Le Liban dans l’impasse politique

« La position confessionnelle au Liban est un phénomène de structure ; aucune violence n’y changera rien ; c’est le temps seul qui la modifiera, ou qui ne la modifiera pas »[1].

Août 2020. Après la terrible explosion au port de Beyrouth et plus d’un an de protestations contre les conditions sociaux-économiques, et majoritairement dirigées contre un système politique plus que jamais décrié, le Président du Conseil des Ministres, Hassan Diab démissionne[2]. Puis ce fut le tour de Mustapha Adib[3]. Ensuite, le flou, sur tous les plans. D’abord, sur celui d’une pratique du pouvoir qui relève d’une tradition presque indéracinable. Ensuite, sur celui de l’avenir plus qu’incertain du gouvernement, et enfin sur celui de la colère de la population et de son action, laquelle se mue en intervention plus largement régionale, voire internationale.

Entre tentatives de sanctuarisation des acquis, intérêts régionaux et ingérence internationale : le Liban serait-il face à une impasse politique insoluble ?

Le confessionnalisme politique libanais : gestion d’une réalité démographique …

Le Liban, environ 10 400 km2, aujourd’hui près de 5,5 millions d’habitants, et 18 confessions. C’est au regard de ces données là qu’en 1926 la structure politique s’est faite de manière à s’adapter à une population multiconfessionnelle et à des réalités socioculturelles particulières.

Afin de représenter le plus équitablement possible ces différentes communautés, cette adaptation est passée par le confessionnalisme politique, c’est-à-dire une répartition du pouvoir en fonction de différentes confessions religieuses. La Constitution de 1926 prône très clairement cette pratique[4], instaurée à l’origine uniquement pour la chambre des députés[5]. Aujourd’hui et depuis les années 40, le Président « doit » être chrétien maronite, le Premier Ministre musulman sunnite et le Président de la chambre des députés, musulman chiite.

Ainsi, on partait du principe qu’il était nécessaire de maintenir un certain équilibre entre la composition du tissu social et la composition du corps politique représentant celui-ci. C’est pourquoi en 1943, un pacte oral est venu étendre l’application du confessionnalisme à d’autres fonction, celle de Président de la République Parlementaire du Liban ainsi que celle de Président du Conseil des Ministres. Bien qu’oral, ce pacte instaure presque une « coutume » et est toujours en vigueur aujourd’hui.

C’est ici qu’il convient de préciser une donnée importante : dès 1948[6] les musulmans commencent à être majoritaires en termes de population, et parallèlement les tensions communautaires grimpent.

40 ans plus tard, la donne se complique encore un peu plus. Le 30 septembre 1989, les accords de Taëf mettent fin à la guerre civile survenue en 1975, en réorganisant le partage des pouvoirs entre les confessions. Le Président cède ainsi certaines de ces prérogatives au Premier Ministre, musulman sunnite, qui dispose finalement de plus de marge d’action que le Président lui-même. Préciser ici la confession du Premier Ministre permet de comprendre l’absence d’unanimité sur cet accord, les chrétiens se sentaient trahis.

« Ce n’est pas parce qu’on a mérité un poste qu’on l’obtient, c’est d’abord parce qu’on appartient à une communauté »[7].

Le dernier recensement ayant eu lieu en 1932, il n’y a pas eu d’adaptation de le représentativité vis à vis des évolutions confessionnelles de la société, dont tous les membres se définissent d’abord par l’appartenance communautaire, l’« assabiya » (esprit communautaire) primant sur l’identité nationale. 

[8]

Un effacement des barrières communautaires est-il envisageable ?

Le confessionnalisme a traversé au Liban des crises de toutes natures, mais est-il aujourd’hui à bout de souffle ? Les uns prônent un maintien du statu-quo, les autres rêvent d’une laïcité à l’orientale. 

… devenu outil de conservation d’intérêts partisans à la source d’une inévitable impasse politique

Depuis plus d’un an, les manifestations retentissantes du peuple libanais visent non seulement la crise des services publics mais plus largement le système confessionnel, dont l’« omniprésence est un échappatoire »[9]. Son maintien arrange, et il convient de comprendre cette impasse politique sous l’angle des intérêts de la classe politique et des enjeux de leur maintien, auquel un changement de règlementation risquerait de mettre fin. Aujourd’hui, plus que jamais, le Liban sombre dans un manichéisme politique. Le poids de l’influence du Hezbollah est le sujet de discorde.

Le « tandem chiite »[10] adopte ici un discours et une posture révélateurs de ce qu’ils « risquent » : le parti Amal et le Hezbollah ont le regard porté tout particulièrement sur le ministère des finances. La régulation des informations financières représenterait en effet un atout majeur pour les acteurs bénéficiant de larges intérêts via un système habitué aux actes de corruption. Mais plus encore, le Hezbollah, via l’acquisition de ce ministère, espère avoir la possibilité de contourner les sanctions américaines, lesquelles depuis plusieurs mois visent directement ou indirectement le parti Hezbollah, considéré comme parti terroriste par les États-Unis.

Le Courant patriotique libre (CPL) de Gebran Bassil, se démarque dans cette bataille « sous terraine » en ne considérant pas l’attribution du ministère des finances au tandem chiite comme une évidence, et penche plutôt du côté de la nécessité de sortir rapidement et efficacement de cette impasse politique, tout en gardant comme objectif, lui aussi, le maintien de ses intérêts.

De manière générale, il convient de replacer ce blocage politique dans le cadre des divergences entre les partis traditionnels, qui eux aussi, se divisent sur la composition du gouvernement à venir. L’alliance du 14 mars, qui représente l’opposition, ne souhaite pas que le nouveau gouvernement soit sous influence du Hezbollah. Selon les ramifications politiques libanaises, les partis traditionnels veulent garder leurs prérogatives. Dernièrement, l’évocation de la nomination des anciens Premiers ministres à la tête du gouvernement est symptomatique de la crise politique au Liban : vouloir le changement pour finalement ne rien changer.

Ce véritable « chantage des intérêts » fait fi de la chute d’un peuple, mais au-delà, démontre bien que la naissance d’un nouveau gouvernement stable et solide sur le long terme est compromise, puisque celui-ci devra d’ores et déjà se battre avec de très nombreux acteurs politiques qui cherchent par tous les moyens à s’assurer une véritable sanctuarisation de leurs acquis.

Comment en est-on arrivé à une impasse si irréductible ? Il est important de rappeler qu’à plusieurs reprises, l’idée d’une éventuelle sortie de ce système a été évoquée, étudiée du moins, sans véritable application … Mahdi Amil, assassiné en 1987 par une milice chiite, aurait souhaité viser une « dépassement du système communautaire »[11].

Déjà en 1926, Maurice Sarrail a fait face au blocage des grands notables libanais[12], qui cherchaient déjà le maintien des privilèges, et qui tentaient déjà d’adopter une argumentation structurée afin d’appuyer leurs revendications[13]. L’ancien Premier ministre Mustapha Adib, face à ces revendications, n’a pas souhaité entamer des négociations avec le tandem chiite.

Il est donc très clair que cette impasse met en exergue le jeu de l’ensemble des partis politiques du Liban, lesquels sont le reflet de la population multiculturelle et multiconfessionnelle. Cependant, les acteurs internes ne sont pas les seuls à être impliqués. En effet, la participation et l’implication des acteurs régionaux et internationaux accentuent la pression sur les dirigeants libanais.

Ingérence à l’échelle régionale et internationale : une problématique multidimensionnelle

Si le Hezbollah reste l’outil privilégié de l’Iran afin de maintenir son influence au Levant, d’autres pays s’ingèrent au Liban en fonction de leurs propres intérêts.

Tout d’abord, les États-Unis, dont l’omniprésence dans la région reste forte, à travers sanctions,  négociations et présence militaire. Dernièrement, la loi César, rentrée en vigueur en juin 2020, vise officiellement Damas et ses principaux alliés, dont le Hezbollah. Les entreprises libanaises commerçant avec la Syrie sont ainsi sanctionnées. L’agenda politique américain au Liban est consubstantiel à la lutte contre l’axe iranien, donc contre l’influence du Hezbollah au Liban.

De surcroît, les négociations concernant les frontières maritimes entre le Liban et Israël, les États-Unis se posent en négociateurs dans cette bataille autour des blocs 8 et 9[14] du gisement Léviathan en Méditerranée Orientale. Allié historique d’Israël, Washington privilégie la version israélienne sur ce dossier au détriment du droit de la mer.  Le territoire libanais est donc le théâtre d’une lutte d’influence entre l’Iran et les États-Unis.  

La France, quant à elle, forte de son héritage historique au Liban, souhaite conserver cette influence et cette implication. Après deux visites en moins d’un mois à Beyrouth, le Président Macron tente d’imposer une politique très dirigiste couplée à une politique de sanction. En effet, il impose aux dirigeants libanais de former le plus rapidement possible un gouvernement selon une feuille de route bien précise. Le vocabulaire employé lors de ses discours laisse bien entrevoir cette prise de position et démontre le choix très affirmé de prendre les choses en main : « trahison », « honte », « responsabilité », « dernière chance », « obligation », « question de confiance ». Le Secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah approuve l’initiative française mais désapprouve la forme et le langage employé.

Une problématique soulève alors des questions : la communauté internationale est au chevet du Liban depuis la double explosion du port le 4 août dernier. Or, l’aide internationale est conditionnée à la bonne formation d’un gouvernement et à sa viabilité sur le long terme. Ce sont les populations, qui, pour l’instant, souffrent de l’absence de cette aide … Aide qui, pour l’Arabie Saoudite, ne verra pas le jour si le Hezbollah est au pouvoir.  

Conclusion : changement nécessaire mais impossible ?

La population libanaise est politisée et parrainée par une puissance extérieure. Les Chrétiens se réfèrent principalement à la France, les Sunnites comptent sur la Turquie et l’Arabie Saoudite et les Chiites reçoivent l’aide de l’Iran. Ainsi, chaque communauté s’enracine dans une logique partisane. Bien que souhaité durant les manifestations, un changement de pouvoir est-il pour autant réalisable au pays du Cèdre ? Les causes profondes de ce blocage remontent à près d’un siècle, les coutumes étant enracinées dans la Constitution de 1926. L’immense diversité qui compose le pays semble rendre le consensus impossible, chacun cherchant le maintien de ce à quoi il est attaché, tant au niveau des partis politiques qu’au niveau de la population. Les premiers pensant en termes d’intérêts, les seconds en termes d’attachement communautaire.


[1] https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-de-l-orient-2013-4-page-25.htm

[2] Il annonce la démission de son gouvernement le 10 août 2020, presque une semaine après les violentes explosions qui ont frappé Beyrouth.

[3] Il renonce à la formation d’un nouveau gouvernement le 26 septembre 2020, face aux tensions et à l’impossible consensus sur la question de l’attribution des ministères.

[4] Article 95 de la Constitution de la République parlementaire du Liban : http://www.cc.gov.lb/sites/default/files/La%20Constitution%20Libanaise.pdf

[5] Article 24 de la Constitution : http://www.cc.gov.lb/sites/default/files/La%20Constitution%20Libanaise.pdf

[6] Année de l’indépendance d’Israël

[7] https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/liban/explosions-a-beyrouth/larticle-a-lire-pour-comprendre-pourquoi-le-systeme-politique-libanais-est-a-bout-de-souffle_4073431.html

[8] https://www.youtube.com/watch?v=OvH12P3Paz4

[9] https://www.youtube.com/watch?v=OvH12P3Paz4

[10] Terme désignant le Hezbollah et le parti Amal

[11] https://www.monde-diplomatique.fr/1997/03/CORM/4657

[12] https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-de-l-orient-2013-4-page-25.htm

[13] Ibid.

[14] Ces 2 blocs représentent un champ gazier, le « Léviathan », en méditerranée orientale

Montée des tensions en Méditerranée orientale : quand le gaz accentue les désaccords régionaux

Première partie : les enjeux énergétiques

En matière d’hydrocarbures, la majorité des pays européens, principaux consommateurs de gaz naturel, dépend depuis des décennies des exportations massives en provenance notamment de la Russie. Parallèlement, la méditerranée orientale ne représente que 2% des réserves mondiales[1] en termes de gisement de gaz naturel. Cette tendance serait-elle en train de s’éroder ? 

Les découvertes massives et régulières de gisements de gaz (et à plus petite échelle, de pétrole) amènent les acteurs de la scène internationale à revoir leurs partenariats et à envisager des options de diversification en termes d’approvisionnement, le tout sur fond de grandes tensions entre les pays concernés.

En quoi la montée des tensions en Méditerranée orientale révèle l’articulation entre enjeux énergétiques et batailles juridiques ?

A.    Méditerranée orientale : nouveau réservoir énergétique de l’Europe ?

Depuis le début des années 2000, le bassin Levantin[2] voit les compagnies étrangères affluer dans la région et s’arracher les droits dans les nouvelles concessions, tournées particulièrement vers les ressources gazières, largement supérieures dans la région aux ressources pétrolières.

Au début de l’année 2000, après des dizaines d’années de recherches infructueuses, Israël fait enfin sa grande entrée sur le marché du gaz naturel avec la découverte par Noble Energy, une compagnie américaine, et l’entreprise israélienne Delek Energy, d’un immense gisement offshore[3] nommé Mari-B : ici, ce sont 30 milliards de mètres cubes[4] qui fournissent une garantie d’autonomie à moyen terme au pays. Quelques mois plus tard, la compagnie britannique British Gas obtient des droits pour explorer une zone près de la bande de Gaza. Le gisement Gaza Marine qui y a été découvert est plus important encore que le précédent, puisque constitué de près de 40 milliards de mètres cubes[5], véritable atout pour la Palestine, qui s’approvisionne majoritairement auprès d’Israël. En 2009, le nouveau gisement Tamar, de près de 300 milliards de mètres cubes[6] de gaz, est découvert près des côtes israéliennes, suivi par le gisement Léviathan, avec une capacité de 620 milliards de mètres cubes[7]. En 2011, Chypre est également concerné par les grandes découvertes de gisement avec la mise au jour du gisement Aphrodite, comptant environ 130 milliards de mètres cubes[8] de gaz. En 2015, un nouveau cap est franchi avec la découverte du gisement Zohr par la compagnie Italienne ENI (Ente Nazionale Idrocarburi), pour un total d’environ 850 milliards de mètres cubes[9] de gaz près des côtes Égyptiennes.

Une localisation très centralisée des ressources en hydrocarbures [10]

Les découvertes et l’augmentation fulgurante des volumes exploitables font de la méditerranée orientale une zone de très grand intérêt pour bon nombre d’acteurs, y compris d’occident, qui ne cessent de conclure des alliances et d’imaginer des projets afin de profiter au mieux de ces ressources. Par ailleurs, les réserves estimées et les hypothèses sur de nouveaux gisements éventuels permettent de dresser le tableau de potentiels futurs conflits et contestations dans la région, ainsi que les problématiques qui naitront de l’enjeu de l’acheminements de ces ressources.

Ainsi, le 10 août 2020, les tensions sont encore montées d’un cran entre la Turquie et la Grèce. À la recherche d’hydrocarbures, et après de nombreuses activités exploratoires non loin de Chypre, Ankara a envoyé un navire sismique, le Oruç Reis, escorté par plusieurs bateaux militaires, dans une zone de méditerranée orientale très riche en gaz naturel. Une problématique supplémentaire, et pas des moindre, s’est immédiatement posée : la zone en question est, depuis très longtemps, contestée et revendiquée par la Grèce.

À la vue de ces chiffres, nous comprenons aisément toute la difficulté à concilier ces éléments de découverte et de recherche avec les problématiques géographiques, juridiques et politiques régionales. Face à la convoitise affichée et assumée de la Turquie, la Grèce, Chypre et Israël ont décidé de faire bloc et ont formé une entente afin de freiner les projets de celle-ci.

B.    Projets, revendications et enjeux géostratégiques

Depuis son avènement en 1923, la République de Turquie a articulé sa politique étrangère autour de sa volonté de devenir un hub d’hydrocarbures entre l’Orient et l’Occident. Frontalière de 70% des réserves mondiales d’hydrocarbures[11], la Turquie revêt une importance stratégique vitale pour l’Europe, trop dépendante de l’approvisionnement russe. Le Trans-Anatolian gas Pipeline (TANAP), qui achemine le gaz d’Azerbaïdjan en Europe, en passant par la Turquie, montre bien l’importance d’Ankara dans l’indépendance énergétique européenne. La Turquie n’hésite donc pas à faire de la question énergétique un levier diplomatique incontournable. Cependant, la découverte d’hydrocarbures en Méditerranée orientale rabat les cartes dans la région.

En effet, ayant une ZEE très limitée, la Turquie n’est plus un point de passage obligatoire pour acheminer du gaz en Europe. Voulant sa part du gâteau, la Turquie organise des forages dans la région, jugés « illégaux » par les autres États concernés. Face à ces offensives turques en Méditerranée, la Grèce, Chypre et Israël décident d’officialiser la construction du pipeline EastMed, censé acheminer du gaz vers l’Europe, faisant de la Grèce notamment, une plaque tournante des hydrocarbures dans la région. De surcroît, les pays européens ont enfin un moyen de diversifier l’approvisionnement en gaz de la région, trop dépendante de la Russie et de ces possibles menaces concernant une coupure du NorthStream ou du SouthStream ; principaux pipelines desservant l’Europe.

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Le tracé théorique du pipeline East-Med

Cependant, les projets en cours en Méditerranée sont mis à mal par Ankara. En effet, mécontente de la tournure que prend le projet EastMed, la Turquie profite du chaos en Libye pour signer un accord[12] avec le GNA en novembre 2019. Très loin de faire l’unanimité, cet accord a pour but de retracer les ZEE[13] de la Turquie et de la Libye ; des zones revendiquées passant sur le trajet du pipeline EastMed. Via cet accord bilatéral, la Turquie veut obliger ses voisins à la compter parmi les bénéficiaires du gaz dans la région. Outre le chaos libyen[14], la situation chypriote joue aussi dans la montée des tensions entre Ankara et ses voisins.

En effet, occupant le nord de l’île depuis 1974, la Turquie réclame de Chypre qu’elle prenne en compte les intérêts et les droits de la République turque de Chypre du Nord ; intérêts que Chypre nie, en adéquation avec le refus de reconnaître cette jeune République. Néanmoins, l’imbroglio chypriote permet à la Turquie d’avoir un levier diplomatique fort vis-à-vis de ses voisins et celui-ci permet à Ankara de gagner du temps via le croisement de toutes ces problématiques. La situation géopolitique dans la région, et notamment les zones où la Turquie est présente, joue en faveur d’un blocage des projets gaziers dans la région ; un blocage qui participe à la dégradation des relations entre les pays de la région, notamment entre la Turquie et ses voisins. Mais avant toute chose, ce blocage permet à la Turquie de gagner du temps et de mener une politique du fait accompli. Ankara montre qu’il faudra compter avec elle.

La délimitation des ZEE de la Turquie et de la Lybie selon l’accord du 9 novembre 2019

La République de Turquie mène depuis quelques temps une politique étrangère qui contrarie ses alliés traditionnels. Membre de l’OTAN, dans le but de défendre le flanc sud-ouest du monde occidental face à la Russie, la Turquie s’éloigne peu à peu des positions politiques des autres membres de l’organisation ; notamment la France. Comme le montre l’incident survenu le 10 juin 2020 entre la frégate Courbet, alors en mission pour l’OTAN, et la Marine turque ; la relation entre les deux États est très tendue. En effet, la frégate Courbet a été illuminée par un navire turc, dernier signe avant un tir en temps normal. Cette agressivité démontre bien la dégradation croissante des relations entre les deux membres de l’OTAN. Une dégradation croissante sous l’impulsion des différents points de vue sur les problèmes de la région : question kurde, Syrie, Irak, Libye, gaz méditerranéen… La France et la Turquie s’opposent sur tous les dossiers. Concernant les hydrocarbures de la région, les considérations géostratégiques de chacun sont vitales. Tandis que la Turquie cherche à rester la plaque tournante des hydrocarbures de la région et à diversifier son approvisionnement en gaz, la France cherche à défendre les intérêts[16] des entreprises françaises[17] dans la région et à réduire la place de hub de la Turquie afin de ne pas dépendre de cet allié qui n’inspire pas confiance au sein de l’administration française.

Aujourd’hui plus que jamais, les hydrocarbures constituent un enjeu majeur, permettant à la Méditerranée Orientale de devenir un espace géostratégique central. Sur fond de rivalités croissantes, plusieurs pays s’opposent pour le contrôle de ces précieuses ressources. Si l’observation des données chiffrées et leur mise en contexte sur le plan économique et politique mondial permet d’en saisir l’importance, il est aussi essentiel de replacer la problématique dans son contexte juridique.


[1] Gazprom Energy, « Géopolitique du Gaz : comprendre ce qu’il se passe en méditerranée orientale », marchés et analyses news, 16 juillet 2018, disponible sur https://www.gazprom-energy.fr/gazmagazine/2018/07/infographie-evolution-taxes-gaz-naturel-2018/

[2] Subdivision du bassin oriental de la mer Méditerranée, délimité par les côtes : Égyptiennes, Libyennes, Palestiniennes, Israéliennes, Libanaises, Syriennes, Turques, par la partie orientale de la Crète, et par les îles Rhodes et Karpathos.

[3] Offshore : en mer ; onshore : sur terre

[4] AMSELLEM David, Méditerranée Orientale : de l’eau dans le gaz ? Dans Politique Étrangère, 2016/4, p.3, disponible sur https://www-cairn-info.ezscd.univ-lyon3.fr/revue-politique-etrangere-2016-4-page-61.htm

[5] Ibid, p.4

[6] Ibid, p.4

[7] Ibid, p.5

[8] FEITZ Anne, Gaz, la découverte géante d’ENI en Égypte rabat les cartes, Les Échos, 14 septembre 2015, disponible sur https://www.lesechos.fr/2015/09/gaz-la-decouverte-geante-deni-en-egypte-rebat-les-cartes-273350

[9] Ibid.

[10] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-hydrocarbures-du-Moyen-Orient-production-et-projets-de-gazoduc-2-3.html

[11] https://www-cairn-info.ezscd.univ-lyon3.fr/revue-confluences-mediterranee-2014-4-page-33.htm

[12] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/libye-nouvel-accord-militaire-entre-la-turquie-et-le-gouvernement-de-sarraj-20191128

[13] https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/10/un-accord-turco-libyen-de-delimitation-maritime-provoque-la-colere-de-la-grece_6022314_3210.html

[14] https://www.monorient.fr/index.php/2020/07/23/a-laube-dun-conflit-aux-multiples-facettes-entre-la-turquie-et-legypte/

[15] https://www.google.com/url?sa=i&url=http%3A%2F%2Ffmes-france.org%2Ftag%2Fzee%2F&psig=AOvVaw3Yi4Wp044J3yrGUL7st7eX&ust=1599674365941000&source=images&cd=vfe&ved=0CA0QjhxqFwoTCPCj-8yR2usCFQAAAAAdAAAAABAD

[16] https://www.usinenouvelle.com/article/total-reste-prudent-dans-ses-projets-gaziers-en-mediterranee-apres-un-echec-au-liban.N996549

[17] https://www.total.com/fr/medias/actualite/communiques/total-renforce-position-mediterranee-entree-deux-blocs-exploration-large-liban

Le succès des programmes de divertissement au Moyen-Orient

 Le marché de la production télévisuelle dans le monde arabe est aujourd’hui dominé par deux groupes : la LBCI (Lebanese Broadcasting Corporation International) et la MBC (Middle East Broadcasting) saoudienne. Ce succès est du à l’intégration dans un marché de niche à partir des années 1990, celui du divertissement. Les concepts de télé-crochets et de télé-réalité connus d’abord en Europe et aux Etats-Unis ont été exploités par ces groupes à vocation internationale, ayant compris l’émulation que pourrait générer ce type de programmes. Les émissions de ce type répondent à un besoin des populations plus ouvertes sur l’extérieur et demandeuses de sensationnalisme parfois, mais surtout d’une forme d’authenticité. Elles répondent aussi à un besoin de plus de fédération. En bref, les raisons sont multiples et il s’agira de les évoquer. Dans ce contexte, le leadership libano-saoudien n’est pas anodin. Il répond à des logiques historiques et politiques particulières qu’il s’agira d’éclairer. Par ailleurs, ce leadership se confronte aussi à une problématique plus profonde, celle de la vision politique du concept de modernité[i].

Le Liban et l’Arabie Saoudite : concurrents mais alliés

 The Voice Ahla sawtThe Voice KidsArabs got TalentsStar AcademyArab Idol
Chaîne de diffusionLBCI/MBC 1MBC 1MBC 1LBCIMBC 1
Lieu d’enregistrementBeyrouthBeyrouthBeyrouthBeyrouthBeyrouth

Le tableau ci-dessus montre de toute évidence une complémentarité entre les canaux saoudiens et libanais. Comment l’expliquer ?

Tout d’abord, pour comprendre cette position libanaise il faut remonter aux années 1950. La télévision est une initiative privée[ii], contrairement à la majorité des pays arabes. Qui dit initiative privée à cette période dit possibilités d’évolutions plus simple et rapide. Le pays va par exemple bénéficier juste après la France et l’URSS de la télévision en couleur, en 1967.[iii] Le Liban a donc très rapidement eu un rôle majeur dans les médias et la production télévisuelle bien que discret puisque le marché était tout de même dominé par l’Egypte. Cette place de renom, le Liban tâche de ne pas la perdre aujourd’hui malgré la concurrence saoudienne. Il est clair que son ancrage historique dans ce domaine fait de lui un acteur indispensable dans la production d’émission, déjà pour des raisons pratiques : présence de lieux dédiés aux enregistrements, un personnel technique compétent, des plateaux de tournages et une tradition longue dans les affaires à laquelle fait souvent appel l’Arabie Saoudite. Pour les transferts de recettes publicitaires, par exemple, où l’on recourt à des subterfuges ingénieux. Certaines chaînes du Golfe empruntent des voies parallèles pour échapper à la fiscalité. Pour ce faire, le recrutement «d’agents spécialisés» dans les transferts de fonds d’État à État via des circuits informels est banalisés, et évite de passer par des voies réglementaires[iv]. L’emploi de sociétés-écran en publicité, basées dans des pays comme le Maroc est aussi très répandu.

Par ailleurs, Le Liban bénéficie depuis toujours de cette image de pays ouvert sur l’Occident et sur le monde. Cela à différents niveaux : économiques, mais aussi et surtout culturels et linguistiques. Le pays, et plus spécifiquement la capitale, Beyrouth, bénéficie largement des retours de la diaspora (l’une des plus importantes du monde) cultivée, polyglotte et évoluant dans une sphère internationale. Cette diaspora a sa chaîne : la LBCI[v].  Deuxième chaîne du monde arabe en terme d’audience aujourd’hui, elle a été créée par les phalanges libanaises en 1985 pour servir d’organe de presse des Forces Libanaises[vi] pendant la guerre civile. En 1992, la chaîne devient la LBCI et change totalement sa ligne éditoriale, pour devenir une chaîne plus commerciale et neutre, renouant avec une tradition. Devenir plus commercial signifie finalement, produire des programmes avec une audience forte, et pour réussir ce pari, une adaptation des télé-réalités et des télé-crochets venus d’Occident est nécessaire mais surtout voulue. Grâce à cette image et à cette particularité de « libéralisme social »[vii] ( en tout cas en matière de production audio-visuelle), le Liban a la légitimité de produire des émissions qui vont parfois mettre en avant du sensationnalisme ainsi que des pratiques très libérales qui font parfois polémique dans certains pays arabes, dont l’Arabie saoudite. Paradoxal donc, puisque le premier public de la LBCI est saoudien. Quelles pratiques ? Il s’agit par exemple d’entendre des personnes chanter du répertoire non-religieux, s’exposer en public dans des tenues souvent très occidentales, de prôner la mixité, de voir des hommes et des femmes vivre ensemble 24/24, de prendre des cours de danse etc[viii].

L’Arabie saoudite et la MBC 

Si le Liban doit s’appuyer sur ses avantages comparatifs c’est parce que depuis les années 1990, le pays est en concurrence directe avec l’Arabie Saoudite, et a même été dépassée en matière d’audience par MBC 1. La chaîne saoudienne est la première du monde arabe.[ix] Le succès est tellement grand que les paradigmes ont complétement été inversés : La chaîne LBCI reçoit des capitaux saoudiens du prince Ben Talal, et de nombreux libanais quitte la production beyrouthine pour occuper des postes clés dans le royaume wahhabite.

Le développement des médias en Arabie Saoudite est une émanation concrète de la position hégémonique saoudienne dans la région. Leader politique du monde sunnite, leader économique et géopolitique face à l’Iran notamment, Riyad accentue son soft-power. Mais ce développement illustre aussi les paradoxes saoudiens depuis la guerre du golfe : la MBC est un groupe tout à fait privé, financé par des fonds privés. Le domaine de la télévision en général suit un modèle néo-libéral. Cela permet la création d’un panel de chaînes et de programmes variés touchant à plusieurs sensibilités : l’augmentation des programmes religieux est parallèle à l’augmentation des programmes calqués sur le modèle occidental (télé-crochets et télé-réalité). Mais dans le même temps, les tournages n’ont jamais lieu en Arabie Saoudite, mais au Liban ou à Dubaï. La chaîne met un point d’honneur à respecter certains codes sociaux. Un libéralisme économique oui, un libéralisme social, à demi-mot. Les programmes sont régulièrement critiqués dans le royaume wahhabite, mais la manne financière du Business Entertainment est trop importante pour être abandonnée (entre les publicités, les SMS envoyés, les sponsors…).[x] Alors, pour rendre des programmes acceptables mais qui répondent tout de même aux exigences sous-jacentes des codes de la modernité, on use d’«adaptation créative»[xi], dans le sens où les émissions issues de productions européennes, ou américaines vont être reprises puis remodelées pour convenir aux exigences d’une société arabe donnée sans dénaturer le concept original.

On va là aussi s’appuyer sur les restes du panarabisme, dont l’Arabie Saoudite se voit le père refondateur.[xii] Panarabe d’abord parce que ces émissions sont diffusées dans tous les pays arabes. Elles rassemblent donc les téléspectateurs du Maghreb au Mashreq en passant par le Golfe. Les candidats, venus de tout le monde arabe, chantent pour 98 % d’entre eux en langue arabe, des répertoires connus de tous (allant des classiques arabes à la pop arabe actuelle).  La musique est un moyen de réappropriation de la culture commune et un très bon outil de soft power. Les téléspectateurs sont également invités à suivre leur candidat préféré, à voter pour lui, ce qui créé un lien important, comme nous le verrons dans le prochain article. Le jury aussi peut attirer :  Shirine, Mohamed Hamaki, Elissa, des stars de la chanson arabe convertis en coachs pour l’occasion. Des stars de la région sont aussi invitées en prime time ce qui en fait un rendez-vous immanquable de divertissement notamment pour les familles, les jeunes et les ménagères.[xiii]

Ainsi, il n’est pas étonnant de voir des vainqueurs de télé-crochets de la MBC très souvent issus des pays souffrants de la guerre, comme si une compensation symbolique était de mise, et les exemples sont nombreux : le Syrien Hazem Sharif, l’Irakienne Shada Hassoun, le Palestinien Mohammed Assaf dont nous parlerons dans le prochain article.  D’un autre côté, toujours dans cette idée d’adaptation créative, certains noms vont être modifiés : MBC a rebaptisé en 2011 le nom d’American Idol  en « Mahboub al Arab » (ce qui est aimé des arabes)[xiv], et cela pour éviter les reproches des religieux. L’idée d’idolâtrie va en effet complétement à contre-courant de la pensée wahhabite. Cela n’empêche pas le logo Arab Idol d’être affiché sur les écrans.

Fidèle reflet des rivalités régionales au sein de la Péninsule arabe, cette domination symbolique des médias saoudiens diffuse un soft power conséquent, d’autant plus insidieux qu’il passe par des programmes dits de divertissement.


[i] https://www.erudit.org/en/journals/as/2012-v36-n1-2-as0210/1011723ar.pdf

[ii] Jreijiry, Roy. « L’impact sociopolitique et communicationnel sur Télé Liban : l’agonie du service public audiovisuel  », Les Enjeux de l’information et de la communication, vol. 14/2, no. 2, 2013, pp. 83-94.

[iii] https://fr.qwe.wiki/wiki/Television_in_Lebanon

[iv] https://www.leconomiste.com/article/1049609-chaines-tv-du-golfe-trafics-publicitaires-sur-fond-d-agendas-politiques

[v] Roula Iskandar Kerbage. Les jeunes libanais face à l’information télévisée : ouverture sur le monde ou repli communautaire. Sciences de l’information et de la communication. Université Nice Sophia Antipolis, 2014. Français. ffNNT : 2014NICE2001ff. fftel-00969040f

[vi] Abou Assi Jamil, « Les médias libanais. Entre confessionnalisme et recherche de crédibilité », Confluences Méditerranée, 2009/2 (N°69), p. 49-59. DOI : 10.3917/come.069.0049. URL : https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2009-2-page-49.htm

[vii] https://www.erudit.org/en/journals/as/2012-v36-n1-2-as0210/1011723ar.pdf

[viii]https://www.researchgate.net/profile/Hussin_Hejase/publication/279957549_Reality_TV_Shows_in_the_Arab_World_Star_Academy_Impacts_on_Arab_Teenagers/links/559fc79f08aea7f2ec588782/Reality-TV-Shows-in-the-Arab-World-Star-Academy-Impacts-on-Arab-Teenagers.pdfhttps://www.researchgate.net/profile/Hussin_Hejase/publication/279957549_Reality_TV_Shows_in_the_Arab_World_Star_Academy_Impacts_on_Arab_Teenagers/links/559fc79f08aea7f2ec588782/Reality-TV-Shows-in-the-Arab-World-Star-Academy-Impacts-on-Arab-Teenagers.pdf

[x] https://cpa.hypotheses.org/tag/arab-idol

[xi] https://www.iemed.org/observatori/arees-danalisi/arxius-adjunts/afkar/afkar-27/10.Telerealite%20et%20modernite%20arabe.pdf

[xii] https://repository.upenn.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1531&context=asc_papers

[xiii] https://www.ipsos.com/sites/default/files/2017-02/TAM_Presentation_2017.pdf

[xiv] https://www.erudit.org/en/journals/as/2012-v36-n1-2-as0210/1011723ar.pdf

Le Liban et la Syrie au bord du chaos ?

Ces deux pays voisins, historiquement liés par un destin commun et mouvementé, sont en proie à une crise économique et sociale sans précédent, qui résulte d’une interdépendance des deux systèmes. Un événement à Damas entraîne automatiquement des répercussions à Beyrouth. La corruption endémique d’une classe politique libanaise vieillissante, les nouvelles sanctions américaines (loi César) contre le régime syrien et la dépréciation des deux monnaies raniment la grogne populaire. Au gré de l’histoire, les relations syro-libanaises s’apparentent à des « intimes étrangers ». Plus que de simples voisins, ils partagent un dialecte, une culture multiconfessionnelle mais s’entredéchirent à l’aune des bouleversements régionaux[1]. La récente actualité met une fois de plus en exergue l’imbrication des deux appareils étatiques pour le meilleur et pour le pire.

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Frontière syro-libanaise

La reprise des contestations

Il est bien loin le temps du confinement. La pandémie du Covid-19 n’aura octroyé qu’une courte période de répit pour le nouveau gouvernement du Premier ministre libanais Hassan Diab. Malgré la bonne gestion de la crise sanitaire, les manifestations ont repris depuis avril 2020.

Ce mouvement de contestation sociale a débuté en octobre 2019 suite à une taxe controversée sur l’application téléphonique WhatsApp. Très vite, le spectre des revendications s’est élargi. La foule des manifestants de tout bord réclame « la tête » des responsables libanais, accusés d’avoir pillé les ressources du pays. Progressivement, les clivages politiques ressurgissent et certains essayent de se réapproprier ce soulèvement spontané. D’un côté, on retrouve les forces du 14 mars (bloc politique constitué du Courant du futur, des Forces libanaises et du Parti socialiste progressiste), qui apportent un soutien inconditionnel à la « Thawra » (Révolution) et souhaitent la chute du gouvernement. De l’autre, le bloc du 8 mars (Hezbollah, CPL et Amal) se mue en garant de la stabilité du pays, tout en appuyant les revendications légitimes de la rue. Ainsi, le pays du Cèdre sombre une fois de plus dans un manichéisme politique. Révolution ou anti-révolution, telle est la question !

Or, les raisons semblent plus profondes et la teneur des propos initialement tenue par les manifestants se radicalise. Récemment, des heurts entre partisans chiites du Hezbollah et sunnites du Courant du futur ont eu lieu à Beyrouth, ainsi que des affrontements avec les forces de l’ordre[2]. Le Hezbollah devient la cible principale. Une frange des manifestants demande l’application de la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies sur les armes du parti chiite. Ce faisant, les récriminations pointent ouvertement l’influence grandissante du Hezbollah sur le Liban. Le Parti de Dieu encaisse conjointement la vindicte populaire et les pressions financières américaines. L’hypothèse d’une marginalisation sur la scène politique libanaise est envisageable.

De son côté, la Syrie de Bachar Al-Assad n’arrive pas à convertir ses succès militaires en succès politique. Engluées dans une crise économique sans précédent, plusieurs régions du pays ont manifesté contre la hausse des prix des produits de première nécessité[3]. Dans les villes du Sud de la Syrie, à Sweida et à Deraa, les manifestants protestent contre la pauvreté, sans mettre en cause le pouvoir central de Damas. Parallèlement, les partisans du régime sont descendus dans les rues pour réaffirmer leur soutien au clan Al-Assad.

Esseulé, Bachar Al-Assad peine à proposer un plan de sortie de crise. Son allié russe s’impatiente et réclame des réformes politiques et économiques pour procéder à un règlement du conflit. Cependant, l’inflation galopante des monnaies syriennes et libanaises entrave fortement tout processus de développement.

Les rouages de la crise économique

Connu et apprécié pour son système bancaire au mécanisme opaque, le Liban sombre dans une crise financière sans précédent, dont les conséquences aggravent la situation syrienne. En défaut de paiement depuis mars 2020, le nouveau gouvernement libanais tente tant bien que mal d’imposer des réformes de fond contre la corruption pour relancer l’économie du pays. Or, la précarité gagne du terrain, 1 habitant sur 2 vit sous le seuil de pauvreté. La monnaie libanaise est dépréciée et connaît son plus bas niveau historique. Son cours par rapport au dollar plonge. Le taux actuel de change avoisine les 5 000 livres libanaises (LL)[4]. À la fin de la guerre civile en 1990, la LL était un garant de stabilité avec une indexation au dollar qui équivalait à 1 500 LL. Cette crise financière nécessite un plan d’urgence.

Certains partis sollicitent l’aide du Fonds monétaire international (FMI) pour débloquer la situation financière. Or, cette aide est conditionnée avec l’adoption de mesures d’austérité. Le Hezbollah s’alarme sur une potentielle mise sous tutelle du Liban par le FMI, faisant le jeu de ses détracteurs. Ainsi, le pays est plongé dans les affres d’une crise économique et financière dont les conséquences sociales sont déjà visibles.

Les manifestations de la faim s’enveniment. En marge des rassemblements, certains s’en prennent aux banques, symbole de la corruption, et pillent également plusieurs magasins. Auparavant considéré comme « la Suisse du Moyen-Orient », le Liban est aujourd’hui gangréné par l’absence de changement.

Acculé par 9 années de guerre, le voisin syrien subit les contrecoups de la crise économique au Liban. Beaucoup de riches syriens avaient placé leur argent dans les banques libanaises. Le gel des avoirs, la pénurie du dollar et la limitation des importations font plonger la livre syrienne (LS) à un niveau record, aggravant le quotidien de toute une population. Avant la guerre civile syrienne, un dollar valait 50 LS. Durant le conflit, le coût de la vie a été multiplié par 10, la LS oscillait entre  500 et 1000 pour un dollar au gré des spéculations. Aujourd’hui, avec les répercussions de la crise libanaise, couplée à la fermeture des frontières en raison du Covid-19, le dollar a franchi le seuil des 2000 LS.

Cette hausse des prix accentue encore un peu plus la misère sociale de toute une population. Les habitants ont dû mal à se nourrir. Dans la banlieue de Homs, les habitants masquent difficilement leur désespoir « Aujourd’hui, on ne se nourrit plus que de pain et d’oignon ». D’autres plus véhéments, pointent du doigt les sanctions américaines qui empêchent le redressement du pays « Tant que les Américains n’auront pas eu ce qu’ils souhaitaient en Syrie, ils continueront à nous harceler ». Néanmoins, cette crise est pluridimensionnelle.

La famille Assad entend sanctuariser ses acquis en promouvant une « réconciliation nationale », quitte à s’opposer à ses proches. En effet, dernièrement un contentieux familial a opposé Rami Makhlouf (cousin germain du Président syrien et principal fortune du pays) à Bachar Al-Assad. Cette secousse au sommet de l’État, suivi du limogeage du Premier ministre Imad Khamis a aggravé la situation politique[5]. Pour calmer les esprits et dans une logique de refonte de la société et de légitimation du pouvoir, Damas souhaite lutter contre la corruption. Cependant, le processus de reconstruction se retrouve paralysé par le durcissement des nouvelles sanctions américaines.

Loi « César » (Caesar Syria Civilian Protection Act): nouvelles sanctions américaines

Depuis 1979, les Etats-Unis ont placé la Syrie sur la liste des pays soutenant le terrorisme. Parallèlement, au gré des rebondissements régionaux, Washington impose des sanctions financières à des hommes d’affaires syriens. Barack Obama avait justifié l’emploi des sanctions « silver bullet » par la nécessité d’un changement sans l’utilisation de la force armée. Ainsi, les sanctions doivent contraindre un pays donné à entreprendre des réformes allant dans le sens des intérêts américains.

Depuis le début du conflit, l’administration américaine fait pression afin que Bachar Al-soit évincé du pouvoir et ainsi, casser « l’axe de la résistance » allant de Téhéran à Beyrouth. Cette alliance hétérogène entrave les plans de Washington et de ses alliés saoudiens et israéliens. De surcroît, dans un agenda politique bien précis, les pressions américaines visent également à enclencher le début des négociations de paix entre la Syrie et Israël. Ces sanctions sont là pour rappeler à l’administration syrienne le poids omnipotent des Etats-Unis.

Dans les faits, cette nouvelle série de sanctions doit entrer en vigueur le 17 juin 2020, après avoir été adoptée par le Sénat et le Congrès[6]. Elle vise à empêcher drastiquement les investissements étrangers en Syrie. Tous les pays qui entretiennent des relations commerciales seront pénalisés. Ceci aura un impact sur les entreprises libanaises, rendant le Liban davantage vulnérable économiquement. Cette loi, qui touche à tous les domaines, va asphyxier l’économie syrienne. Or une fois de plus, c’est le peuple syrien qui va en faire les frais. De ce fait, l’ambassadeur syrien à l’ONU Bachar Jaafari accuse l’Occident de « terrorisme économique »[7].

Le Proche-Orient constitue un immense nœud gordien. Tous les évènements sont liés. La situation au Liban et en Syrie doit être étudiée et comprise dans un ensemble plus large. Les contestations sociales sont la conséquence d’une crise économique, elle-même entretenue et accentuée par le régime des sanctions. Ces dernières répondent à une logique de sape de l’influence iranienne au Levant… au détriment des simples citoyens.


[1] Elisabeth Picard, « Liban-Syrie intimes étrangers : un siècle d’interactions sociopolitiques », Actes Sud, 2016

[2] http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20200607-liban-d%C3%A9bordements-beyrouth-manifestation-anti-syst%C3%A8me

[3] https://www.lefigaro.fr/international/syrie-la-fronde-druze-repart-dans-le-sud-20200611

[4] https://www.france24.com/fr/20200613-liban-manifestation-naufrage-economique-gouvernement-promesse-enrayer-depreciation

[5] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/en-syrie-assad-change-de-premier-ministre-20200611

[6] https://orientxxi.info/magazine/loi-cesar-les-dilemmes-des-sanctions-contre-la-syrie,3961

[7] https://lemonde-arabe.fr/01/05/2019/pour-lambassadeur-de-syrie-a-lonu-loccident-pratique-un-terrorisme-economique/

Il y a 20 ans, l’armée israélienne abdiquait au Sud-Liban

Au lendemain de la création de l’État d’Israël en 1948, le Liban participe brièvement avec les armées jordaniennes, égyptiennes, syriennes et irakiennes à la première guerre israélo-arabe. Conscientes des risques d’une guerre face à l’État hébreu, les autorités libanaises se risquent à une posture d’équilibriste. Prenant ses distances avec les milieux panarabes, Beyrouth obtient les bonnes grâces de Washington pour ses réformes libérales.

Or compte tenu de la conjoncture, le pays du Cèdre se retrouve soumis aux soubresauts de l’Histoire régionale dans la décennie 70. L’arrivée des réfugiés palestiniens et les desseins de l’administration israélienne font du Liban le théâtre d’une confrontation aux multiples facettes. Dans sa politique jusqu’au-boutiste, Tel-Aviv lorgne sur le territoire libanais au point d’intervenir à maintes reprises. En raison d’une farouche opposition, l’armée de Tsahal s’enlise au Sud-Liban.

Retour sur les 3 décennies d’intervention israélienne au Liban.

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Les raisons de l’occupation israélienne

Suite à la première défaite arabe de 1948, 150 000 palestiniens s’installent au Sud-Liban[1]. Ils sont accueillis par des populations majoritairement chiites, politiquement proches des milieux nassériens et panarabes. Au fur et à mesure des débâcles arabes, l’exode palestinien se poursuit et s’accélère vers les pays frontaliers. Cette zone devient peu à peu le terreau des mouvements pro-palestiniens. Plusieurs milices se forment dans les années 60. De surcroît, selon les accords du Caire de 1969, les groupes armés palestiniens peuvent mener des opérations contre Israël depuis le Sud-Liban. C’est à cette époque que le Liban devient l’épicentre des tensions israélo-palestiniennes. 

Or, cette présence étrangère ébranle la cohésion nationale. L’armée libanaise s’oppose tant bien que mal aux différents groupes palestiniens. De son côté, Israël fait pression sur les autorités libanaises afin qu’elles mettent fin aux actions de ces milices. Ainsi, l’aviation israélienne commence à pilonner méthodiquement les infrastructures du Liban pour accentuer la coercition. Au sein même de la société libanaise, la division se consomme, entre d’une part les partisans et sympathisants des milices palestiniennes et d’autre part certains groupes chrétiens, farouches adeptes de l’indépendance du Liban[2].

Peu à peu, le pays du Cèdre sombre dans une guerre inévitable en 1975 entre factions opposées, où les puissances étrangères soufflent consciencieusement sur les braises[3]. Après plusieurs assassinats ciblés et plusieurs frappes aériennes, l’armée israélienne intervient une première fois en 1978 (Opération Litani) pour mater les groupes pro-palestiniens à la frontière. En effet, la cause palestinienne s’enracine dans les esprits et les consciences des habitants du Sud qui apportent une aide non négligeable aux Fedayins (combattants palestiniens). De ce fait, Israël va s’appuyer massivement sur l’Armée du Sud Liban (ASL), fondée en 1976, pour stopper les salves palestiniennes. En effet, constituée en majeure partie de Chrétiens du Sud du pays, cette armée suit les directives de Tel-Aviv.

L’adoption de la résolution 425 du Conseil de sécurité des Nations unies, stipule l’envoi de la FINUL en 1978 pour sécuriser le Sud Liban, en créant une zone démilitarisée. Malgré ce dispositif international, les tensions s’accentuent.

De l’occupation à l’enlisement

La lutte contre les milices palestiniennes sert de prétexte direct et officiel à l’armée israélienne pour intervenir au Liban. Or, cette opération militaire est dictée par des impératifs d’ordre territorial, hydraulique mais également politique. En 1982, Oded Yinon un journaliste et fonctionnaire israélien écrit un article intitulé « Une stratégie pour Israël dans les années 80 »[4]. Il y théorise la volonté israélienne de dislocation du tissu social des pays voisins, notamment l’Irak, la Syrie et le Liban. Ainsi, par l’entremise de groupes opposés, Israël doit promouvoir la division au sein de ces États. S’agissant du Liban, les autorités israéliennes tissent des liens avec des partis chrétiens et attisent les tensions communautaires. De plus, Israël ne cache guère sa volonté d’occuper le fleuve Litani au Liban. Contrairement à l’État hébreu, le Liban est pourvu d’importantes ressources hydrauliques. À cette époque, la stratégie israélienne réside également sur l’occupation d’une zone stratégique afin de négocier la paix (Cf le Golan syrien et le Sinaï égyptien).

Suite à une tentative d’assassinat de l’ambassadeur israélien à Londres, l’armée israélienne lance le 6 juin 1982 l’opération Paix en Galilée. Celle-ci a pour butde museler l’appareil militaire des groupes palestiniens de Yasser Arafat, présents au Sud-Liban et à Beyrouth. Cette intervention militaire est également conditionnée par un impératif géopolitique, celui de contrecarrer l’influence syrienne au Liban. En quelques semaines, les troupes israéliennes sont à Beyrouth. Acculés, les miliciens de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) sont obligés de fuir vers Tunis. C’est une réelle démonstration de force de la part de Tsahal. De surcroît, le gouvernement israélien noue des liens avec les Forces libanaises de Bachir Gemayel en vue d’un futur accord de paix entre les deux pays. Finalement, une fois nommé Président de la République libanaise, Bachir Gemayel est probablement assassiné pour son positionnement pro-israélien. En représailles, les Forces libanaises se livrent à un massacre de masse dans le camp palestinien de Sabra et Chatilla en septembre 1982, avec la complicité de l’armée israélienne.

En réponse à cette intervention illégale, la communauté chiite du Sud du pays se structure et commence à s’imposer sur l’échiquier politico-militaire libanais. En effet, suite à l’occupation partielle du Liban par les forces israéliennes, une partie de la population décide de prendre les armes et de former une résistance locale. Avec l’aide de l’Iran, les habitants du Sud du pays et de la Bekaa s’organisent et reçoivent du matériel militaire. C’est en 1982, suite à l’occupation israélienne du Sud-Liban que le puissant parti chiite Hezbollah voit le jour. Israël venait de « créer » son prochain ennemi pour les prochaines décennies[5].   

Le Hezbollah harcèle méthodiquement les troupes israéliennes et l’ASL, en se livrant à une véritable guérilla. L’affrontement et la désobéissance sont permanents tant l’occupation est perçue comme une opprobre par les habitants de la région. Le Hezbollah gagne peu à peu ses lettres de noblesse pour sa résistance face à Tsahal. La popularité du mouvement chiite est consubstantielle avec l’enlisement israélien. Au Moyen-Orient, le Hezbollah devient la première armée à véritablement mettre en échec la première puissance militaire de la région.

Les conséquences d’un retrait programmé

Dès 1985, l’armée israélienne entame un relatif retrait de ses forces du Liban. Malgré la fin de la guerre civile en 1990, Tel-Aviv reste secondée par l’ASL pour quadriller une zone tampon à la frontière. Le Hezbollah, quant à lui, multiplie les actions militaires pour repousser l’ennemi hors des frontières du Liban. Dans une logique souveraine, le mouvement chiite participe à la refonte de l’État libanais post guerre civile[6]. Face à l’harcèlement constant du Hezbollah, l’armée du Sud Liban perd du terrain.

Suite à des tirs de roquettes à la frontière, Israël lance une énième opération contre la milice libanaise en 1996. Intitulée Raisins de la Colère, cette intervention se solde par plusieurs bombardements, notamment ceux d’un camp de réfugiés de l’ONU à Cana au Liban. Devant l’impossibilité de contenir et de désarmer le Hezbollah et face aux pressions internationales, Israël n’atteint pas ses objectifs.

Les troupes israéliennes annoncent officiellement le retrait de leurs forces du Sud-Liban le 25 mai 2000. Affaiblie et isolée, l’ASL s’effondre. Le 25 mai 2000 est la date de libération du Sud-Liban. C’est également un jour férié et fêté dans l’ensemble du pays. Néanmoins, l’armée israélienne occupe toujours illégalement les fermes de Chebaa et ce, malgré la résolution 425 de l’ONU.

De 1978 à 2000, l’armée israélienne a occupé illégalement une partie du Liban. En 22 ans, elle a atteint le fleuve Litani, a chassé les miliciens de l’OLP, s’est alliée à une frange de la communauté chrétienne, mais a surtout contribué à l’émergence du Hezbollah. Engluée dans des difficultés, l’armée israélienne est contrainte d’abandonner ses visées sur le territoire libanais. Elle laisse derrière elle un pays meurtri par plusieurs années d’occupation, des villages rasés, des milliers de victimes civils et militaires ainsi que d’innombrables dégâts matériels.


[1] Xavier Baron, « Histoire du Liban », Tallendier, 2017

[2] Nadine Picaudou « La déchirure libanaise », Editions Complexe, 1992

[3] Hervé Amiot « La guerre du Liban (1975-1990) : entre fragmentation interne et interventions extérieures », Les clés du Moyen-Orient, 2013/ www.clesdumoyentorient.com

[4] https://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2007-2-page-149.htm

[5] Dominique Avon et Anaïs-Trissa Khatchadourian, « Le Hezbollah : de la doctrine à l’action », Seuil, 2010

[6] Sabrina Mervin « Le Hezbollah, état des lieux », Sindbad, 2008

Les accords Sykes-Picot en 1916 : partage franco-anglais du Proche-Orient

À partir du XIXe siècle, chancelant et moribond, l’Empire ottoman devient peu à peu « l’Homme malade de l’Europe ». Français et Britanniques lorgnent sur les territoires levantins de l’Empire déliquescent. Depuis plusieurs décennies déjà, les Européens nouent des contacts avec les différentes communautés autochtones (Chrétiens notamment) pour assurer leurs sécurités et ainsi prétexter un droit de regard.   

Faisant le choix de s’allier à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie durant la première guerre mondiale, l’Empire ottoman devient de facto un ennemi de Paris et de Londres. Lors de longues tractations et négociations, Anglais et Français décident conjointement de se partager les provinces arabes du Moyen-Orient en fonction de leurs intérêts respectifs. Aujourd’hui encore, les accords Sykes-Picot représentent une humiliation à l’échelle régionale dont les conséquences sont encore visibles.

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Le contexte d’un démembrement

Dès la fin du XIXe siècle, les territoires de l’Empire ottoman se réduisent comme peau de chagrin. Après avoir perdu la Grèce en 1830, « la Sublime porte » est contrainte d’abandonner ses possessions européennes avec les indépendances de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Serbie et du Monténégro.

Confronté à des difficultés économiques et sociales et face aux visées coloniales européennes, l’Empire ottoman est obligé de céder peu à peu ses régions africaines. Il perd successivement l’Algérie puis la Tunisie qui passent sous protectorat français, à partir de 1882 la Grande-Bretagne administre l’Égypte et la Libye devient une colonie italienne en 1911. À l’agonie, l’Empire se recentre sur le Levant et l’Anatolie. Or au sein même de ses provinces arabes, un sentiment national émerge contre le joug ottoman. Les nationalismes arabe et kurde revendiquent plus d’autonomie vis-à-vis du pouvoir central. Anglais et Français attisent conjointement cette colère pour faire imploser cet empire vacillant.

Conscient des desseins franco-anglais au Moyen-Orient et espérant reconquérir ses anciennes possessions, l’Empire ottoman décide de s’allier à l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie durant la première guerre mondiale (1914-1918). Parallèlement, le Sultan Mehmed V lance un appel au Djihad en Novembre 1914 à tous les citoyens musulmans pour contrer les troupes franco-anglaises[1]. Or, cet appel se heurte aux revendications nationalistes arabes toutes confessions confondues. En effet, les difficultés économiques et la répression brutale des élites arabes par le pouvoir central ottoman (pendaison des nationalistes sur les places publiques, famine du Mont Liban, massacre systématiques des communautés chrétiennes orthodoxes) poussent les populations locales à se rapprocher de Londres et de Paris. En échange de ce soutien, une promesse d’indépendance est faite aux Arabes.

Cependant, au détriment de ces promesses initiales, les deux puissances européennes entendent sanctuariser des zones d’influences au Moyen-Orient. À ces promesses d’Arabie indépendante, la France veut consolider son rôle dans une « Grande Syrie » francophone et francophile. Quant à l’Empire britannique, il veut sécuriser une voie de passage vers les Indes et s’intéresse à l’approvisionnement des hydrocarbures en Irak.

Les dessous de l’accord

Dès Novembre 1915, Français et Anglais entament des négociations secrètes pour se partager les provinces arabes de l’Empire ottoman. Après plusieurs mois de relations épistolaires entre le diplomate anglais Mark Sykes et le diplomate français François Georges-Picot, un accord est signé le 16 Mai 1916 par Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et Edward Grey, secrétaire d’État au Foreign Office[2].

Cet accord secret prévoit à terme le découpage des provinces arabes de l’Empire ottoman en aires d’influences françaises et anglaises. Cette coopération franco-anglaise reçoit l’aval de l’Empire russe et de l’Italie. Le Proche-Orient est de fait découpé en 5 zones bien distinctes[3]:

  • une zone française d’administration directe comprenant le Liban actuel et la Cilicie (province turque)
  • une zone d’influence française comprenant une bonne partie de la Syrie avec la province de Mossoul
  • une zone anglaise d’administration directe formée par le Koweït et une partie de l’Irak jusqu’à Bagdad
  • une zone d’influence anglaise composée de l’actuel Jordanie, de la Palestine mandataire et du Sud de la Syrie
  • une zone d’administration internationale comprenant Saint Jean d’Acre, Haïfa et Jérusalem

Cependant, cet accord ne demeure pas secret bien longtemps. Lors de la révolution bolchévique de 1917, l’administration russe dévoile au grand jour les conclusions du traité. De plus, les Etats-Unis du Président Wilson, veulent contrecarrer les plans franco-anglais dans la région en théorisant sur l’autodétermination des peuples. Cet accord est finalement parachevé à la conférence de San Remo en 1920[4]. Conférence au cours de laquelle la France cède la province de Mossoul à l’administration britannique en contrepartie d’une participation aux bénéfices pétroliers de la région irakienne de Kirkouk[5]. La même année lors du traité de Sèvres, l’Empire ottoman vivant ses dernières heures, renonce officiellement et définitivement à ses provinces arabes et maghrébines.

Conséquences et répercussions

Malgré les promesses d’indépendance, les Arabes de la région se retrouvent soumis à la tutelle d’une puissance tierce. Le Liban et la Syrie sont administrés par la France, la Jordanie, l’Irak et la Palestine par la Grande-Bretagne.

Le gouvernement français entend faire du protectorat syro-libanais un pont pour la culture et la langue française[6]. Paris s’appuie majoritairement sur les communautés chrétiennes (notamment les Maronites) avec qui elle avait déjà noué des liens par le passé. En 1920, la France participe activement à la création d’un « Grand Liban » indépendant et autonome vis-à-vis de son voisin syrien. De ce fait, la présence française se heurte à une vive opposition en Syrie où plusieurs manifestations sont matées. Paris régionalise consciencieusement les différentes provinces syriennes en fonction de leurs appartenances religieuses. Cette politique coloniale française est hasardeuse. Elle crée les soubassements des tensions et des conflits ultérieurs.

De son côté, l’Empire britannique, maître d’un territoire allant de la Palestine au Golfe arabo-persique, participe activement à la mise en place d’un oléoduc transportant le pétrole irakien vers la Méditerranée[7]. De surcroît, cette présence au Proche Orient lui assure une meilleure sécurisation des routes commerciales vers les Indes. À l’instar des Français, les troupes anglaises sont également confrontées à de nombreuses révoltes. L’Irak, pays tribal et multiconfessionnel, est difficilement administrable. De ce fait, la militarisation de la présence anglaise s’intensifie dans la région. De plus, depuis le traité Balfour de 1917, stipulant la création d’un foyer national juif en Palestine, les autorités britanniques font face à de nombreuses contestations de la part des populations locales palestiniennes.

Le façonnement des frontières du Proche Orient, bravant les différentes ethnies et religions des populations locales, est perçu comme une humiliation par les Arabes, à qui on avait promis un État indépendant. Or, il faut savoir que cette époque est une période de domination coloniale, de partages territoriaux entre grandes puissances et de négociations secrètes faisant fi des volontés autochtones. Tout comme le congrès de Berlin en 1885, prévoyant le partage de l’Afrique, les accords de Sykes-Picot ont modelé les frontières d’une région selon les intérêts européens.

Depuis, ces frontières « artificielles » résistent à l’épreuve du temps. Même le nationalisme arabe des années 50-60 n’arrive pas à les gommer. En effet, l’ancrage politique et souverain de ces nouveaux États s’inscrit bon an mal an dans la durée, parachevant de fait les frontières coloniales de 1916. Ces accords sont « menacés » par Daech en 2014, qui veut redéfinir les frontières du Moyen-Orient selon ses propres conceptions et théories[8].

Aujourd’hui encore, les accords Sykes-Picot font l’objet de nombreuses critiques. Certains analystes jugent qu’ils sont la cause du chaos actuel. Les signataires ont inventé « une paix qui ressemble à la guerre ». Ces frontières héritées de la période coloniale sont soumises aux soubresauts de l’Histoire. Les multiples conflits, « les printemps arabes » et les menaces terroristes rabattent les cartes des acquis territoriaux. Au gré de la conjoncture, le Proche-Orient est une région mouvante et instable où chaque population ou communauté peut et veut revendiquer son propre territoire (cf les Kurdes et les Palestiniens).


[1] https://www.cairn.info/revue-etudes-2016-5-page-17.htm

[2] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Accords-Sykes-Picot.html

[3] Jean-Paul Chagnollaud et Sid-Ahmed Souiah, « Les frontières au Moyen-Orient », L’Harmattan, 2004

[4] https://orientxxi.info/documents/glossaire/accords-de-sykes-picot,0678

[5] https://www.monde-diplomatique.fr/2003/04/LAURENS/10102

[6] James Barr, « Une ligne dans le sable », Tempus Perrin, 2017

[7] Ibid

[8] http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20160516-accords-sykes-picot-redessinaient-moyen-orient-syrie-irak-siecle

Khalil Gibran : le poète intemporel

Très peu étudié en Occident, Khalil Gibran est pourtant le poète oriental qui aura marqué le renouveau de la culture arabe par son style et son talent au début de XXème siècle. Libanais chrétien maronite, son succès dépasse de loin sa propre communauté. Il se fait le héraut d’un syncrétisme entre la spiritualité et l’amour. Témoin oculaire d’un bouillonnement littéraire, culturel et politique au temps de la Nahda (la renaissance), il en est même l’un des principaux acteurs par son œuvre monumentale.

Sur fond de poésie et de littérature, l’auteur du « Prophète » continue d’inspirer, de fasciner et de créer un pont entre Islam et Chrétienté, entre Occident et Orient. Khalil Gibran nous lègue en héritage une œuvre prophétique et intemporelle.

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Un destin loin de l’Orient

Khalil Gibran est né en 1883 à Bcharré, situé dans les montagnes du Nord Liban, au fond de la magnifique vallée sainte de Qadisha. À cette époque, le Moyen-Orient est sous tutelle ottomane. La pression du pouvoir central est telle que, chaque province doit fournir des contingents militaires et verser divers impôts. Le jeune Gibran étudie à l’école élémentaire de Bcharré, au sein de laquelle il apprend l’arabe, le syriaque ainsi que le rite maronite. Son père, ayant contracté des dettes de jeu, est incarcéré par les autorités ottomanes sous prétexte de détournement de fonds. S’ensuit la confiscation des biens familiaux, obligeant donc sa mère d’émigrer avec le reste de sa famille à New-York en 1895.

Ils sont dans un premier temps accueillis par un membre de la famille résidant dans un quartier syro-libanais de Boston. Pour subvenir au besoin de la famille, sa mère travaille en tant que vendeuse de linge et femme de ménage, avant d’ouvrir une petite épicerie familiale. Le jeune Gibran est scolarisé et est très tôt attiré par l’art et notamment le dessin. Grâce aux économies de sa mère, il retourne au Liban en 1898. Il y reste 4 ans pour parfaire son apprentissage de l’arabe littéraire et s’imprégner encore un plus de sa culture d’origine. Or, en raison du décès d’une de ses sœurs, il retourne à Boston en 1902. L’année suivante sa mère et son beau frère décèdent. Sa deuxième sœur subvient à ses besoins grâce à ses activités de couturières. Toujours passionné de dessin, Gibran alors âgé de 21 ans, expose pour la première fois à Boston en 1904. Lors de cette première exposition, il rencontre Mary Elizabeth Haskell, directrice d’école qui deviendra sa confidente et sa mécène.

En parallèle, Khalil Gibran publie ses premiers livres en langue arabe avant de se rendre à Paris en 1908. Il y séjourne 2 ans et fréquente l’école des Beaux-Arts. Il expose brièvement au Salon du Printemps de Paris après avoir rencontré le célèbre sculpteur français Auguste Rodin. Gibran fait également la connaissance de Nietzshe, philosophe allemand qui aura une influence certaine sur ses écrits. Il retourne à Boston en 1910.

Khalil Gibran poursuit son érudition et participe à la création en 1920 d’un mouvement littéraire, regroupant des écrivains libanais et syriens Al-Rabitah al-qalamiyah (la Ligue de la Plume). C’est dans cette logique de bouillonnement culturel que Khalil Gibran fut un élément phare de la période de la Nahda. Véritable époque d’éveil de l’Orient arabe, par l’entremise des arts, de la littérature et de la culture, des artistes se font les hérauts d’une volonté de dépassement et d’indépendance. C’est dans la dernière décennie de sa vie que Khalil Gibran connaît un succès retentissant avec notamment la publication de son œuvre « Le Prophète » en 1923. Plus qu’un simple recueil, cet ouvrage est devenu l’aboutissement et la consécration de toute une vie. Initialement écrit en arabe, il est finalement publié en anglais puis rapidement traduit dans plusieurs langues. Il publie « Jésus Fils de l’Homme » en 1928, qui est en quelque sorte le prolongement logique du Prophète avec un dépassement de l’individualisme pour s’adonner à l’amour divin, véritable quête vers la plénitude de l’existence.

Khalil Gibran décède en 1931 à l’âge de 48 ans d’une cirrhose du foie et d’un début de tuberculose. Son corps est rapatrié dans sa ville natale de Bcharré.

Une influence entre foi, Orient et mysticisme

Poète intemporel, Khalil Gibran puise son inspiration dans ses souvenirs d’enfance. La montagne libanaise, la rusticité, l’amour inconditionnel pour les relations humaines, le partage et l’omniprésence du religieux le fascine. Cet Orient hétérogène et complexe l’inspire. Cette région le charme par son insouciance, sa générosité et son hospitalité. Né chrétien maronite, il se passionne très vite pour l’Islam et son prophète. Il affectionne également l’étude des autres rites orientaux, notamment le bouddhisme.  

Cet assemblage hétéroclite de références et d’inspirations fait de Khalil Gibran un artiste unique en son genre. Il a cette faculté de jongler entre les thèmes avec une aisance et un style clair et aéré. « Le Prophète » est un pont entre spiritualité et poésie, un syncrétisme mêlant l’espérance visible de la vie terrestre et l’espérance cachée et voulue de la vie dans l’au-delà.

Il n’a jamais cessé d’aimer sa région natale, en dépit de son exil précoce pour des raisons économiques. Ses premiers écrits sont en arabe et dénoncent la mainmise ottomane. En effet, dans son livre intitulé « Al- Arwah al-mutamarridat » (Les Esprits rebelles), écrit en 1906, Khalil Gibran soutient les nationalistes arabes dans leur combat pour l’indépendance. Les autorités ottomanes ordonnent son autodafé en 1910. Au lendemain de la première guerre mondiale, scellant le partage du Moyen-Orient par les puissances mandataires, il milite pour le retrait des troupes françaises et anglaises de la région. De surcroît, on ne peut occulter un poème « Pitié pour la nation divisée »[1] ô combien prémonitoire sur le Liban qu’il a tant aimé.

Homme de foi, oriental et épris de justice et d’amour, Khalil Gibran est le précurseur d’une nouvelle prose. Il se fait le chantre d’un nouveau courant littéraire qui allie spiritualité, sagesse et quête de dépassement de soi.  

Un messager de la paix   

Dans un Orient fracturé et meurtri, il fait office d’exception. À l’instar de Fayrouz pour la musique, Khalil Gibran fait consensus. Il évoque très rarement ses affinités politiques et se tient à l’écart des luttes intestines.

Dans « Le Prophète », il dépeint un personnage prophétique nommé Moustafa qui signifie littéralement l’élu ou le bien-aimé en arabe. Il y aborde les étapes importantes dans la vie de l’homme. Chaque chapitre est une leçon de vie mêlant piété, amour et sagesse. Cet ouvrage est un guide, un hymne à la vie et au dépassement de soi. Il évoque aussi bien l’amour, le mariage, l’amitié, la prière, la religion, les enfants, l’enseignement que la beauté, le plaisir, la douleur et la mort.

À titre d’exemple, il décrit l’être aimé en ces termes « Lorsque l’amour te fait signe, suis-le, même si ses chemins sont escarpés et malaisés. Quand ses ailes t’enveloppent, abandonne-toi à lui, bien que tu puisses être blessé par l’épée cachée dans ses plumes … »

Plus qu’un simple recueil de poèmes, « Le Prophète » nous embarque dans un monde pieux et vertueux, au sein duquel chaque ligne fait office d’une ode à la sagesse et à l’amour. Lorsqu’il évoque la prière, il écrit « Vous priez dans la détresse et le besoin ; puissiez-vous prier aussi dans la plénitude de votre joie et dans les jours d’abondance. » En le lisant tout nous semble si évident, il nous frappe par sa légèreté et sa clarté d’esprit. Tel un prophète, Khalil Gibran dicte, annonce et prescrit la parole divine.

Plus qu’un simple poète, c’est « un guide pour les âmes en quête de lumière »[2]. Il fédère autant qu’il fascine. Khalil Gibran touche les cœurs et les esprits de chaque habitant de la région, du musulman au chrétien. Son œuvre est aconfessionnelle et se focalise sur le destin de l’homme. Cet artiste visionnaire du XXème siècle intrigue par sa singularité qui fait de lui le poète arabe le plus lu au monde. « Le Prophète » a été traduit en plus de 50 langues et est devenu l’un des best-sellers les plus vendu après la Bible. Khalil Gibran est l’exemple de la réussite libanaise et orientale à l’étranger en devenant le porte-parole d’un renouveau littéraire et culturel.

Bibliographie :


[1] https://www.monde-diplomatique.fr/1982/09/GIBRAN/36941

[2] https://www.la-croix.com/Archives/2006-11-30/Khalil-Gibran-un-guide-pour-les-ames-en-quete-de-lumiere-_NP_-2006-11-30-277863

Et si le Coronavirus était un facteur de paix et de stabilité au Moyen-Orient ?

La pandémie du Covid-19 plonge notre monde dans une instabilité et un chaos colossal. Partout, les systèmes de santé sont soumis à rude épreuve et les prévisions désastreuses pour l’économie mondiale font craindre un krach boursier et une baisse de la croissance généralisée.

Pourtant au Moyen-Orient, du Yémen à la Syrie en passant par l’Irak, le coronavirus semble favoriser la paix. Un peu partout dans la région, des cessez-le-feu sont signés entre les différents belligérants, les troubles sociaux peinent à fédérer face à la panique globalisée et certaines troupes étrangères annoncent un retrait partiel de leurs forces. Est-ce le prélude d’une nouvelle ère ou une simple accalmie temporaire ?

Soldat syrien en période de coronavirus

Un répit pour le Yémen ?

Depuis 2015, la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis s’est lancée dans une guerre dévastatrice au Yémen contre la milice des houthis soutenue par l’Iran, qui a renversé le pouvoir central de Sanaa. Dès lors, on assiste à une guerre de positions pour le contrôle des lieux stratégiques.

Cette intervention déclenchée en 2015 est désastreuse. Elle a fait plus de 100 000 morts et la situation humanitaire est catastrophique. Cependant, les Houthis en sont les grands vainqueurs au détriment d’une coalition de plus en plus critiquée par l’opinion internationale. En effet, Ansar Allah (autre nom des Houthis) contrôle un quart du pays, et à peu près les deux tiers du « Yémen utile ». Devant l’enlisement de la situation, des pourparlers ont été menés pour négocier un arrêt des combats.

Après le retrait des forces émiratis du pays en février 2020, l’Arabie saoudite engluée dans le bourbier yéménite, souhaite en sortir et ce en pleine pandémie du coronavirus. Sous la pression des organisations internationales et préoccupées à contenir la prolifération du virus dans le royaume, Riyad a décrété un cessez-le-feu unilatéral en début avril[1]. De leur côté les rebelles Houthis, en position de force et voulant consolider leurs acquis, ont refusé la proposition saoudienne[2].

À ce jour, l’Arabie saoudite compte 12 072 cas confirmés de Covid-19 et 114 décès alors que le Yémen vient de déclarer son premier cas.

En Syrie : le calme avant la tempête ?

Depuis le 5 mars 2020, la Russie et la Turquie ont signé un énième cessez-le-feu mettant fin à l’offensive russo-syrienne sur la localité d’Idlib. Damas et Moscou veulent sanctuariser l’intégralité du territoire syrien et cela passe automatiquement par la reprise du dernier bastion djihadiste d’Idlib. Compte tenu de la propagation de l’épidémie dans la région, les combats ont baissé en intensité et les différents belligérants campent sur leurs positions respectives. Nul doute, que les hostilités reprendront une fois que la contagion liée au virus sera jugulée. De surcroît, les Américains et les Européens ont réitéré leur soutien à leur allié turc membre de l’Otan, en vue d’endiguer l’influence russe[3]. En effet, Moscou n’entend pas lâcher Damas et veut faire de la Syrie le Kaliningrad du Moyen-Orient.

Après avoir soutenu massivement l’opposition anti-Assad, les Émirats arabes unis opèrent un changement radical. Ce rapprochement se traduit par la réouverture de l’ambassade émiratie à Damas en décembre 2018. Récemment, le prince héritier d’Abou Dhabi Mohammed Bin Zayed s’est entretenu avec Bachar al-Assad pour soutenir son offensive contre les djihadistes. Ces derniers sont en partie financés par le Qatar et la Turquie dans une logique d’expansion de l’idéologie des Frères musulmans. Or, ce courant est diamétralement opposé au wahhabisme de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Donc, cet entretien diplomatique parachève la logique émiratie de contenir l’idéologie frériste au Moyen-Orient. Mohammed Bin Zayed pousse même Bachar al-Assad à briser le cessez-le-feu d’Idlib[4].

Profitant de la crise sanitaire et du retrait partiel des forces occidentales, des djihadistes de Daesh se sont échappés d’une prison gardée par une milice kurde syrienne. Des attentas perpétrés par ces terroristes sont à craindre.

Pandémie ou pas, Israël veut neutraliser l’appareil militaire iranien présent en Syrie. Dernièrement, l’aviation de Tsahal a survolé illégalement et ce à plusieurs reprises l’espace aérien libanais pour bombarder des cibles proches de la ville de Palmyre[5].

À ce jour, 42 cas de Covid-19 sont répertoriés en Syrie pour 3 décès.

Des troubles sociaux mis entre parenthèses ?

Du Liban à l’Irak en passant par l’Iran, de nombreuses manifestations ont secoué les classes dirigeantes à partir d’Octobre 2019. La colère de la rue ciblait le confessionnalisme, la corruption ou tout simplement la tutelle militaire iranienne au Levant. L’expression du mécontentement est rapidement devenu un déversoir contre la politique de Téhéran au Moyen-Orient. En effet, l’Iran tente de former « un axe de la résistance » jusqu’à la Méditerranée s’opposant aux intérêts américains, saoudiens et israéliens dans la région. Les chancelleries de Tel-Aviv, Riyad et Washington apportent un soutien officiel et officieux aux manifestations pour neutraliser et limiter l’influence iranienne.

La récupération de la grogne populaire ne doit pas minorer la situation économique désastreuse de ces pays. Les manifestations sont légitimes et justifiées. Le chômage est endémique, la pauvreté s’accroît et la violence est structurelle. Tous ces éléments font craindre à un embrasement, notamment en Irak. En dépit des promesses de réformes, la classe politique est prise en étau tant à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur.

Au Liban:

La pandémie du coronavirus offre un répit pour les dirigeants. Le pouvoir libanais contesté lors de la Thawra (révolution) cherche tant bien que mal une sortie de crise. En défaut de paiement, le Liban risque de sombrer dans une crise économique et sociale sans précédent. La gestion de la crise sanitaire par le nouveau gouvernement libanais semble porter ses fruits et est louée par les citoyens. D’ailleurs, le Hezbollah participe également à cet effort de lutte contre cette épidémie en offrant ses services, même en dehors de ses bastions. Au lendemain de cette crise, nul doute, que le pays du Cèdre affrontera de nouveau la grogne populaire tant les indicateurs économiques sont au rouge[6]. Déjà, malgré un confinement imposé, des manifestations ont lieu à Tripoli, berceau de la Thawra d’Octobre 2019.

À ce jour, le Liban compte 682 cas confirmés de Covid-19 pour 22 décès.

En Irak:

L’Irak, quant à lui est devenu un État déliquescent où plane le spectre d’une énième guerre civile. La menace du coronavirus a redistribué les cartes. En fermant ses frontières avec l’Iran, la colère anti-iranienne portée par une partie de la population retombe. La présence militaire occidentale tant décriée depuis l’assassinat de Qassem Souleimani en Janvier 2020 se réduit de peur d’être contaminée par le virus. En effet, En raison de plusieurs cas recensés au sein des troupes françaises en Irak, le gouvernement français a également ordonné le retrait de ses troupes en mars dernier[7].

L’épidémie du Covid-19 paralyse la situation et apaise temporairement les tensions entre l’Iran et les Etats-Unis. Et si on assistait à une résurgence de Daesh dans le pays ?

À ce jour, l’Irak comptabilise 1602 cas de Covid-19 pour 83 décès.

Malgré l’épidémie, le maintien des sanctions :

Indépendamment du coronavirus, la Syrie et l’Iran restent soumis à la dureté des sanctions occidentales. La pauvreté rend la population plus vulnérable face au virus. Ce risque humanitaire ne change pas pour autant la position américaine qui maintient les sanctions et ce, en dépit des demandes internationales.

Avec un bilan de 85 996 cas confirmés et 5 391 décès, l’Iran est de loin le pays le plus affecté du Moyen-Orient. Le régime fragilisé, risque gros si l’épidémie se propage davantage. Le pays n’est pas confiné à ce jour, par crainte d’un désastre économique.

En visite à Damas, le ministre des Affaires étrangères iranien Mohammed Zarif et le Président syrien Bachar Al-Assad ont rappelé conjointement dans un communiqué officiel les conséquences destructrices des sanctions sur les deux pays. Damas dénonce également l’iniquité des sanctions et pointe du doigt l’immoralité des pays occidentaux[8].

On pourrait croire, que le coronavirus est capable de rabattre les cartes au Moyen-Orient. Cependant, il est fort à parier, qu’une fois la pandémie disparue, les tensions habituelles reprendront de plus belle…


[1]https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/10/l-arabie-saoudite-annonce-un-cessez-le-feu-au-yemen_6036163_3210.html

[2] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/une-manoeuvre-au-yemen-les-rebelles-rejettent-le-cessez-le-feu-de-la-coalition_2123430.html

[3] https://theconversation.com/idlib-vers-un-rapprochement-entre-la-turquie-et-les-etats-unis-136148

[4] https://www.middleeasteye.net/news/abu-dhabi-crown-prince-mbz-assad-break-idlib-turkey-ceasefire

[5] https://www.lefigaro.fr/international/syrie-9-combattants-proregime-tues-dans-une-frappe-nocturne-menee-par-israel-20200421

[6] https://orientxxi.info/magazine/le-liban-au-bord-du-gouffre,3816

[7] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/25/coronavirus-la-france-retire-ses-troupes-

d-irak_6034441_3210.html

[8] https://www.lepoint.fr/monde/syrie-rencontre-entre-bachar-al-assad-et-le-chef-de-la-diplomatie-iranienne-20-04-2020-2372164_24.php

Fayrouz : la diva libanaise qui conquit le monde arabe

Son nom résonne dans le cœur et l’esprit de tous les citoyens arabes. Elle envoûte autant qu’elle fédère. Fayrouz de son vrai nom Nouhad Haddad est sacralisée bien au delà de sa patrie, le Liban. Sa voix enivrante dénote, apporte une touche de légèreté et de joie dans un Moyen-Orient pris en étau, entre les guerres, les ingérences et les luttes intestines.

À l’instar d’Oum Kalthoum, elle devient la référence de la musique arabe et orientale. Fayrouz galvanise et transcende les frontières par les thèmes qu’elle aborde, mais surtout par l’amour de son pays et l’attachement à la défense des causes nobles et consensuelles.

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Une vie consacrée à la musique

Née en 1935 dans un village de la montagne libanaise, la jeune Nouhad Haddad est issue d’une famille catholique syriaque de classe moyenne. Elle commence sa scolarité à l’école primaire catholique de Saint Joseph à Beyrouth. Très tôt, elle se passionne pour la musique et intègre à l’âge de 6 ans la chorale de la Société de radiodiffusion libanaise.

Elle se consacre pleinement à la musique et se fait remarquer en 1952 en interprétant les chansons des célèbres compositeurs libanais de l’époque Assy et Mansour Rahbani. Elle épouse Assy Rahbani en 1955. Cette rencontre et cette alchimie entre la chanteuse et les compositeurs sont les prémisses d’une ascension fulgurante dans le monde de la musique. On lui choisit Fayrouz comme nom de scène, qui signifie littéralement turquoise en arabe. Son style musical diffère, dérange mais envoûte rapidement les foules. Contrairement à la musique traditionnelle longue et monotone et d’un rythme linéaire, la jeune Fayrouz propose des chansons courtes avec une certaine influence latine. On l’oppose à la diva égyptienne Oum Kalthoum, dont les chansons durent plus d’une heure.

En 1957, elle participe au festival international de Baalbek où elle conquiert littéralement le public libanais. S’ensuit de nombreuses tournées dans la région, du casino du Liban à la foire internationale de Damas. Elle joue également dans des comédies musicales où elle s’adonne à un style plus expressif et plus dramatique.

À partir de 1966, elle se produit pour la première fois à Beyrouth. À cette époque, la capitale libanaise est le cœur de l’expression culturelle et artistique du monde arabe. Avec les frères Rahbani, Fayrouz présentent une production cinématographique dans le quartier intellectuel et cosmopolite de Hamra. Le public est sous le charme de sa voix ténébreuse et cristalline. Ses chansons sont la synthèse d’un Liban en paix, épris de tolérance mais soumis aux soubresauts régionaux.

Une musique engagée et fédératrice

La défaite des armées arabes contre Israël en 1967 provoque une onde de choc à l’échelle régionale. Fayrouz, attristée, consacre l’intégralité d’un album à la cause palestinienne en 1971 Al Qods Qalbi (Jérusalem est mon cœur), avec notamment l’une de ses chansons les plus célèbres Zahrat Al Madaen (La fleur des cités)[1]. Cette composition est une véritable ode d’amour à la Palestine défaite et colonisée par l’armée israélienne.  Ses titres sont repris sur toutes les ondes du monde arabe, de Damas au Caire en passant par Tunis[2]. Cette jeune chrétienne libanaise, dont le style et la rythmique bouleversent les codes préétablis de la musique arabe, fédère et outrepasse de loin les appartenances religieuses et nationales de la région. Elle soutient pleinement le nationalisme arabe contre le sionisme. Pour autant, elle reste attachée à sa foi. Elle participe activement aux messes du vendredi en chantant en araméen (la langue du Christ) dans l’église d’Antélias, non loin de Beyrouth.

 Petit à petit, la diva libanaise gagne ses lettres de noblesse et devient un modèle de réussite pour l’ensemble du monde arabe. Surnommé la Suisse du Moyen-Orient, le Liban est un pays où les artistes se côtoient. Lieu de vie et d’interactions sociales, Fayrouz fait consensus et participe activement au rayonnement de la culture arabe et libanaise dans le monde.

Malheureusement, en 1975 le Liban sombre dans une guerre civile aux multiples facettes. Le pays plonge dans le chaos. La chanteuse Fayrouz a la maturité et l’intelligence artistique de ne pas s’ingérer dans le conflit. Elle prend soin de ne pas prendre partie pour tel ou tel camp. Cette neutralité exemplaire lui vaut davantage d’admiration et de prestige au sein de la société libanaise, toutes confessions confondues.

Malgré la maladie d’Azzi Rahbani, Fayrouz continue ses tournées à Amman et à Damas. En 1977, elle présente une comédie musicale à Pétra en l’honneur de l’anniversaire du roi Hussein de Jordanie. En 1978, elle se produit au London Palladium et l’année suivante à l’Olympia de Paris. Cette tournée internationale signe également la fin de la collaboration avec son mari, dont elle divorce.

Dès 1979, elle compose avec son fils Ziad. Le style est différent, un mélange de chansons mélodramatiques avec une sonorité orientale ou imprégnées de jazz. Il n’en demeure pas moins que son succès reste intact. Fayrouz remonte sur scène en septembre 1994 à Beyrouth devant 50 000 Libanais[3]. Meurtri à cause de l’épouvantable guerre civile, le peuple libanais voit en Fayrouz une messagère de la paix et de la réconciliation nationale. Elle chante pour sa patrie, pour son Liban bien aimé. C’est la voix de tout le Liban, de Tripoli à Tyr en passant par Baalbek. Un véritable hymne à la tolérance et au pardon.

Une musique intemporelle

Après plus de 800 chansons et 100 albums, la diva libanaise traverse les époques et les générations sans prendre aucune ride. Partout au Moyen-Orient, dans les bars, les cafés, les radios diffusent continuellement ses chansons. À l’unisson, ses paroles sont chantonnées et murmurées comme si l’instant d’un refrain le temps s’arrête. Vieillards, hommes, femmes et enfants connaissent ses airs dès la première note. Ses chansons sont l’expression d’un peuple avide de légèreté et d’insouciance face à la vie.

Toute la région se reconnaît dans l’un de ses couplets. Une litanie pour l’amour, la résistance ou pour la nature, Fayrouz aborde des thèmes qui s’inscrivent dans la durée. Au Levant, la musique dompte le temps. Les chansons de Fayrouz sont un pont entre les générations et les communautés. Dans un Moyen-Orient compliqué et fracturé, Fayrouz fait office d’exception. Cette diva libanaise apprivoise les divisions et soulage les peines. Pourtant, Fayrouz reste une femme mystérieuse. Elle donne peu d’interviews, ne s’investit pas politiquement et prend juste le soin de défendre ce qui lui semble être juste et noble.

Plus qu’un modèle, Fayrouz est une icône. Sur les étalages des marchés d’Amman de Ramallah ou de Damas, les CD de la diva libanaise sont vendus entre les keffiehs et les tasses à l’effigie de Bachar al-Assad. Les produits dérivés font florès, des coques de téléphone en passant par les briquets ou les portraits. Dans les rues, il n’est pas rare de voir des étudiants chanter un de ses refrains à tue tête. Dans les nombreux bars à narguilé au Moyen-Orient, dès qu’une chanson de Fayrouz passe, les discussions s’arrêtent, les mains se lèvent et tout le monde reprend en cœur ses hymnes de paix et d’amour.

Dans la ville syrienne sacrée de Maaloula, le temps se fige lors de la diffusion de la chanson Ya Mariam (Ô Marie) de Fayrouz. Cette litanie se répand dans toute la vallée par les mégaphones de l’Église.

Dernièrement Fayrouz, âgée de 85ans, a posté une vidéo dans laquelle elle récite un passage de la Bible en arabe pour insuffler un espoir en cette période de pandémie du Coronavirus[4]. Au Moyen-Orient, rares sont les sujets consensuels qui traversent les périodes et les âges avec toujours la même passion. La diva libanaise est l’exception qui confirme la règle.


[1] https://www.youtube.com/watch?v=HQJuPb_AZ-c

[2] https://www.telerama.fr/idees/fayrouz-la-diva-des-rivages,148820.php

[3] https://www.lexpress.fr/informations/fayrouz-la-voix-de-la-tolerance_609385.html

[4] https://www.arabnews.com/node/1652621/lifestyle

Juillet 2006 : le jour où Israël a perdu

Depuis sa création en 1948, l’État d’Israël cristallise toutes les tensions régionales. Après avoir vaincu à maintes reprises les armées arabes en 1948, 1967 et 1973, les gouvernements israéliens, par l’entremise de pressions diplomatiques et financières américaines, tentent de pacifier ses relations avec ses voisins. L’Égypte en 1979 et la Jordanie en 1994 signent des accords de paix avec Israël.

Pourtant, malgré sa supériorité militaire et technologique, Israël n’atteint pas ses objectifs au Liban. Depuis son intervention illégale en 1982, l’armée israélienne fait face à une résistance surprenante qui l’a contrainte à un retrait de ses forces en juin 2000. Le Hezbollah sort vainqueur de cette guerre asymétrique, mais Israël entend coûte que coûte se débarrasser de cette milice installée principalement au Sud-Liban.

Scènes de liesse au Sud-Liban en août 2006

Le contexte d’une guerre programmée

Plongé dans les affres d’une guerre civile aux nombreuses facettes depuis 1975, le Liban est fracturé en une multitude de milices d’obédiences souvent opposées. En 1982, Israël lance son opération « Paix en Galilée » au Liban. Le but initial est de contenir et de détruire la menace palestinienne présente au pays du Cèdre. Officieusement, l’armée israélienne doit atteindre le fleuve Litani pour profiter de ses ressources hydrauliques.

Or la même année, l’armée israélienne est confrontée à une nouvelle opposition populaire dans le Sud-Liban. En effet, suite à la révolution islamique d’Iran en 1979, une partie de la population chiite libanaise constitue une force armée pour s’opposer aux incursions israéliennes. La création du Hezbollah entrave les plans initiaux de l’administration israélienne. Dès lors, le mouvement de résistance libanais se lance dans une guerre d’usure contre un ennemi nettement mieux équipé. C’est un conflit asymétrique entre l’armée la plus puissante de la région et une jeune milice populaire. Or, la force du Hezbollah réside dans la connaissance du terrain. En effet, jusqu’au retrait israélien en 2000, les combattants du parti libanais harcèlent et oppressent les soldats israéliens par le biais de sabotages, de pièges et d’attaques ciblées. Acculé, Tsahal (nom de l’armée israélienne) se retire du Liban en juin 2000. C’est un véritable échec pour l’administration israélienne et une victoire cruciale pour la souveraineté libanaise.

Durant les années qui suivent cette défaite retentissante, les autorités israéliennes et américaines envisagent et planifient une revanche afin d’anéantir le Hezbollah. En effet, Tsahal avec l’aide d’officiers américains développe une expertise dans la gestion des conflits de basse intensité et en matière de contre-terrorisme[1]. Ils tentent également par des pressions diplomatiques et économiques de dissuader la Syrie et l’Iran d’aider le mouvement libanais. Compte tenu du retrait de l’armée syrienne du Liban en 2005, Israël pense avoir un avantage certain. De façon insidieuse, les Etats-Unis, par l’intermédiaire des agences de presse et des organisations humanitaires[2], sapent tant bien que mal l’influence du Hezbollah auprès de la population libanaise.

Le Hezbollah, par proximité géographique, est en contact direct avec l’armée israélienne. Jusqu’au début du conflit en juillet 2006, les affrontements sont épisodiques tant les deux ennemis se redoutent.

Les raisons d’une « victoire divine »

Un commando du Hezbollah enlève deux soldats israéliens à la frontière en juillet 2006 dans le but d’obtenir un échange avec plusieurs prisonniers libanais et palestiniens. Israël a enfin son prétexte officiel pour lancer son opération punitive et destructrice du mouvement libanais.

Initialement, le Premier ministre israélien, Ehoud Olmert, est contre une opération terrestre. Ainsi, l’aviation israélienne et les frégates pilonnent et bombardent toutes les infrastructures du pays. Le but est de détruire l’appareil militaire du Hezbollah et d’anéantir tout désir de vengeance au sein de la résistance libanaise. En effet, les premières frappes ciblent l’organe de presse du mouvement, Al Manar, chaîne qui diffuse en temps et en heure des séquences compromettantes pour l’image d’Israël. De plus, les régions où le Hezbollah est présent sont durement touchées (Beyrouth, Tyr, la Bekaa …). Tel-Aviv tient pour responsable le gouvernement libanais pour la non application de la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies. Cette dernière prévoit la démilitarisation de la branche militaire du Hezbollah[3].

Or, devant la résilience du Hezbollah qui continue sa salve de roquettes sur les villes frontalières israéliennes, Tel-Aviv décide de manière précipitée l’envoi de troupes au sol. Rapidement, l’armée israélienne s’enlise et prend conscience de cette erreur tactique et stratégique. En effet, les soldats hébreux font face à des combattants invisibles qui connaissent les moindres recoins et les moindres ruelles. De surcroît, compte tenu de l’encrage populaire du mouvement libanais, la population civile facilite l’opacité et la cohésion au sein même des villages qui sont sous la menace israélienne. C’est un véritable bourbier pour les Israéliens. Leur incapacité à contrer la stratégie militaire du Hezbollah est manifeste.

Avec l’aide logistique et matérielle de l’Iran et de la Syrie, le Hezbollah s’est perfectionné en matière de combats urbains. Les cadres du parti connaissent la géographie et la topographie, ils se sont servis de bergers arabes à la frontière israélienne pour avoir des informations précises. Contrairement à Israël, le Hezbollah était préparé à un tel conflit[4]. Les roquettes Katioucha utilisées par la milice chiite, ont constamment harcelé le Nord d’Israël pendant les 33 jours de guerre.

Le 11 août 2006, le Conseil de sécurité des Nation unies demande la cessation totale des hostilités. En dépit des nombreuses pertes civiles et des dégâts majeurs subis par le Liban, cette agression se solde par une défaite d’ordre psychologique, politique et militaire pour Israël. De son côté, le Hezbollah sort grand vainqueur de cette guerre, malgré l’apathie consternante des dirigeants arabes.

Hassan Nasrallah : le nouveau Nasser ?

50 ans après la nationalisation du canal de Suez en juillet 1956 par Gamal Abdel Nasser, le Moyen-Orient est de nouveau en effervescence. La victoire du Hezbollah contre l’armée israélienne en 2006 et la confirmation d’Hassan Nasrallah comme leader du mouvement transcendent les foules arabes. Enfin, un succès retentissant dans la conscience collective trouve écho à l’échelle de toute la région. Les discours du secrétaire général du parti sur la « victoire divine » sont écoutés et réécoutés dans toutes les rues arabes.

Affiliés aux Etats-Unis, les dirigeants arabes ne soutiennent pas la résistance libanaise[5]. Le soutien provient de la rue arabe. Une rue qui affirme son soutien dès le début des hostilités. Des portraits d’Hassan Nasrallah sont présents dans toutes les villes du Proche-Orient. Il représente ce que le monde arabe attend : un chef charismatique opposé à toute concession avec l’ennemi. La sémantique du parti est reprise à l’échelle de la région, les expressions « entité sioniste » et « l’ennemi sioniste » sont scandées dans toutes les capitales. Cette victoire du Hezbollah insuffle un espoir généralisé au Moyen-Orient. La défaite de Tsahal est vécue comme une victoire dans toutes les villes arabes. De surcroît, des manifestations sont organisées du Maroc au Golfe, aussi bien par des nationalistes arabes que par les islamistes des Frères musulmans. À Tripoli en Libye, les habitants descendent dans les rues pour exprimer leur soutien à Hassan Nasrallah et inciter le mouvement chiite à attaquer Tel-Aviv[6]!!

Au Levant, la culture politique mélange populisme, culte de la personnalité et expression d’une résistance face à l’ennemi israélien. Cet événement résonne dans les cœurs et les consciences de chaque Arabe. Ce n’est pas uniquement l’expression d’une ferveur populaire, elle touche toutes les couches sociales réunies. La lutte contre Israël est encrée dans l’esprit de la majorité des habitants de la région. Israël représente le miroir du néocolonialisme. Quant à lui, le leader du Hezbollah fait l’objet d’une vénération. L’adoration collective qui a suivi cette victoire supplante de loin l’attache nationale. Des produits dérivés sont vendus à l’échelle de toute la région. Ses discours sont enregistrés sur des cassettes puis réécoutés dans les taxis du Caire ou de Damas. Somme toute, un mouvement chiite a été adulé par une foule majoritairement sunnite. Le dénominateur commun est la lutte contre Israël.

En 1956, il y a eu un effet Nasser. En 2006, il y a eu l’effet Nasrallah. Cependant, celui-ci est de courte durée, tant les régimes du Golfe et leurs alliés occidentaux ont investi massivement les organes de presse pour diaboliser le Hezbollah et confessionnaliser les tensions au Proche-Orient entre sunnites et chiites.


[1] Sami Makki, « Une guerre asymétrique », in Franck Mermier et al., Liban, une guerre de 33 jours, La Découverte « Cahiers libres », 2007, p-213-218

[2] Julie Chapuis, « Saper la reconstruction du Hezbollah : la diplomatie publique américaine au Liban depuis 2006 », Politique américaine 2017/2 (n°30), p 11-29

[3] Michel Goya et Marc-Antoine Brillant, « Israël contre le Hezbollah : Chronique d’une défaite annoncée 12 juillet- 14 août 2006 », éditions du Rocher, 2013

[4] Pierre Prier, « Le Hezbollah contre Israël : les leçons d’une victoire, naissance d’une guérilla plus-plus », Orient XXI, février 2014

[5] Franck Mermier et Elisabeth Picard, « Liban, Une guerre de 33 jours », La Découverte, 2007

[6] Tareq Arar, « L’ « effet Nasrallah » : les conséquences de la guerre israélo-libanaise au Proche-Orient », Hérodote 2007/1 (n°124), p 24-38