant, il est fort à parier, qu’une fois la pandémie disparue, les tensions habituelles reprendront de plus belle…


[1]https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/10/l-arabie-saoudite-annonce-un-cessez-le-feu-au-yemen_6036163_3210.html

[2] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/une-manoeuvre-au-yemen-les-rebelles-rejettent-le-cessez-le-feu-de-la-coalition_2123430.html

[3] https://theconversation.com/idlib-vers-un-rapprochement-entre-la-turquie-et-les-etats-unis-136148

[4] https://www.middleeasteye.net/news/abu-dhabi-crown-prince-mbz-assad-break-idlib-turkey-ceasefire

[5] https://www.lefigaro.fr/international/syrie-9-combattants-proregime-tues-dans-une-frappe-nocturne-menee-par-israel-20200421

[6] https://orientxxi.info/magazine/le-liban-au-bord-du-gouffre,3816

[7] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/25/coronavirus-la-france-retire-ses-troupes-

d-irak_6034441_3210.html

[8] https://www.lepoint.fr/monde/syrie-rencontre-entre-bachar-al-assad-et-le-chef-de-la-diplomatie-iranienne-20-04-2020-2372164_24.php

Saddam Hussein : la longue marche vers le pouvoir

Indépendant officiellement en 1932, l’Irak reste soumis aux ingérences britanniques. Londres établit plusieurs bases militaires et autorise les compagnies pétrolières à forer et à pomper l’or noir du pays. De surcroît, ce pays tribal sans aucune centralisation du pouvoir subit une forte régionalisation des différentes communautés. Les Kurdes vivent au Nord-Est dans la région d’Erbil, les Chrétiens sont installés depuis des siècles dans la plaine de Ninive, les Sunnites sont présents à l’Ouest et la majorité chiite à Bagdad et dans le Sud-Est du pays.

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la nation irakienne vacille d’une influence à une autre. Pro-américaine dans les années 50, elle est assujettie au joug communiste la décennie suivante. Morcelé, divisé et en proie à des agitations internes, l’Irak doit attendre l’arrivée de Saddam Hussein à la tête du pays pour connaître une stabilité politique et un réel développement économique.

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D’une jeunesse instable à ses premiers pas en politique

Né en 1937 à Tikrit au nord de Bagdad, le jeune Saddam Hussein grandit au sein d’une famille paysanne sunnite, dépourvue de ressources. Orphelin, il est élevé par l’un de ses oncles maternels. Son enfance est à l’image de millions d’Arabes qui vivent loin des métropoles. Pauvre, il travaille et cultive les champs. Sa famille ne pouvant le scolariser, il décide donc de fuir à l’âge de 10 ans vers Bagdad. Au cours de sa fugue, il est accueilli par un membre de sa famille. Ce dernier l’emmène jusqu’à la capitale ou il finance ses études. En parallèle, Saddam exerce différents métiers. Tour à tour, il est chauffeur de taxi puis vendeur de cigarettes. De tradition sunnite, il n’est cependant pas pratiquant.

À 19 ans, en raison de la nationalisation du canal de Suez en 1956, il est témoin oculaire du bouleversement des équilibres préétablis dans la région. Cet évènement pousse tous les citoyens à embrasser le rêve d’une grande nation arabe indépendante. Saddam sacralise l’action de Gamal Abdel Nasser. C’est à cette époque, qu’il commence à entreprendre sa longue marche vers le pouvoir irakien. Il entre en contact avec les milieux nationalistes et milite clandestinement pour le parti Baath. Il étudie et s’imprègne des textes du chrétien orthodoxe Michel Aflak et du musulman sunnite Salah al-Din al-Bitar, fondateurs de ce parti socialiste arabe.

Or, les communistes du général Kassem prennent le pouvoir en 1958. Les nationalistes et les baathistes subissent des purges de la part des autorités irakiennes. Le pays est fragmenté. Il regorge une multitude de partis aux obédiences et aux influences extérieures antinomiques. En 1959, Saddam Hussein participe à la tentative d’assassinat du général Abdel Karim Kassem. Cette entreprise échoue. Blessé à la jambe, il fuit et se réfugie à Damas en traversant l’Euphrate à la nage.

L’influence idéologique du parti Baath :

Arrivé en Syrie en 1959, Saddam Hussein découvre avec satisfaction le succès de l’arabisme. En effet à cette période, la Syrie et l’Égypte ne forment qu’un seul pays (Cf article sur la République arabe unie). Il constate l’effervescence des foules face aux attentes d’une idéologie régionale ambitieuse. C’est au cours de son séjour à Damas qu’il rencontre le fondateur du parti Baath Michel Aflak. Tout au long de son parcours politique, il sera influencé par sa vision.

Le parti Baath (renaissance en arabe) a été fondé en 1944. D’obédience nationaliste et socialiste, il prône une indépendance politique et économique vis-à-vis des puissances étrangères. Fer de lance de l’arabisme, il entend placer l’arabité au dessus des appartenances religieuses en promouvant une laïcité à l’orientale. Néanmoins, selon ses fondateurs l’Islam « demeure l’âme de la nation arabe ». Le slogan du parti est « Unité, liberté, socialisme » (Wahdah, Hurriyah, Ishtirakiyah en arabe). Le jeune Saddam Hussein s’imprègne de ses principes et les érige en fondement même de sa future politique.

En 1960, il continue ses études de droit au Caire. Apprenant la réussite du coup d’État de février 1963 contre le général Kassem, il rentre au pays. Or très vite, il déchante devant l’amateurisme du nouveau général Aref. Ce dernier se retourne contre ses anciens partisans et instaure une dictature en chassant tous les membres du parti Baath irakien.

Clandestinement, Saddam Hussein organise et étend son influence sur le parti. Il s’attache à structurer un parti puissant fondé sur ses principes initiaux. Entre 1963 et 1968, il devient la tête pensante et agissante du parti. Civil, Saddam n’hésite pas à donner des conseils militaires aux soldats chevronnés. Dérangeant et perturbateur politique, il est emprisonné par les autorités centrales en 1964.

2 ans plus tard, il s’évade et décide de prendre le pouvoir. Il fomente avec ses partisans un coup d’État le 17 juillet 1968. Enfonçant la grille du palais présidentiel avec un char et vêtu d’un uniforme de lieutenant d’infanterie, à 30 ans le jeune Saddam Hussein scelle son destin à celui de l’Irak en renversant le gouvernement d’Abdel Salam Aref.

1968-1979 : Premier ministre réformateur

Ahmad Hassan al-Bakr s’empare du pouvoir suite au coup d’État de 1968. Saddam Hussein devient l’homme clé du gouvernement irakien. En tant que Premier ministre et vice président du conseil de commandement de la révolution (CCR), il s’empresse de créer une réelle structure d’État pour développer des pans entiers de la société. Saddam s’érige en bâtisseur et réformateur de la nation irakienne. Il met en place une révolution économique constructive et progressiste. N’étant pas un idéologue, il veut néanmoins façonner l’homme arabe en le faisant prendre consciences de ses atouts. Sa mission est de créer l’émergence d’une conscience nationale, patriotique et panarabiste au sein de chaque citoyen.

L’Irak est doté d’un sous-sol riche en hydrocarbures. Le gouvernement irakien nationalise le pétrole en juin 1972 et ordonne le retrait des compagnies étrangères. Les revenus pétroliers permettent ainsi aux autorités d’investir massivement dans l’agriculture, l’éducation mais surtout l’armée. Saddam Hussein modernise également l’industrie et fait de l’Irak l’étendard du renouveau arabe. Cependant, ce développement impressionnant inquiète les autorités israéliennes en raison de ses discours belliqueux pour la défense de la Palestine.

L’armée devient l’atout indispensable de Saddam Hussein, elle lui permet d’asseoir sa légitimité et d’accroître son influence. Il entend ainsi fédérer toutes les régions irakiennes sous le prisme de l’adhésion au parti Baath. Il veut faire de l’Irak tribal, un pays unifié et soudé sous l’emprise de son parti. Pour mater les volontés autonomistes kurdes au Nord-Est et les revendications politiques chiites, l’armée s’avère être un gage de stabilité dans un pays instable.

Chef de fil d’un nouveau panarabisme et ennemi invétéré du sionisme, Saddam Hussein soutient activement la Syrie dans la guerre du Kippour contre Israël en Octobre 1973. Il y envoie plus de 30 000 soldats et environ 300 véhicules blindés. Sans surprise, lorsqu’Ahmad Hassan al-Bakr se retire de la vie politique malade, Saddam Hussein lui succède en juillet 1979 et devient Président de la République d’Irak, Prédisent du commandement de la révolution et commandant en chef des armées.

L’affirmation de son pouvoir contre vents et marées

De vendeur de cigarettes dans les rues de Bagdad à la présidence de la République, Saddam Hussein est devenu l’homme fort de tout un pays. Il assoit son autorité en s’appuyant sur un régime autoritaire et policier. Toutefois, il redresse l’économie et modernise les infrastructures du pays. Cet incroyable essor alarme les autorités israéliennes et américaines sur ses desseins régionaux. Indépendant, le Président irakien est un électron libre sur la scène régionale et internationale.

Cependant en 1979, un cataclysme ébranle le Moyen-Orient. La révolution islamique d’Iran change la donne régionale. Esseulé, l’Iran chiite tente d’imposer les principes mêmes de sa révolution aux pays voisins, notamment à l’Irak qui est peuplé d’une majorité de chiites (55-60%). L’Occident finance, arme et pousse Saddam Hussein à se lancer dans une guerre pour stopper la contagion révolutionnaire iranienne. Dans ses discours, Saddam Hussein s’érige en défenseur de l’arabité contre l’Iran perse et essaye de former un front commun arabe. Les monarchies du Golfe entretiennent l’effort de guerre irakien. Or, ce conflit dure 8 ans (1980-1988) et se solde par statu quo qui laisse exsangue les deux pays avec d’innombrables pertes humaines. Au lendemain de la guerre, Saddam ordonne des purges et des massacres de Kurdes irakiens qui ont pactisé avec l’ennemi iranien.

D’une poigne de fer, Saddam Hussein a stabilisé et hissé l’Irak au statut de puissance arabe respectée et indépendante. Sa politique fédératrice et unioniste à l’échelle régionale sera confrontée aux soubresauts de l’Histoire. Instrument et vassal de l’Occident dans le dossier iranien, l’Irak deviendra peu à peu la cible de toutes sortes d’ingérences qui finiront par découdre méthodiquement le tissu social et détruire l’appareil étatique du pays.

Bibliographie :

  • Saïd-K Aburish, « Le vrai Saddam Hussein », Editions Saint-Simon, 2002
  • Georges Corm, « Pensée et politique dans le monde arabe », La Découverte, 2016
  • Charles Saint-Prot, « Saddam Hussein, un gaulliste arabe ? », Albin Michel, 1987
  • Elisabeth Picard, « L’Iraq de Saddam Hussein : de l’ambition modernisatrice à la logique sécuritaire », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 1991

Les Chrétiens d’Orient: une minorité oubliée (Partie 2/2)

De la fin du XIXe siècle à l’émergence de l’État islamique au Levant en 2014, les populations chrétiennes oscillent entre espoir et abattement, entre renaissance et exil. Dans un siècle de grandes mutations, la communauté chrétienne hétérogène a endossé plusieurs rôles.

Au début du XXe siècle, les Chrétiens d’Orient représentent ¼ de la population du Moyen-Orient. Aujourd’hui selon les dernières estimations, ils sont environ 4%. Proportionnellement, le chiffre a grandement diminué en raison du fort taux de natalité chez les musulmans. Or, les dynamiques démographiques prouvent bien que la population chrétienne a augmenté en nombre, passant de 2 millions en 1914 à environ 15 millions aujourd’hui.

Cette seconde partie revient sur un siècle de questionnements sur l’enracinement d’une communauté chrétienne plurimillénaire, sur son rôle dans l’Histoire et sur sa régénération face aux menaces régionales. 

De la fin de l’Empire ottoman aux mandats européens

La déliquescence de l’Empire ottoman va de pair avec un durcissement de sa politique vis-à-vis des minorités religieuses. Dès la fin du XIXe siècle, le pouvoir central d’Istanbul tente de rallier tous les musulmans à sa cause en imposant le panislamisme (mouvement politico-religieux prônant l’union de tous les musulmans). Mais les citoyens arabes de l’Empire, toutes confessions confondues, veulent leur indépendance et s’organisent clandestinement. Sous la houlette des penseurs chrétiens Jurji Zaydan, Naguib Azoury, les frères Sélim et Béchara Taqla ou encore l’auteur libanais Gibran Khalil Gibran, l’idéologie panarabe émerge des consciences et tente de gommer les différences religieuses.

Cependant, le pouvoir central matte rapidement les manifestations. Les Chrétiens sont souvent pris pour cible et sont injustement qualifiés d’agents de l’extérieur. Les Arméniens de l’Empire subissent des massacres dès la fin du XIXe siècle. Ils sont assimilés à l’ennemi russe, car ils partagent la même religion orthodoxe. De surcroît, en guerre contre la Russie à partir de 1914, les dirigeants turcs ordonnent un massacre systématique des Arméniens et des autres minorités chrétiennes. Plus des deux tiers de la population arménienne sont décimés. Les survivants fuient vers la Russie et la Perse de l’époque. C’est le premier génocide du XXème siècle.

Avec la chute de l’Empire ottoman en 1923, les populations locales passent sous le joug des puissances européennes qui se partagent les restes de l’Empire déchu lors des accords de Sykes-Picot en 1916. La France hérite de la Syrie et du Liban, tandis que la Grande-Bretagne obtient l’Irak, la Jordanie et la Palestine. De ce fait, les populations locales qui rêvaient d’indépendance se retrouvent une fois de plus sous l’emprise d’une puissance tiers. Dès lors, une frustration s’empare des nationalistes arabes chrétiens et musulmans. En divisant le Proche-Orient, Paris et Londres entreprennent consciencieusement une régionalisation des communautés. Les Chrétiens n’ont plus un destin commun et des tensions au sein même de la communauté apparaissent.

Aujourd’hui encore, les stigmates du mandat ont des conséquences sur la faible polarisation du pouvoir central. Face à cette déception, des révoltes éclatent en Irak, en Syrie et au Liban pour demander le renvoi des troupes européennes. Deux visions s’opposent chez les Chrétiens d’Orient. Ceux qui prônent une opposition farouche au mandat, à l’instar d’Antoine Saadé, libanais orthodoxe, qui se fait l’apôtre de la Grande Syrie en créant le parti social national syrien en 1932. D’autres, rêvent d’un État libanais majoritairement Chrétiens en niant son arabité à l’image de Pierre Gemayel, Chrétien maronite, qui fonde en 1936 le parti des Phalanges libanaises proche de l’administration française.

Finalement, l’hétérogénéité politique des Chrétiens explique le peu de collusion entre les différents coreligionnaires durant l’époque des mandats.

Au temps des indépendances : entre rêve et réalité

Au lendemain des indépendances dans les années 40, les Chrétiens d’Orient aspirent à jouer un rôle de premier plan dans la vie politique et économique de la région.

  • Les premiers espoirs :

Au Liban la constitution de 1926, imposée par la France, prévoit que le Président de la République libanaise soit de confession chrétienne maronite. Malgré l’indépendance en 1943, la France garde un droit de regard sur le Liban. À cette époque, les Chrétiens représentent 52% de la population (cf le recensement de 1932). La cohabitation avec les autres communautés est bonne. Il n’y a pas de réelle distinction communautaire au delà du cadre strictement politique.

En Syrie et en Irak, une laïcité orientale s’instaure sous l’influence d’un penseur chrétien orthodoxe Michel Aflak. Ce dernier est le fondateur du parti Baath (résurrection en arabe) en 1944. Cette idéologie s’impose avec Hafez Al-Assad en Syrie à partir de 1970 et en 1968 avec Saddam Hussein en Irak. Elle prône la primauté de l’arabité sur l’appartenance religieuse et communautaire ainsi qu’une indépendance à l’égard de l’Occident. De ce fait, les Chrétiens peuvent exercer des postes à haute responsabilité dans l’armée ou au sein du Parlement. C’est le cas de Tarek Aziz qui est ministre des Affaires étrangères sous Saddam Hussein.

En Égypte sous le règne de Gamal Abdel Nasser (1954-1970), la communauté copte qui représente la plus importante population chrétienne au Moyen-Orient, connaît un renouveau, une impulsion mais de courte durée face à l’islamisation galopante de la société.

Avec la création de l’État d’Israël en 1948, les Chrétiens palestiniens jouent un rôle majeur dans le mouvement national. Ils sont à l’avant-garde de la lutte contre l’occupation illégitime de la Palestine. Georges Habache est le fondateur du Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP). Certains s’investissent dans la littérature politique comme Edward Saïd et se font les portes paroles des opprimés du sionisme et du danger qu’il représente en tant qu’entité communautariste.

  • Vers une marginalisation progressive :

Les défaites militaires arabes face à Israël (en 1948, 1956, 1967 et 1973) chamboulent le relatif équilibre confessionnel et poussent les Chrétiens palestiniens à s’auto-marginaliser de la vie politique. L’exode massif des Palestiniens engendre des difficultés d’ordre économique et social au sein des pays hôtes (Jordanie, Syrie et Liban). En raison de la fragilité et des dissensions politiques vis-à-vis de la cause palestinienne, le Liban sombre dans une guerre « civile » aux multiples facettes de 1975 à 1990. Une partie des Chrétiens se ligue contre les Palestiniens, perçus comme responsables de cette guerre. Une autre frange de la population les soutient, car ils représentent la lutte contre Israël. Le pays implose et connaît une guerre fratricide entre Chrétiens en 1989. Désunis et influencés par l’extérieur, ils perdent leurs prérogatives politiques au profit des musulmans suite aux accords de Taëf qui mettent fin à la guerre en octobre 1989.

Face aux multiples échecs et humiliations subis par les nations arabes, petit à petit l’Islam radical éclipse le panarabisme avec le soutien officieux de l’Occident. Cette idéologie prolifère majoritairement au sein des couches populaires musulmanes sunnites. Le Chrétien y est considéré comme l’ennemi, car injustement et faussement assimilé à l’Occident.

Les Chrétiens d’Orient face à l’islamisme : entre exil, soumission et résistance

Avec la destruction de l’appareil étatique irakien et ce, depuis l’invasion américaine de 2003, l’Irak est devenu un terrain fertile pour l’islamisme radical. En 2013-2014, l’État islamique s’enracine au Levant et pousse des centaines de milliers de familles chrétiennes sur la route de l’exil. En septembre 2013, le village chrétien de Maaloula en Syrie tombe aux mains des islamistes du Front Al-Nosra (branche d’Al Qaeda en Syrie). Selon les témoignages des habitants « ils sont arrivés sur leurs pick-up en criant les Chrétiens au tombeau ». Églises et cimetières sont ravagés et les tombes pillées. Pour les islamistes, les Chrétiens d’Orient sont le cheval de Troie de l’Occident en terre arabe. Cette sémantique impose un parallèle mensonger et absurde entre Occident et Christianisme, alors que le berceau de la Chrétienté se situe en Orient.

L’État islamique sanctuarise ses acquis territoriaux. En 2014, avec la prise de la plaine de Ninive en Irak, les populations chaldéennes prennent l’exil de peur d’être persécutées et massacrées.

Les populations qui restent sous l’emprise des djihadistes sont obligées de se soumettre. Ils se convertissent et doivent appliquer les codes de la charia. Dans le meilleur des cas, les femmes doivent se voiler, les hommes doivent porter des vêtements amples et ne peuvent fumer. Dans le pire des cas, les Chrétiennes servent d’esclaves sexuelles aux djihadistes et les hommes de main-d’œuvre bon marché en étant continuellement opprimés.

D’autres font le choix courageux de former des milices armées pour combattre les djihadistes dès 2013. En Syrie, de nombreux groupuscules chrétiens sont créés dans les banlieues d’Homs et d’Alep avec l’aide des Russes et des Iraniens. Ils forment les supplétifs de l’armée régulière syrienne. Ils se battent pour leurs terres et pour un idéal révolu, celui d’une entente fraternelle avec la majorité musulmane. Somme toute, l’arrivée de Daesh a provoqué un choc rédhibitoire pour de nombreuses populations chrétiennes. Plusieurs syriens m’ont témoigné avec incompréhension et nostalgie « Avant la guerre, il y avait une forme de cohésion, on était tous Syriens, avec l’arrivée de Daesh, certains de nos voisins musulmans ont rejoint les terroristes ».

Le sectarisme politique, la menace terroriste sunnite et les politiques occidentales contestables marginalisent la communauté chrétienne. Aujourd’hui plus que jamais, les Chrétiens d’Orient doivent se restructurer politiquement et économiquement et mettre en avant leurs particularismes s’ils ne veulent pas être définitivement considérés comme les oubliés de l’Histoire orientale.

Bibliographie :

  • Tigrane Yégavian, « Minorités d’Orient : Les oubliés de l’Histoire », éditions du Rocher, 2019
  • Bernard Heyberger, « Chrétiens du monde arabe : Un archipel en terre d’Islam », Autrement, 2003
  • Alain Ducellier, « Chrétiens d’Orient et Islam au Moyen-Âge, VIIème- XVème siècle », Armand Colin, 1996
  • Amin Maalouf, « Les Croisades vues par les Arabes », Poche, 1999
  • Joseph Yacoub, « Une diversité menacée, les chrétiens d’Orient face au nationalisme arabe et à l’islamisme », Salvator, 2018

Les Chrétiens d’Orient : une minorité oubliée (Partie 1/2)

Méconnus pour certains, inexistants pour d’autres et ce malgré 2000 ans d’Histoire, les Chrétiens d’Orient sont les laissés pour compte d’une région en perpétuelle mutation. Malgré les discours alarmants sur la protection des minorités, la situation des Chrétiens orientaux est sous médiatisée en regard des soubresauts de l’Histoire régionale. Soumis en période de paix, et assimilés à l’ennemi en période de guerres, ils n’ont de cesse de chercher une posture conciliante qui puisse leur permettre de vivre leur foi en paix.

Pour autant, ils ne forment pas un groupe homogène. Dans chaque pays, de l’Égypte à l’Irak, en passant par le Liban et la Syrie, les Chrétiens ont leur propre singularité sous le prisme des traditions linguistiques et liturgiques.

Cette première partie revient sur la genèse du christianisme, mettant en exergue les particularismes locaux, les dissensions, les allégeances ainsi que les interactions avec les différents empires musulmans, jusqu’à l’éveil politique et intellectuel au temps de la Nahda à la fin du XIXème siècle.

De la genèse à l’islamisation

Le christianisme est né et se développe sur la partie orientale de l’Empire romain. Le Moyen-Orient est donc par essence, le berceau de cette nouvelle religion. Un temps minoritaire, les adeptes de cette croyance vivent cachés et ne peuvent pratiquer leurs rites en public. Jusqu’au IIIème siècle de notre ère, les Chrétiens subissent de nombreuses persécutions et massacres. Ils sont considérés comme ennemis de l’Empire et souvent perçus comme des individus hérétiques. Jusqu’au début du IVème siècle de notre ère, les Chrétiens sont à la merci des différents empereurs. Certains s’en prennent uniquement au clergé, tandis que d’autres oppriment les fidèles.

Il faut attendre l’arrivée de l’empereur Constantin 1er, converti au christianisme, qui promulgue l’édit de Milan en 313 et accorde la liberté de culte dans tout l’Empire. Petit à petit, le christianisme se développe et devient l’unique religion officielle sous Théodose 1er à la fin du IVème siècle. S’ensuit une période de foisonnement intellectuel avec de nombreux débats théologiques. Les premières divisions apparaissent, ce sont les controverses autour de la nature humaine – divine – ou les deux du Christ. Malgré les nombreux conciles, les ruptures sont consommées et aboutissent à la création de plusieurs églises distinctes.

Ainsi sous l’Empire byzantin, la communauté chrétienne ne forme pas un ensemble homogène. Le pouvoir central de Constantinople ne réussit pas à centraliser et imposer un seul dogme chrétien. C’est au Vème et VIème siècle qu’émergent les églises coptes d’Égypte, syriaques, assyro-chaldéennes de Syrie et maronites du Liban. Leurs fidèles vivent clandestinement leur foi.

À la mort de Mahomet en 632, les armées arabes envahissent le Moyen-Orient. Les églises dissidentes perçoivent initialement l’arrivée des musulmans comme une libération vis-à-vis du pouvoir autoritaire de Constantinople. Dans un premier temps, les Chrétiens pratiquent plus librement leur foi, il n’y a pas de conversion forcée car ils sont reconnus comme des Gens du Livre (Ahl Al-kitab en arabe). Mais petit à petit le pouvoir central musulman soumet la communauté chrétienne à un statut de dhimmis (selon le droit musulman, dhimmi désigne les non musulmans d’un État sous gouvernance musulmane). Ce mot est souvent traduit comme une forme de « protection discriminatoire ». Du fait de ce statut secondaire, les Chrétiens ont une obligation de paiement d’impôts supplémentaires (la djizya) et la liberté de pratiquer leur culte est restreinte. Dès lors, les conversions à l’islam vont se multiplier.

Du déclin aux croisades

Très rapidement, l’arrivée des troupes musulmanes va de pair avec l’arabisation de la société et des rites chrétiens. Certaines langues théologiques disparaissent au profit de l’arabe. La première Bible est traduite en arabe au IXème siècle. Or, cette arabisation s’accompagne d’une islamisation de tous les pans de la société orientale. Les églises orientales commencent à se refermer sur elles-mêmes. La forte croissance démographique musulmane aggrave la situation des Chrétiens qui deviennent minoritaires. Malgré certaines périodes de partage et de collusion avec les pouvoirs centraux, les Chrétiens sont marginalisés, discriminés si ce n’est persécutés.

Les relations entre Musulmans et Chrétiens vont davantage se détériorer avec l’arrivée des troupes d’Occident. En effet, le pape Urbain II lance un appel à la croisade en 1095 pour aider les Chrétiens d’Orient et libérer Jérusalem, épicentre de pèlerinages de tous les Chrétiens occidentaux et orientaux. Ainsi, ses derniers sont perçus comme des potentiels traîtres. Pourtant, les armées d’Occident ne sont pas nécessairement bien reçues par leurs coreligionnaires d’Orient. Certains décident d’aider les Croisés à l’instar des Maronites, d’autres préfèrent rester en territoire musulman comme les chrétiens orthodoxes. En effet, le schisme de 1054 scella définitivement la division entre les églises rattachées à Rome (catholiques) et les églises rattachées à Constantinople (orthodoxes).

La présence des Croisés en Orient entraîne un durcissement des politiques à l’égard des Chrétiens d’Orient. Saladin augmente la pression fiscale sur ses sujets chrétiens pour financer sa guerre contre les Croisés. L’aide de l’Occident durant les croisades a finalement aggravé le sort des populations chrétiennes en Orient. Le pouvoir musulman se venge de l’aide apportée aux Croisés. Des églises sont détruites en Syrie, en Égypte et en Irak. Des Chrétiens sont réduits en esclavage et certains décident de fuir à Chypre.

La période des croisades du XIème au XIIIème siècle a modifié le statut des Chrétiens d’Orient à l’égard du pouvoir musulman. Le relatif équilibre est dès lors fragilisé et les communautés chrétiennes subissent une marginalisation politique, sociale et économique.

Sous l’Empire ottoman jusqu’au temps de la Nahda

Sous l’Empire ottoman du XIVème au XXème siècle, les Chrétiens sont intégrés à la société en tant que dhimmis dans un ensemble qui s’appelle le « millet », sorte de structure confessionnelle propre à une communauté. De fait, ils participent aux activités économiques locales, mais adoptent une différenciation vestimentaire (en bleu) et géographique. Les Chrétiens habitent dans des quartiers qui leur sont réservés et ils exercent des fonctions dépréciées par l’Islam comme les métiers du commerce ou de la finance. Les Arméniens de l’Empire ottoman contrôlent la majorité du commerce des armes.

Au gré des périodes, une relative pacification des rapports s’instaure. Or, à l’aune des tensions avec l’Occident, les Chrétiens subissent de nombreuses persécutions physiques et fiscales. Les nombreuses guerres qui opposent l’Empire ottoman et la Russie à partir du XVIIIème siècle donnent lieu à un durcissement des politiques ottomanes à l’égard des Orthodoxes, jugés proche de Moscou. 

L’Occident s’intéresse au sort de ses coreligionnaires d’Orient. François 1er noue des liens avec le sultan ottoman Soliman le Magnifique et signe un accord en 1535 qui lui permet d’avoir un droit de regard sur les populations chrétiennes en échange d’une liberté de commerce dans les ports français. Très vite, cette volonté de protection des Chrétiens d’Orient est instrumentalisée à des fins de politique extérieure. En effet, les puissances européennes veulent affaiblir l’Empire ottoman. Tour à tour, Russes et Français se gargarisent d’être «les protecteurs des Chrétiens d’Orient ». La Russie se porte garante de la sécurité des Orthodoxes alors que la France se veut protectrice des Catholiques. Ce rôle va prendre une ampleur historique lors du massacre des maronites en Syrie et au Liban. La France de Napoléon III intervient militairement en 1860 pour protéger la communauté chrétienne.

En lien étroit avec l’Occident, les Chrétiens d’Orient deviennent peu à peu le fer de lance d’un renouveau politique. Embourbé dans une crise interne et externe, l’Empire ottoman durcit sa politique et empêche tout courant dissident. Dans une logique nationaliste arabe, certaines figures chrétiennes libanaises, égyptiennes et syriennes écrivent, publient et partagent des idées politiques d’une lutte contre l’Empire ottoman. La notion d’arabité prédomine pour gommer les différences communautaires et confessionnelles. Ce bouillonnement intellectuel et politique est nommé « Al Nahda » (la renaissance en arabe). Ce courant émerge à la fin du XIXème siècle et s’enracine dans les esprits de chaque arabe de l’époque. Animés par un esprit de régénération de la dignité, les Arabes de l’Empire ottoman s’opposent au pouvoir central. Cette opposition est consciencieusement soutenue par l’Occident qui mise sur l’implosion de l’Empire Ottoman.

Bibliographie :

  • Tigrane Yégavian, « Minorités d’Orient : Les oubliés de l’Histoire », éditions du Rocher, 2019
  • Bernard Heyberger, « Chrétiens du monde arabe : Un archipel en terre d’Islam », Autrement, 2003
  • Alain Ducellier, « Chrétiens d’Orient et Islam au Moyen-Âge, VIIème- XVème siècle », Armand Colin, 1996
  • Amin Maalouf, « Les Croisades vues par les Arabes », Poche, 1999

Les Etats-Unis et le pétrole : une longue histoire d’amour

En Octobre 2019, des blindés américains ont été envoyés dans le Nord-Est de la Syrie afin de sécuriser les puits de pétrole. Dans son style brutal et transparent, le Président Donald Trump l’a confirmé sans équivoque « We’re keeping the oil in Syria »[1].

Cette relation passionnelle entre la première puissance mondiale et l’or noir est bien antérieure à l’arrivée de Donald Trump à la Maison Blanche. Le pétrole est une matière première indispensable pour l’économie d’un pays. Pourtant selon les récentes estimations, les Etats-Unis ont plus exporté du pétrole qu’ils n’en ont importé et sont devenus les premiers producteurs, en raison du forage et de l’abondance du gaz de schiste. La dépendance au pétrole du Moyen-Orient s’en trouve donc réduite.

Or, 47,7% des réserves prouvées de pétrole se situent dans cette zone[2]. Compte tenu de l’importance du pétrole dans l’économie mondiale, le Moyen-Orient reste indispensable pour l’approvisionnement énergétique des grandes puissances.

Retour sur une histoire sans ambiguïté entre l’administration américaine et l’or noir au Moyen-Orient.

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Ruée vers l’or noir :

Les Etats-Unis s’intéressent au Moyen-Orient et ce, depuis la découverte des gisements de pétrole dans les années 1920. Des équipes sont envoyées sur place pour l’exploration, l’étude du potentiel pétrolier et gazier et afin de concurrencer les compagnies européennes. Or, ces dernières se désintéressent du désert saoudien. C’est à cette époque, qu’une petite compagnie américaine débute l’exploitation des gisements pétroliers de Hassa à l’est du pays.

Soucieux de leur approvisionnement en pétrole, les Américains nouent des relations de plus en plus régulières avec le régime saoudien. En 1933, l’Arabie saoudite accorde des concessions pétrolières à la Standard Oil Company of California. Dès 1944, ils signent un consortium pour l’exploitation exclusive de l’or noir du royaume, c’est la naissance de la fameuse Aramco (Arabian American Oil Company).

Consciente de sa supériorité technologique et militaire, l’administration américaine offre ses services pour le forage et le pompage des zones pétrolifères au Moyen-Orient en échange d’une protection militaire en cas de conflit. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les jeunes monarchies du Golfe s’empressent de se rapprocher des Etats-Unis pour ainsi asseoir leurs indépendances.

À l’opposé, d’autres pays de la région cherchent à jouir pleinement de leurs ressources. C’est le cas de l’Iran, avec le Premier ministre Mohammed Mossadegh qui nationalise le pétrole en 1951. Suite à cette démarche, il est démis de ses fonctions par un coup d’État ourdi par les services secrets britanniques et américains en 1953. Cet événement a des répercussions à l’échelle régionale. Dans les années 60-70, Saddam Hussein en Irak, Hafez Al-Assad en Syrie et Mouammar Kadhafi en Libye nationalisent des pans entiers de leur économie au détriment des compagnies occidentales.

Le pétrole, prétexte d’ingérence économique :

  • En Irak :

Malgré le soutien sans faille de l’Occident et des monarchies du Golfe, l’Irak sort ruiné de sa guerre contre l’Iran (1980-1988). Sa dette extérieure est considérable, les infrastructures pétrolières sont en partie détruites et sa production ne lui permet pas d’avoir des revenus suffisants. De plus, en augmentant conjointement leur production, certains pays de l’OPEP (l’Organisation des pays exportateurs de pétrole) en particulier l’Arabie saoudite, le Koweït et les Émirats arabes unis, , font chuter le prix du baril ce qui accentue les difficultés économiques du pays.

De ce fait, l’Irak poussée par un impératif économique vital, lorgne sur le Koweït qui faisait partie de son territoire à l’époque ottomane[3]. Ce n’est pas la première fois que des dirigeants irakiens ont voulu récupérer cette région, ayant un accès direct à la mer et riche en hydrocarbures.

Selon certaines sources, les Américains donnent l’aval à Saddam Hussein pour envahir le Koweït[4] en 1990. Or, une fois les troupes irakiennes présentes sur place, une coalition menée par les Etats-Unis rassemble plus de 940 000 hommes de 34 pays, dont 535 000 Américains[5]. C’est une défaite retentissante pour l’armée de Saddam Hussein. Les bombardements de la coalition ont ciblé principalement les infrastructures économiques et pétrolières du pays.

Après la guerre, l’ONU sous la pression des Etats-Unis décrète un embargo total sur le pétrole irakien. Le pays est littéralement exsangue. Les sanctions appauvrissent la population locale et obligent plusieurs milliers de familles à fuir le pays. La décennie 90 est catastrophique d’un point de vue humanitaire. Environ 1 million de personnes sont mortes en raison de la dureté des sanctions. De surcroît, les difficultés économiques plongent le pays dans un repli communautaire, entretenu par les officines de propagande américaine.

  • En Syrie :
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Dès le début du conflit en Syrie en 2011, les Etats-Unis et l’Onu imposent des sanctions sur le pétrole syrien. Ce dernier représente environ ¼ des revenus du gouvernement de Damas. À l’échelle mondiale, la production pétrolière syrienne est modeste mais elle permet au pays de subvenir à ses propres besoins.

De plus, la Syrie se trouve impliquée dans différents projets régionaux de gazoducs. Dès 2009, le Qatar propose via les entreprises Qatar Petroleum et l’Américain d’Exxon-Mobile East Marketing Limited Company d’acheminer du gaz vers l’Europe en passant par l’Arabie saoudite, la Jordanie et la Syrie. Ce projet n’est pas accepté par Damas, en raison de ses affinités avec la Russie. En effet, si ce projet avait été accepté, l’Europe aurait eu une alternative au gaz russe. Cependant, Bachar Al-Assad accepte le projet iranien de l’Islamic Gaz pipeline (IGP) en 2011[6]. Ce projet de gazoduc transite par l’Irak et la Syrie avant de desservir le marché européen. Les Monarchies du Golfe qui se sont vus refuser leur proposition, ont été les premiers financeurs et soutiens des djihadistes en Syrie dès 2011 avec l’aval des chancelleries occidentales et notamment américaines.

Le pétrole, prétexte d’intervention militaire

  • En Irak :

Suite aux attentas du World Trade Center du 11 septembre 2001, les États-Unis utilisent cet événement à des fins de politique extérieure au Moyen-Orient. La guerre contre le terrorisme est un moyen durable de s’ingérer dans la région. En effet, en accusant fallacieusement l’Irak de détenir des armes de destruction massive et de soutenir les terroristes d’Al Qaeda, l’armée américaine envahit unilatéralement l’Irak en 2003. 

Officieusement, l’intervention militaire américaine est dictée par un impératif, celui de sécuriser son approvisionnement en pétrole. En effet, à cette époque l’Irak est le 4ème producteur de la planète. Les troupes américaines sont envoyées dans le Nord du pays, dans la région de Kirkouk, territoire où se trouve la majeure partie des réserves de pétrole d’Irak. En mettant la main sur les hydrocarbures, les Etats-Unis mettent automatiquement sous tutelle un pays dépendant de ses exportations pétrolières.

  • En Syrie :

Officiellement, la présence de forces spéciales américaines et occidentales dans le Nord-Est du pays sert à aider et soutenir les forces démocratiques kurdes. Officieusement, c’est pour empêcher les forces du gouvernement syrien de sécuriser leurs puits de pétrole et de reconquérir la totalité de son territoire. À chaque fois que l’armée syrienne tente de se rapprocher des zones pétrolifères, la coalition, menée par les Américains, bombarde les positions syriennes.

« Nous n’avons pas besoin du pétrole du Moyen-Orient »[7] déclare Donald Trump dans son discours au lendemain des frappes iraniennes suite à l’assassinat du général Qassem Souleimani le 3 janvier 2020. Son pays aurait atteint l’indépendance énergétique. Malgré ses affirmations, les Etats-Unis sont toujours dépendants du pétrole du Moyen-Orient et ce, en raison des risques de pénurie de leur propre production sur le long terme.

La sécurisation des puits de pétrole en Syrie, en Irak et en Arabie saoudite a un double objectif politique et énergétique. En prenant possession des ressources pétrolières d’un pays, ils peuvent à terme le contraindre à revoir sa politique régionale et à adopter une posture plus conciliante à l’égard des Etats-Unis.  


[1] https://abcnews.go.com/Politics/keeping-oil-syria-trump-considered-war-crime/story?id=66589757

[2] https://www.connaissancedesenergies.org/fiche-pedagogique/reserves-de-petrole-dans-le-monde

[3] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Revendications-irakiennes-sur-le.html

[4] Robert Fisk, « La grande guerre pour la civilisation, l’Occident à la conquête du Moyen-Orient (1979-2005) », La Découverte, 2005

[5] https://www.monde-diplomatique.fr/mav/120/A/46973

[6] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2017/04/12/les-pipelines-et-les-gazoducs-sont-ils-a-l-origine-de-la-guerre-en-syrie-comme-l-affirme-jean-luc-melenchon_5110147_4355770.html

[7] https://www.rtbf.be/info/economie/detail_les-etats-unis-n-ont-ils-vraiment-plus-besoin-du-petrole-du-moyen-orient?id=10403497

Disparition de 3 humanitaires français et de leur collaborateur irakien à Bagdad.

Depuis maintenant plus de 2 semaines, l’association SOS Chrétiens d’Orient n’a aucune nouvelle de ses 3 chefs de missions et de leur collaborateur irakien disparus à Bagdad. Créée en 2013 suite au dépècement des populations chrétiennes d’Irak et de Syrie, cet organisme fournit une aide matérielle, médicale, éducative et psychologique aux Chrétiens opprimés, meurtris et souvent délaissés par les autorités locales.

Ignorée du grand public et plus ou moins abandonnée par la communauté internationale, la communauté chrétienne orientale n’a de cesse de subir les affres d’une radicalisation islamiste sur place. Face à cette menace, la plupart fuit vers l’Europe, l’Amérique voire l’Australie. Quant aux autres, désemparés et persécutés pour leur foi, faute de moyens ou animés par une farouche conviction, ils continuent de vouloir vivre sur la terre de leurs ancêtres.

L’association tente d’apporter un soutien moral et matériel aux populations restantes afin qu’elles redeviennent autonomes économiquement. Or, les équipes humanitaires dans les zones à risque sont souvent la cible de plusieurs groupes armés. Les enlèvements sont souvent suivis d’une demande de rançon pour faire pression sur les autorités occidentales, jugées responsables du chaos régional.

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Contexte d’un probable enlèvement :

« La disparition » des membres de l’association a eu lieu à Bagdad le lundi 20 janvier 2020 non loin de l’ambassade de France. Normalement, l’organisme travaille uniquement avec les autorités du Kurdistan à Erbil. Les minorités chrétiennes ont en effet trouvé refuge en territoire kurde. Cependant, leur présence à Bagdad était uniquement d’ordre administratif. Il fallait s’enregistrer auprès des autorités irakiennes de Bagdad afin de débuter un projet financé par l’association.

L’Irak n’a jamais été un pays sûr pour un occidental. Depuis les années 80, le pays est en guerre. Pour l’Irakien, l’occidental est perçu automatiquement comme un potentiel ennemi, allié d’Israël et des États-Unis. L’Occident est de fait assimilé à un ensemble politique homogène.

Depuis l’assassinat du général iranien Qassem Souleimani le 3 janvier 2020 par un drone américain, la région est en ébullition. Les partisans de ce dernier promettent des représailles contre les intérêts occidentaux dans la région. Il est fort probable que les équipes de SOS Chrétiens d’Orient aient été enlevées par une milice chiite. L’éventuel enlèvement serait dicté par une volonté de pression sur les autorités occidentales pour cesser leurs ingérences en Irak. Dans le cas échéant, ceci serait plus souhaitable que si celui-ci avait été perpétré par Daesh, organisation terroriste pratiquant des exécutions sommaires. Dernièrement, des foules monstres se sont réunies à Bagdad pour demander le départ des forces américaines du pays.

En s’alignant automatiquement sur la politique américaine, la France met en péril son indépendance diplomatique et la sécurité de ses concitoyens travaillant sur place.

Pourquoi un tel silence ?

Depuis le 24 janvier 2020, date du communiqué officiel de l’association, aucune information supplémentaire n’a été dévoilée.

Selon le Quai d’Orsay, les membres de l’association ont disparu et n’ont pas été officiellement enlevés. Il est vrai qu’à ce jour, aucun groupe armé n’ait revendiqué l’enlèvement. Le directeur général de l’organisation, Benjamin Blanchard, indique cependant que « les autorités françaises et irakiennes se coordonnent pour retrouver leurs traces ».

Lors des prises d’otages, le gouvernement français utilise différents leviers afin de négocier avec les ravisseurs. Il est donc très probable que les renseignements français soient en étroite collaboration avec les renseignements irakiens pour mener à bien l’enquête et retrouver les ressortissants français. Dans certains cas, il est préférable que le gouvernement ne communique pas sur l’évolution des négociations. Cela se déroule discrètement afin d’éviter une médiatisation des groupes terroristes et pour préserver la sécurité des humanitaires.

De son côté, la presse n’a que faiblement relayé l’information. Elle a profité de cet évènement pour reprocher à l’association ses soutiens politiques et non pour relater la disparition tragique de 3 humanitaires français et de leur collègue irakien. En effet, les principaux médias mettent en avant les liens de l’organisation avec des milieux « d’extrême droite » et sa soi-disant lecture confessionnelle du conflit au Proche-Orient, visant à opposer Chrétiens et Musulmans.

Force est de constater que la défense de la cause chrétienne est principalement l’apanage d’un électorat de droite. On se rappelle en 2014, lors de la chute de la ville irakienne de Mossoul et de l’exil de milliers de famille chrétienne, les sympathisants de droite arboraient fièrement le ن sur les réseaux sociaux (les djihadistes utilisaient ن=noun, 25ème lettre de l’alphabet arabe, signifiant nazaréen pour persécuter les Chrétiens)

Mettre en exergue les affinités politiques, comme le font les journalistes, revient à politiser ce problème et à rendre dérisoire le sort des communautés chrétiennes auprès d’une partie de la société. Tout commentaire concernant le positionnement de l’association est hors-sujet et aberrant à l’heure actuelle.

Questionnement sur l’humanitaire en zone à risque :

Au Moyen-Orient, l’aide humanitaire est souvent perçue comme le bras social des interventions militaires. Les organisations internationales, sous couvert de démocratisation de la société, servent souvent les intérêts des puissances occidentales. En effet, l’interventionnisme humanitaire se pare de toutes les vertus sociales et humaines. Des bombes et des ONG simultanément pour remettre un pays « déviant » dans le droit chemin. Plus il y a d’interventions militaires, plus les organisations non gouvernementales prolifèrent. Ne sont-ils pas finalement les maillons d’une seule et même chaîne ?

Les réseaux humanitaires américains à l’instar des réseaux Soros ou Canvas, n’ont de non gouvernementales que le nom. Ils participent activement à la mise en place d’un agenda bien précis. Ils forment et imposent des politiques sociales en connivence avec leurs bailleurs institutionnels. Ces multinationales de l’humanitaire s’arrogent le droit d’ingérence et jouissent de tous les avantages que leur statut leur confère.

L’association SOS Chrétiens d’Orient n’est pas un mastodonte de l’humanitaire. Cette structure tente tant bien que mal de former un pont entre Orient et Occident sous le prisme de la religion. Au Moyen-Orient, la religion est omniprésente et représente un marqueur communautaire fort. De fait, chefs de missions et bénévoles présents sur le terrain participent activement à la liturgie locale.

 Elle apporte une aide aux populations majoritairement chrétiennes sans ingérence dans la politique du pays hôte. Les chefs de missions sont préalablement formés aux nombreux risques qu’ils encourent dans des pays tels que l’Irak ou la Syrie. De plus, ils connaissent parfaitement la géopolitique régionale. Dans les pays du Proche et Moyen-Orient, il est souhaitable d’épouser les coutumes locales (codes vestimentaires et linguistiques) pour éviter tout soupçon d’espionnage.

En effet, dans une région en guerre, tout occidental sera perçu comme un éventuel ennemi.

Aujourd’hui, l’aide humanitaire, justement décriée et calomniée pour ses connivences politiques est en pleine mutation pour faire respecter ses principes initiaux : humanité, neutralité, impartialité et indépendance.   

Bibliographie :

« L’axe de la résistance »: atout numéro 1 de l’Iran

Depuis la révolution islamique d’Iran en 1979, Téhéran cherche à étendre son influence au Moyen-Orient. Minoritaire dans une région majoritairement sunnite, Téhéran propose un discours aconfessionnel avec une rhétorique anti-américaine et anti-israélienne pour créer un réseau d’alliances hétérogènes.

Aujourd’hui plus que jamais, au lendemain de l’assassinat de Qassem Souleimani, véritable homme fort de la politique étrangère iranienne, l’Iran fédère un véritable axe déjouant les objectifs de Washington, de Tel-Aviv et de Riyad.

Changement de régime pour un changement de paradigme à l’échelle régionale :

Avant 1979, l’Iran était le principal allié des Etats-Unis et d’Israël dans la région, son armée était financée par Washington.

Au lendemain de la révolution iranienne, les nouveaux dirigeants iraniens ont épousé une logique tiers-mondiste et pro-palestinienne. En raison de son isolement politique, l’Iran a tenté de propager sa révolution à l’échelle de la région. Pour Téhéran, il fallait renverser les gouvernements alliés des occidentaux. Ce revirement spectaculaire a changé la donne régionale. Conduite, qui allait inévitablement être le prélude à de nouveaux affrontements dans la région. En effet, l’Irak de Saddam Hussein financé et armé par les monarchies du Golfe et par l’Occident entra en guerre contre l’Iran. Cette guerre dura 8 ans (1980-1988), se solda par un statu quo et engendra plusieurs centaines de milliers de morts dans les deux camps.

La Syrie d’Hafez Al-Assad est le premier soutien étatique de la nouvelle République islamique d’Iran. Téhéran s’appuie également sur les communautés chiites présentes dans la région (Irak, Bahreïn, Liban). Il s’agit donc pour l’Iran révolutionnaire, de créer un cadre politique et sécuritaire à l’ensemble de la communauté. 

Pour contrer cette aspiration, l’Arabie saoudite et ses alliés régionaux accusent l’Iran de vouloir constituer un croissant chiite pour dominer la région. Ainsi, ils tentent de confesionnaliser les tensions régionales pour faire de l’Iran chiite un ennemi héréditaire.

Le Hezbollah : véritable succès de la politique étrangère iranienne

La communauté chiite libanaise est marginalisée économiquement et politiquement. L’émergence de la révolution islamique d’Iran insuffle un espoir à toute une population. De plus, englué dans une guerre civile depuis 1975, le Liban n’arrive pas à s’opposer aux exactions israéliennes dans le Sud du pays. Dès lors, au début des années 80, l’Iran envoie des forces spéciales pour former les futurs cadres du Hezbollah et structurer militairement la communauté chiite.

Ceci se matérialise en 2006 par la défaite de Tsahal au Sud Liban. C’est une victoire à la fois militaire et psychologique contre une armée nettement mieux équipée. C’est un succès écrasant de l’Iran et du Hezbollah sur Israël.

Ce puissant groupe chiite s’est mué en une force politique majeure au Liban et en une milice redoutable dans tout le Proche-Orient. En effet, depuis le début de la guerre en Syrie en 2011, le Hezbollah apporte un soutien militaire conséquent au Président Bachar Al-Assad. Plusieurs cadres du Hezbollah forment et entrainent différentes milices multiconfessionnelles en Syrie et en Irak pour lutter contre les différents mouvements djihadistes.

Il a également contribué à la libération de nombreux villages chrétiens situés à la frontière syro-libanaise, le rendant populaire auprès de cette communauté.

Le mouvement chiite est la pièce maitresse de la politique étrangère de l’Iran. Il fait le lien entre Téhéran et Beyrouth en passant par Damas et Bagdad. Le secrétaire général du parti, Hassan Nasrallah, adopte une posture aconfessionnelle et une sémantique fédératrice. En réaction à l’assassinat de Qassem Souleimani, le chef du Hezbollah appelle à chasser l’armée américaine du Moyen-Orient.

Aujourd’hui, le Hezbollah sort aguerri de ses opérations au Moyen-Orient. Il a une capacité de nuisance qui déstabilise les objectifs israéliens. De plus, le poids politique du parti empêche les Etats-Unis d’arrimer le Liban sous sa tutelle, et ce malgré les diverses tentatives.

Présence iranienne en Irak et en Syrie :

Depuis l’arrivée de l’État islamique en Irak et en Syrie en 2014, « l’axe de la résistance » a été fragilisé. En effet, les voies terrestres reliant Téhéran à Beyrouth ont été coupées. De ce fait, les forces iraniennes d’Al Qods (unité d’élite des Gardiens de la révolution iranienne), menées par Qassem Souleimani et le Hezbollah ont entrepris une série d’opérations visant à lutter contre Daesh et à sanctuariser les territoires repris. L’Iran a formé de nombreuses milices majoritairement chiites en Irak. Ces milices (Hachd al-Chaabi) sont aujourd’hui redoutables et contrôlent plusieurs parties du territoire irakien.

Au lendemain de l’assassinat de Qassem Souleimani et d’Abu Mahdi al-Muhandes (leader d’une milice irakienne), toutes les forces chiites du pays se sont soulevées contre les ingérences américaines. Le parlement irakien a même demandé le retrait des troupes américaines de son territoire. Demande qui ne sera probablement pas satisfaite, les Américains ne veulent pas laisser l’Irak sous influence iranienne.

En Syrie, les forces iraniennes, le Hezbollah avec l’appui de la Russie et l’armée régulière de Bachar Al-Assad ont libéré plusieurs grandes villes du pays (Homs et Alep). Le maintien du Président syrien au pouvoir, est une condition sine qua non de la survie de « l’axe de la résistance », afin qu’il puisse s’inscrire dans la durée. De surcroît, avec le soutien de plusieurs milices chrétiennes, voire sunnites, l’Iran veut faire la jonction entre un chiisme politique et la défense du nationalisme arabe.

Hamas : l’influence iranienne en Palestine

La présence d’Ismaël Hanniyeh, chef du Hamas, aux obsèques de Qassem Souleimani à Téhéran démontre les bonnes relations entre les deux entités. La résistance islamique à Gaza est en partie financée par l’Iran.

Dans la rhétorique iranienne, l’objectif final est la libération de la Palestine. De plus, en appuyant et en finançant le Hamas, l’Iran nuit aux intérêts israéliens et gagne la sympathie de la rue arabe. En effet, la Palestine reste une cause fédératrice pour la majorité des habitants de la région.

Les Houthis : force de déstabilisation des monarchies du Golfe

Depuis 2015, le Yémen est en proie à une guerre abominable. Elle oppose une coalition arabe menée par les monarchies du Golfe et le pouvoir central yéménite aux Houthis, groupe rebelle aidé financièrement et logistiquement par l’Iran

Les Houthis, et ce malgré l’important dispositif militaire mobilisé par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, infligent plusieurs pertes à cette coalition. En septembre dernier, l’attaque contre deux sites pétroliers de la compagnie ARAMCO a paralysé en partie l’économie saoudienne et entraîné la hausse du prix du baril de pétrole.

Bien qu’inférieurs aux Américains, les Iraniens disposent d’un réseau d’alliances protéiformes dans toute la région. Les différentes milices constituent donc une force de dissuasion et de renseignement non négligeable pour la politique étrangère iranienne. Cet « axe de la résistance » nuit aux intérêts américains, saoudiens et israéliens au Moyen-Orient.

L’élimination préméditée de Qassem Souleimani est un véritable acte de guerre contre l’Iran. Compte tenu de la posture martiale et anti-iranienne de la Maison Blanche, tous les scénarios sont envisageables. Pourtant, le 7 janvier 2020, des missiles iraniens ont étonnamment frappé deux bases américaines en Irak, sans la moindre réaction américaine. Jeu de dupes ou manque de stratégie à long terme de la part du Pentagone ?

Bibliographie :

  • Laurence Louër, « Chiisme et politique au Moyen-Orient », Tempus, 2009
  • Robert Baer, « Iran : l’irrésistible ascension », Folio, 2009
  • Mohammad-Reza Djalili, Thierry Kellner, « L’Iran en 100 questions », Tallandier, 2016

Les Kurdes: Une histoire mouvementée entre vassalisation, désaccords et volonté d’autonomie (2/2)

Le XXème siècle kurde fut le siècle de toutes les attentes, de tous les rêves mais surtout de toutes les désillusions. Population médiatisée depuis l’avènement de l’État islamique en 2014, il n’en demeure pas moins que les Kurdes sont fortement méconnus. Sa médiatisation est intrinsèquement liée à son instrumentalisation par certaines puissances. En effet, les territoires kurdes se situent sur des zones pétrolifères, enjeux de toutes les convoitises …

Aujourd’hui, selon les dernières estimations, les Kurdes sont environ 40 millions, répartis majoritairement dans 4 pays : la Turquie (43%), l’Iran (27%), l’Irak (18%) et la Syrie (8%), à cela s’ajoute les 4% de la diaspora principalement présente en Europe, dans le Caucase et en Asie centrale.

Cette deuxième et dernière partie revient sur le siècle de tous les changements pour une communauté kurde toujours en quête d’unité et d’autonomie.

L’espoir éphémère d’une nation

Au début du XXème siècle, l’Empire ottoman se veut exclusivement turc. Pour endiguer toutes tentatives de cessations au sein même de l’Empire, plusieurs milices dont des kurdes participent à des déportations et des massacres de minorités chrétiennes, majoritairement arméniennes. C’est dans ce contexte de divisions et de frictions, que certains kurdes nourrissent l’idée d’un rêve d’État, contrairement à une bourgeoisie très proche du pouvoir stambouliote. Les premiers intellectuels s’insurgent, les premiers journaux clandestins en langue kurde apparaissent. Mais, les prémisses de l’émergence d’une réelle conscience nationale sont rapidement matées par le pouvoir central.

Avec la fin de la première guerre mondiale et le dépècement de l’Empire ottoman par les puissances occidentales (accords de Sykes-Picot en 1916 puis traité de Moudros en 1918), la résonnance du discours nationaliste kurde prend de l’ampleur. Le rêve d’une nation tutoie la réalité lors du traité de Sèvres le 10 aout 1920. En effet, ce traité prévoit le démantèlement de l’Empire ottoman et la création d’un Kurdistan indépendant. Cependant, ce projet ne verra jamais le jour. Mustapha Kemal Atatürk, premier Président de la Turquie moderne, arrive au pouvoir avec des desseins panturquistes. Il chasse les occupants de l’Anatolie et met fin aux espérances kurdes avec la signature du traité de Lausanne le 24 juin 1923. Ce dernier reconnaît la souveraineté turque sur l’ensemble du territoire. S’ensuit une véritable politique de turquisation avec un rejet de l’existence kurde. Au sein des villages kurdes, les noms des villages sont turquifiés. À partir de 1932, il est interdit de parler le dialecte kurde. Dans l’entre deux guerres, les nombreux mouvements contestataires sont muselés. La Turquie kémaliste entreprend une réelle politique de négation des particularismes locaux dans le but d’homogénéiser l’ensemble de la Turquie.

De la négation systématique aux persécutions

La réfutation du fait kurde touche également les autres parties du Kurdistan. Sous la dynastie des Pahlavi, l’Iran applique des politiques comparables à celles utilisées en Turquie, malgré la parenthèse de la République de Mahabad (région au Nord-Ouest de l’Iran) qui ne dura pas moins d’un an en 1946. En Irak et en Syrie, les Kurdes sont rapidement intégrés aux jeunes nations car ils sont présents sur des territoires riches en hydrocarbures. De plus, la logique panarabe à Damas et à Bagdad gomme toutes les différences au profit de la seule arabité. De fait, le nationalisme kurde si embryonnaire soit-il se délite en une multitude de nationalismes au gré des réalités locales dans les différents pays.

Le cas irakien :

C’est en Irak particulièrement que la situation se complique pour les Kurdes. Lors de la guerre Iran-Irak entre 1980 et 1988, les deux belligérants se servent des communautés kurdes pour avoir des renseignements sur l’ennemi. En effet, la communauté kurde d’Irak fournit des informations sur les troupes irakiennes à l’Iran. À la fin de la guerre, ceci a pour conséquence de nombreuses purges de la part d’Ali Hassan al-Majid, cousin de Saddam Hussein, notamment lors des opérations « Anfal » en 1988. Cette campagne de représailles tue plus de 100 000 Kurdes. Ali Hassan al-Majid ordonne les nombreux massacres avec utilisation de bombardements sommaires et d’armes chimiques, ce qui lui vaut le surnom tristement célèbre « d’Ali le chimiste ».

Avec le déclenchement de la première guerre du Golfe en 1991, les Américains incitent les Kurdes et les Chiites à se soulever contre Bagdad. Profitant du chaos latent en Irak, le territoire kurde gagne en autonomie mais pas en unité. Une guerre fratricide oppose les partisans du PDK de Barzani (parti plus traditionnel et rural) aux forces du UPK de Talabani (parti progressiste et urbain) entre 1993 et 1997.

Le cas turc :

De son côté en Turquie, la communauté kurde s’organise politiquement avec la création du PKK (parti des travailleurs du Kurdistan) en 1978, d’allégeance marxiste-léniniste. Dans un pays qui nie catégoriquement l’existence du fait kurde, cette organisation emploie la violence à des fins politiques. De fait, c’est une guerre hybride qui ne dit pas son nom entre un pouvoir central et une organisation kurde qui reçoit officieusement un soutien de la part de la Syrie. Damas accepte, dans les années 90, que des Kurdes syriens aillent grossir les rangs du PKK turc à condition qu’ils cessent toute activité politique en Syrie.

Le PKK, est dirigé par un chef emblématique, Abdullah Öcalan. Ce dernier est emprisonné depuis 1999. En raison, des nombreux affrontements avec le pouvoir central turc et des méthodes utilisées, l’Union européenne, les États-Unis, la Turquie et plusieurs autres pays ont classé le mouvement kurde dans la liste des organisations terroristes.

Vers un avenir incertain ?

De périodes quiétistes aux périodes contestataires, l’histoire des Kurdes oscille entre autonomie, vassalisation et tensions fratricides. Au cours des siècles, cette communauté formait un groupe homogène sous le prisme de la langue et de l’héritage, mais aucunement par le biais des revendications politiques.

Aujourd’hui, plus que jamais, le chaos et le morcellement régional causés par l’intervention américaine en Irak en 2003 et par la balkanisation de la Syrie depuis 2012, ont profité aux Kurdes. L’implosion du système central irakien a permis aux territoires kurdes d’asseoir leur autonomie, tout en profitant des revenus pétroliers et de l’aide occidentale.

De leur côté les Kurdes syriens ont habilement exploité l’arrivée de l’État islamique en 2014. Malgré de nombreux combats dans le Nord-Est du pays, ils ont su s’imposer dans le Rojava, au détriment des autres minorités. Cette région est très riche en hydrocarbures et sert de bases avancées aux forces spéciales occidentales en Syrie. Les Kurdes contrôlent donc une bonne partie de la frontière avec la Turquie.

Quant à elles, les interventions turques en Syrie « Bouclier de l’Euphrate » en 2016 et « Rameau d’olivier » en 2018 avaient pour objectif de neutraliser le problème kurde à la frontière et de s’immiscer dans les affaires syriennes. En Octobre dernier, le Président turc, Recep Tayyip Erdogan, profite du repli militaire « partiel » américain pour lancer une énième opération armée. Intitulée « source de paix », cette dernière doit annihiler l’irrédentisme kurde et empêcher toute jonction avec le PKK. L’intervention en Syrie assombrit un peu plus le destin des Kurdes turcs et syriens.

Compte tenu des divergences et des atermoiements politiques consécutifs, il n’y a donc pas un mais des Kurdistans.

Bibliographie :

  • Elisabeth Picard, « La question kurde », 1991, Éditions complexe
  • Hamit Bozarslan, « Conflit kurde : Le brasier oublié du Moyen-Orient », 2009, Autrement
  • https://www.cairn.inforevue-maghreb-machrek-2018-1-page-45.htm