Guerre moderne, guerre privée : le mercenarisme en Libye et en Syrie

Le mercenarisme, pratique historique

La pratique du mercenarisme associe la guerre au profit. Le mercenaire est payé pour combattre, il est un acteur privé qui défend les intérêts militaires d’autrui en échange d’argent. Le recours au mercenarisme est une pratique courante dans l’Histoire de la guerre. Cette utilisation privée de la violence est délégitimisée par le processus de rapprochement entre l’État et la Nation, qui attribue à l’État la notion wébérienne du monopole de la violence légitime. Dans l’État-nation, la violence est une capacité publique, qui est utilisée exclusivement par la structure étatique. La conceptualisation intellectuelle du mercenarisme devient négative, puisqu’elle va à l’encontre du fonctionnement des pouvoirs régaliens. Cependant, les pratiques de privatisation des acteurs de la guerre ne disparaissent pas pour autant.

https://www.lepoint.fr/monde/en-syrie-les-milices-secretes-de-vladimir-poutine-11-08-2016-2060563_24.php

L’histoire particulière des pratiques mercenaires en Russie

L’utilisation des mercenaires était courante chez les Tsars. À l’époque soviétique, on parle de « combattants volontaires », terme qui a aujourd’hui été remplacé par celui de forces « semi-étatiques », payées par le pouvoir politique[1]. Ces termes désignent la reconnaissance partielle de l’existence de ces entités par les autorités russes. Les SMP russes attirent les vétérans de l’armée russe, ou les combattants pro-russes des pays voisins. On retrouve dans les origines de ces combattants celle des soldats payés par les Tsars russes. Parmi eux se trouvent les Cosaques, population à majorité slave d’Europe orientale, adjacente au Caucase et à l’Asie. Au cours des années Poutine, les missions des SMP se sont éloignées des contrôles de sécurité ou de frontières qui leurs étaient attribuées avant, pour se tourner vers des actions proches de celles d’un organisme étatique. 

Wagner, la société du Kremlin

La société Wagner est fondée par Evgueni Prigogine, un homme d’affaires particulièrement proche de Poutine. Il est connu à Moscou comme « le cuisinier du Kremlin » et est en effet chargé d’organiser des réceptions et dîners pour les autorités russes. Wagner est essentiellement composée de vétérans russes, formés par la direction générale du renseignement russe[2]. La particularité réside ainsi dans sa proximité avec le pouvoir, et dans la formation approfondie de ses membres. La société a fait l’objet de nombreuses enquêtes d’investigation russes dans lesquelles il a été mentionné que ses opérations étaient uniquement destinées à l’extérieur du territoire national russe, contrairement aux autres compagnies qui n’engagent pas de forces combattantes. Wagner semble ainsi prendre part à des missions militaires extérieures sous ordre du Kremlin.

Wagner en Syrie, et le flou juridique russe

Sur la scène syrienne, Wagner apparaît pour la première fois en 2015, mais leur action est surtout mise en avant en 2016 lors de la première bataille de Tadmor (Palmyre), alors contrôlée par Daesh. La Russie est officiellement engagée aux côtés du régime de Bachar Al-Assad. Wagner travaille alors avec l’armée russe envoyée sur place. Le statut particulier de Wagner donne à la société un rôle bien particulier sur les terrains où elle mène ses opérations. Les dirigeants des sociétés militaires privées sont très souvent proches des services militaires nationaux ou des services de renseignement. Wagner n’échappe pas à cette règle. Cependant, le statut illégal des SMP en Russie oblige la plupart des sociétés à ne pas effectuer de mission militaire, ce qui n’est pas le cas de Wagner. La bataille de Palmyre montre que Wagner est un appui officieux important de l’armée russe, officiellement engagée auprès de Bachar Al-Assad. L’illégalité supposée de Wagner permet aux Russes de mener des missions sans avoir la responsabilité de leurs conséquences.

L’expérience des Slavonic Corps témoigne de la fermeté juridique russe face aux SMP. La société Slavonic Corps est envoyée en 2013 en Syrie pour assurer la sécurité de terrains d’exploitation pétrolière en appui au régime de Bachar[3]. Ils sont finalement envoyés en renforts dans un village proche, afin de soutenir les combattants du régime contre des membres de Daesh. Plusieurs soldats de la société périssent dans les combats. L’histoire du massacre est portée à la connaissance des services secrets russes, le FSB, qui débute une enquête sur les dirigeants de la compagnie. Ceux-ci seront jugés et condamnés pour mercenariat une année plus tard. 

Le chaos libyen et la fracture sécuritaire

Le territoire libyen est aujourd’hui au cœur des enjeux liés aux sociétés militaires privées. La chute de Kadhafi en 2011 a donné un nouvel élan à ces sociétés qui ont vu dans l’instabilité du pays une opportunité économique majeure. L’effondrement du système sécuritaire mis en place par le chef libyen assurait aux multinationales sur le terrain une certaine protection, qui s’est écroulée en 2011.  En l’absence de prise de décision centralisée, liée à la non-continuité de l’État, la sécurité devient un enjeu local, assuré par des milices qui agissent sur un territoire restreint sur le sol libyen. La fracture de la structure sécuritaire mise en place par Kadhafi est perçue par les élites économiques liées à ces multinationales comme une menace à leurs intérêts. Cette instabilité explique le recours aux sociétés militaires privées.

La Russie en soutien au maréchal Haftar

L’implication de la Russie en Libye reste officieuse. Néanmoins, depuis l’envoi de mercenaires djihadistes syriens à la solde d’Ankara pour soutenir les troupes d’Al-Sarraj, Moscou appuie le dissident Haftar par le biais de la société Wagner. Il existe plusieurs sociétés de ce type en Russie. Même si le cas de Wagner est particulier, ces sociétés sont officiellement complètement illégales en Russie, et avec elles les pratiques de mercenariat. Leur existence et leurs dirigeants ne sont pas officiellement reconnus, elles sont donc enregistrées comme des sociétés commerciales. Ces sociétés paramilitaires privées permettent ainsi à la Russie d’être présente sur différents théâtres d’opération sans même devoir se justifier des actions commises sur place. C’est une aubaine, car la société Wagner suit les directives du Kremlin pour sécuriser des zones stratégiques. Pourtant, son existence est niée par le gouvernement russe. La société a multiplié son capital en signant de nombreux contrats avec des industries pétrolières en Syrie et en Libye, en coopération avec les renseignements russes qui ont contribué à la naissance, puis à la réalisation des différentes opérations menées par Wagner[4]. Elle a pu ainsi multiplier ses moyens matériels et humains.

L’ambiguïté de l’action de Wagner en Libye

La présence de ces contractors en Libye a été confirmée par un rapport de l’ONU[5], allant à l’encontre de l’embargo imposé par les Nations Unies. Même si elle est de plus en plus officielle, la politique russe de soutien à Haftar reste plus limitée que celle de l’engagement russe aux côtés de Bachar Al-Assad. La présence militaire russe en Libye n’est qu’à demi assumée par les leaders politique russes. En mai dernier cependant, un communiqué américain dénonce la présence de plusieurs avions militaires russes sur le sol libyen[6], envoyés par Wagner. Ces avions qui appartiennent à l’armée étaient pilotés par les mercenaires de Wagner. Ils ont été identifiés en Syrie, où ils ont été repeints pour éviter tout lien avec l’armée. L’ingérence russe commence à être dénoncée sur la scène internationales, et notamment par le président turc Recep Tayyip Erdogan, officiellement engagé auprès d’Al-Sarraj en Libye.

Le système des sociétés militaires privées s’étend dans les différentes zones de conflit. Le développement du droit international, le jeu des influences et les pratiques économiques libérales donnent aux leaders de ce système un champ de possibilité immense, en lien étroit avec des dirigeants nationaux qui profitent des failles juridique. La complexification des conflits et les ambitions belligérantes des leaders indiquent l’expansion future de ces pratiques violentes, et la persistance de leurs conséquences malheureuses. Récemment, le conflit dans le Haut-Karabakh est devenu le théâtre d’affrontement entre mercenaires à la solde de différentes puissances régionales. La Turquie a envoyé plusieurs centaines de djihadistes syriens combattre avec l’Azerbaïdjan, alors que plusieurs réseaux d’Europe de l’Est envoient des combattants polonais, ukrainiens ou russes aider l’Arménie pour une forte somme d’argent.


[1] Kimberly Marten (2019) Russia’s use of semi-state security forces: the case of the Wagner Group, Post-Soviet Affairs, 35:3, 181-204, DOI: 10.1080/1060586X.2019.1591142

[2] https://orientxxi.info/magazine/societes-militaires-russes-wagner-combien-de-divisions,3804

[3] https://www.interpretermag.com/the-last-battle-of-the-slavonic-corps/

[4] https://www.bbc.com/news/amp/world-europe-43167697

[5] https://undocs.org/fr/S/2020/360

[6] https://www.franceinter.fr/emissions/geopolitique/geopolitique-27-mai-2020

Partie 2 : Apogée et déclin du sultanat mamelouk

La vie commerciale du pays permet au sultanat de pleinement s’épanouir et de s’affirmer comme une puissance incontournable au Moyen-âge. Le Sultanat mamelouk s’appuie sur une organisation pyramidale très structurée. Dans cet État, le sultan s’appuie sur les émirs, mamelouks eux-aussi. Liés par leur formation, les Mamelouks du sultan s’avèrent être un atout jusqu’au XVème. Date à laquelle les rapports entre les  différentes générations se dégradent, menant parfois à des affrontements.

Le XVème siècle s’avère être une époque difficile ; les sultans enchaînent les périodes de stabilités et de crises, ce qui aboutit en 1517 à l’effondrement du sultanat Mamelouk suite aux affrontements contre l’Empire ottoman, véritable force montante en Méditerranée orientale.

La vie dans le sultanat, commerce et fiscalité :

Si le sultanat Mamelouk est souvent reconnu pour son activité militaire et son originalité politique, il ne faut cependant pas le réduire à cela. De part sa position stratégique (Égypte et Syrie), le sultanat devient un carrefour commercial. Les ports, comme celui d’Alexandrie, permettent l’importation de produits d’Asie du Sud comme les épices dont les Européens sont friands, des produits d’Anatolie ou encore de l’or du Soudan. Enfin, la route de la soie qui passe par la Syrie assure un commerce fleurissant via un axe terrestre. Si les Mamelouks peuvent vendre divers produits, ils profitent également des ports pour acheter aux Européens les métaux et le bois qui leur font défauts.

L’État contrôle fortement une autre part du commerce : celui des esclaves. Le sultanat a un fort besoin en esclaves puisque chaque sultan achète les Mamelouks de l’ancien sultan, mais aussi les siens. Ainsi, Qalâwûn (1280-1290) possède environ 6 000 Mamelouks, et jusqu’à 8 000 durant le règne de Qâytbây (1468-1496)[i].  L’achat et l’entretien des Mamelouks coûtent extrêmement cher puisque le sultan paye aux Mamelouks 3 à 10 dinars d’or par mois, une ration de viande par jour et une ration de fourrage et d’orge par semaine pour chaque cheval.

Le prélèvement de l’iqta et plus largement la fiscalité occupe une place importante des revenus. L’iqta est « l’attribution d’une part de l’impôt foncier à un officier de l’armée, à charge pour lui de la lever par ses propres moyens et d’entretenir sur cette part un contingent d’hommes déterminé»[ii]. Si ce moyen de prélèvement s’avère dans un premier temps très rentable, les sultans n’hésitent pas à modifier le cadastre pour s’octroyer plus de revenus lorsqu’ils en ont besoin. Alors que la population baisse, notamment à cause des épidémies de peste qui tuent un tiers de la population à partir du XIVème siècle, la pression fiscale augmente. Les sultans, guidés par l’idée de faste des premiers règnes, ne cessent d’augmenter les prélèvements. Hormis le règne de Barquq (1382 – 1399), désigné par Ibn Khaldoun comme un sursaut de l’État mamelouk avant le début de son déclin[iii], le sultanat est en proie à des difficultés financières dès la fin du XIVe siècle.

Les Mamelouks, des militaires au pouvoir :

Les Mamelouks, comme nous l’avons vu précédemment, sont des esclaves affranchis recrutés dans l’armée sultanienne principalement afin d’être des cavaliers d’élite, voire des émirs ou des  sultans pour quelques-uns. Leur fierté s’appuie en grande partie sur leur formation au cours de laquelle ils apprennent et s’approprient la furûsiyya, « art de guerre »[iv] particulièrement important pour les  Mamelouks du XIIIème et XIVème siècle.


Traité de l’art militaire mamelouk, manuscrit «Kitab al makhzoun djami’ el funun» réalisé en 1470. Folio 63r. BnF

À partir de la fin du XIVème siècle, l’excellence guerrière passe au second plan, faisant des Mamelouks plus des hommes de cour que des guerriers. La furûsiyya semble de plus en plus dépassée. Depuis les prouesses militaires des premières décennies face aux Francs et aux Mongols, les techniques et tactiques militaires n’évoluent plus. Le domaine militaire devient secondaire. Malgré les raids de Tamerlan, chef de guerre turco-mongol, qui ravagent l’Asie centrale allant jusqu’à Alep et Damas, les Mamelouks ne sont plus confrontés à de puissants ennemis au XVème siècle. Ainsi, ils ne développent pas les armes à feu et n’ont plus d’unité d’infanterie. La fabrication d’armes à feu, comme les arquebuses, supposerait de grandes importations de métaux[v]

Outre les armements, les sultans ne développent pas vraiment leur flotte. Sur les navires, ne sont embarqués que des hommes ayant peu d’importance pour le sultan. Il existe un véritable mépris pour la flotte, opposée au prestige cavalier. 

L’intérêt porté à la flotte change avec le règne du sultan Barbays (1422- 1438). Il fait construire une flotte plus puissante que toutes les précédentes malgré le manque de bois. Ainsi, entre 1425 et 1426 les Mamelouks occupent Chypre. Les Mamelouks font aussi des raids sur l’île de Rhodes en 1439 et 1442, et un siège en 1444. Enfin, à la fin du siècle, les Portugais, ayant passés le cap de Bonne Espérance, représentent un ennemi commercial pour les Mamelouks. Contournant l’Afrique, les Portugais découvrent une voie navigable menant vers les Indes. Ainsi, la guerre portugo-mamelouk éclate en 1506. Malgré l’alliance avec Venise, le Gujarat et l’Empire Ottoman, les Mamelouks essuient une défaite définitive en 1509. Mais d’autres difficultés viennent bientôt fragiliser le pouvoir. Le sultanat au XVème fait face à des phases de querelles internes et des phases de stabilité.

La chute du Sultanat mamelouk

Le XVème siècle s’avère difficile pour le sultanat. Ce siècle s’ouvre sur une guerre entre le sultan au Caire et les émirs en Syrie. En mars 1407, l’émir Jakam min ‘Iwad se fait proclamer sultan dans la mosquée des Omeyyades d’Alep, pour quelques semaines. Finalement, à partir de 1412, une période de stabilité politique débute jusqu’en 1461. Si cette période semble durer, les nouveaux Mamelouks s’avèrent en vérité de plus en plus indisciplinés. Ils menacent le pouvoir en place dès qu’ils ne sont pas payés. Les premières manifestations de colère de ces nouveaux Mamelouks ont lieu dès 1428. Rapidement, un bras de fer commence entre les nouvelles et anciennes générations de Mamelouks.

En 1461, Khushqadam arrive sur le trône. Durant son règne, qui s’achève en 1467, il achète 3000 Mamelouks.  Lorsque ce sultan décède, les émirs veulent mettre sur le trône un Mamelouk de leur maison et Bilbay est choisi comme nouveau sultan. Cependant, il ne reste que deux mois sur le trône, car il ne parvient pas à s’affirmer face aux Mamelouks du sultan précédent. C’est finalement Qaytbay qui monte sur le trône en 1468, avec l’appui de tous les Mamelouks des générations précédentes. Les oppositions entre les différents Mamelouks ont fait du poste de sultan, un poste peu désiré. Durant le règne de Qaytbay, qui dure tout de même 28 ans, s’installe une période de stabilité.

Si ce règne semble stable, celui-ci ne se prépare pas à la montée en puissance de ses voisins, notamment des Ottomans. La Cilicie, territoire jusque-là sous la domination des Mamelouks est occupée par les Ottomans dès 1485. Les premiers affrontements ont lieu en 1488 à Agha Chayiri,  mais les Mamelouks parviennent à garder la Cilicie sous tutelle jusqu’à 1512. Durant le règne de Qansuh al-Ghawri (1501 – 1516) la situation se tend: les difficultés économiques et les menaces des jeunes recrues n’aident pas le sultanat. Le sultan réunit une armée pour tenter de battre le sultan ottoman Selim et de mettre Kasim, le rival de Selim sur le trône. En 1516, La bataille de Marj Dabiq se solde par un échec, en raison notamment de la trahison de l’émir d’Alep Khairbay [vi] qui rejoint les troupes de Selim. Les survivants de la bataille rentrent au Caire et Tuman devient sultan. Le 31 janvier 1517 a lieu la bataille de Ridaniya, entraînant la chute du Caire. Tuman perd la capitale et fuit dans le désert. Il est finalement rattrapé et pendu le 13 avril 1517, ce qui signe la fin du sultanat Mamelouk.

Le sultanat Mamelouk s’affirme rapidement comme une puissance incontournable à l’époque médiévale et ce, grâce à sa force militaire. Système politique original, d’anciens esclaves affranchis gouvernent le sultanat. Si ce système s’avère très efficace dans les premières décennies, les difficultés financières, l’immobilisme militaire et les querelles internes plongent petit à petit le sultanat dans une période de déclin. L’expansion ottomane met fin aux Mamelouks en 1517 et étend sa domination sur la Méditerranée orientale.


[i] Aillet Cyrille, Tixier Emmanuelle, Vallet Eric (dirs), Gouverner en Islam Xème- XVème siècle. Neuilly-sur-Seine : Atlante, 2014, page 262.

[ii] Loiseau Julien, Les Mamelouks, XIIIe-XVIe siècle : une expérience du pouvoir dans l’islam médiéval.

Paris:  Editions du Seuil, 2014, page 92.

[iii] Ibn Khaldoun, Kitab al’-Ibar, I, Muqaddima, p.310/A. Chaddadi (trad.), p. 623 cité par Loiseau Julien, Les Mamelouks, XIIIe-XVIe siècle : une expérience du pouvoir dans l’islam médiéval. Paris:  Editions du Seuil, 2014, page 322.

[iv] Zouache Abbès, « Une culture en partage : la furûsiyya à l’épreuve du temps », Médiévales 64 [en ligne], printemps 2013, mis en ligne le 30 septembre 2013, consulté le 19 juillet 2020. URL : http://journal.openedition.org/medievale/6953

[v] Ayalon David, Le phénomène mamlouk dans l’Orient islamique. Paris : Presses universitaires de France, 1996, page 138.

[vi]Mantran Robert (dir), Histoire de l’Empire Ottoman, Paris : Fayard, 1989, page 144.

Partie 1 : le Sultanat Mamelouk, un puissant empire dirigé par d’anciens esclaves

Souvent reconnus uniquement pour leurs qualités guerrières, les Mamelouks ont pourtant dirigé un sultanat de 1250 à 1517. Nommés d’après le mot arabe « mamlûk » qui signifie littéralement « la chose possédée », les Mamelouks sont des esclaves affranchis à la fin de leur formation. Ce sont donc des allochtones ayant réussi à se hisser à la tête d’un État. À partir de 1250, date à laquelle le dernier sultan Ayyubide est assassiné, le sultanat Mamelouk s’est affirmé comme une véritable puissance.

Sur un territoire s’étendant de l’Egypte à la Syrie, en passant par le Hedjaz, ils parviennent à repousser de puissantes armées comme celle des Francs, ou encore celle des Mongols. Cependant ils ne parviennent pas à contrer les incursions ottomanes au XVIe siècle. Outre l’aspect militaire, de par sa géographie, le sultanat devient également un acteur commercial incontournable sur le pourtour méditerranéen.

Source: https://www.lhistoire.fr/les-mamelouks-des-esclaves-sur-le-tr%C3%B4ne

Qui sont les Mamelouks ?

Dès le califat abbasside (750 – 1517), les Mamelouks sont les cavaliers d’élites de différentes armées à l’exemple du sultanat ayyubide. Si les Mamelouks viennent initialement de tribus turques Qipchaq, ils sont essentiellement issus du Caucase à partir de 1382. C’est pour cette raison que les historiens retiennent traditionnellement un découpage en deux parties du sultanat Mamelouk avec une période « turque » ou « bahride » de 1250 à 1382, puis une période « circassienne » de 1382 à 1517.

Les Mamelouks sont achetés généralement à leur 7 ans. Les sultans ont la priorité de l’approvisionnement sur les marchés d’esclaves, mais ils ne sont pas les seuls acquéreurs: par exemple, les émirs achètent également ces esclaves. En raison de la formation rigoureuse qu’ils suivent, les Mamelouks ont un statut spécial. Ils sont formés dans les casernes (tibaq) de la citadelle du Caire. Leur éducation est un sujet surveillé par les sultans.Durant cette formation, ils sont convertis à l’islam, apprennent l’arabe et le Coran, ont une initiation au fiqh (la jurisprudence) et, à partir de 15 ans, apprennent les « arts de la guerre » (funun al-furusiyya).

La furusiyya, codifiée depuis le califat abbasside, doit « discipliner la violence des « gens du sabre » pour mieux en faire des ardents défenseurs de l’islam »[i]. Les Mamelouks acquièrent des compétences équestres, apprennent le maniement d’armes et des jeux comme le polo[ii].

Bien qu’affranchis, ils gardent un fort lien avec leur dernier maître puisque selon le droit islamique le maître et son ancien esclave sont liés par un lien de clientèle (wala’).

L’accession au trône, et les premières années au pouvoir :

Lors de la bataille de la Forbie en 1244 au Nord de Gaza, le Mamelouk Baybars parvient à battre les Francs, menant ainsi à la victoire du sultan Malik al Salih et du sultanat Ayyubide. Les conflits contre les Francs se multiplient, et l’Egypte apparait aux Francs comme un territoire stratégique pour récupérer les anciens États latins[iii].

En 1248, Louis IX à la tête de la septième croisade se dirige vers l’Egypte. Alors qu’il prend la ville de Damiette en juin 1249, le sultan Malik al Salih meurt peu après. Sa favorite Shajar al-Durr garde cette mort secrète en attendant l’arrivée de son fils Turan Châh. La bataille de la Mansourah en 1250 voit la capture du roi de France Louis IX.

Peu après, le dernier sultan ayyubide, Turan Châh, est assassiné par les Mamelouks de son père[iv]. N’ayant pas de descendant mâle, les Mamelouks décident de mettre sur le trône Shajar al-Durr (aussi appelée Walidat al-Khalil). Cependant, son règne s’avère assez court puisqu’il dure du 2 mai au 1250 au 30 juillet 1250, date à laquelle le calife abbaside al-Musta’sim refuse de la reconnaître. Les Mamelouks trouvent alors une autre solution : le 31 juillet 1250, l’émir al-Mu’izz Aybak se marie avec Shajar al-Durr, et devient sultan. Débute alors le Sultanat mamelouk.

Après les Francs, ce sont les Mongols qui sont redoutés dans le Monde musulman. Les Mamelouks parviennent à les battre lors de la bataille de Ayn Jalut le 3 septembre 1260, assurant une grande gloire au sultanat. Les sultans Aybak, puis Qutuz se succèdent sans parvenir à effacer l’influence de Baybars dans les plus hautes sphères de l’État. Ainsi, celui-ci, après avoir assassiné Qutuz, devient sultan.

L’arrivée de Baybars au pouvoir signe le début de l’organisation du Sultanat mamelouk. Sous son règne de 1260 à 1277, s’opère un véritable « virage politique inattendu »[v]. Dès 1261, Baybars s’assure de la légitimité du Sultanat en recevant du calife abbasside al Mustansir le titre de sultan universel. Il consolide les citadelles dévastées par les Mongols et crée un système de poste régulier lui permettant un contrôle plus efficace sur ses provinces et les émirs. Baybars termine la conquête de la Syrie et s’assure de son véritable contrôle sur cette nouvelle province au moyen d’inspections surprises. Enfin, il parvient à repousser durablement les Francs au cours de grandes offensives entre 1265 et 1271, qui se soldent par le siège de Tripoli au Liban.

Durant son règne, Baybars assure ainsi la protection des frontières, renforce l’État et achève la conquête de la Syrie. En jetant les bases de la pérennisation de l’État Mamelouk, Baybars s’assure une gloire au-delà de son sultanat.

Le sultanat Mamelouk : une politique entre intérêt personnel du sultan et intérêt collectif mamelouk 

Les Mamelouks ont un fort besoin de légitimité. C’est donc une réussite lorsque le calife abbasside reconnaît Baybars comme sultan universel en 1262. La même année, Baybars s’installe au Caire ce qui signe le début de la lignée des califes abbassides du Caire. Les Mamelouks s’octroient un autre levier important de légitimation en régnant aussi sur le Hedjaz et les lieux saints de Médine et de La Mecque.

Le sociologue Ibn Khaldoun, contemporain de l’époque des Mamelouks, voit dans ce sultanat les sauveurs de l’Islam et le considère comme l’État musulman le plus accompli de son époque[vi]. Les historiens du XIXème et XXème l’ont souvent décrit comme un lieu anarchique, régi par une violence structurelle. Les nombreux assassinats du pouvoir central auraient entraîné une hypothétique « Loi des Turcs » (âsat al-turk)[vii] justifiant les sanglants changements de sultan. Aujourd’hui, cette vision est largement remise en question par la majorité des historiens. S’il existe effectivement une certaine violence étatique (sur les cinquante sultans mamelouks ayant régné trente-six sont renversés ou assassinés), il ne faut cependant pas omettre que quinze sultans ont régné plus de dix ans, ainsi que la dynastie des Qalawunides de 1279 à 1382.

Les Mamelouks sont des allochtones, ils ne sont pas nés en Egypte ou en Syrie, mais réussissent pourtant à s’imposer au sommet de l’État. Ils ont développé une conception du sultanat propre. Celle-ci tient en son centre la tension entre volonté du sultan de transmettre le trône à sa descendance et le refus collectif des Mamelouks de transmettre leurs honneurs à des hommes n’ayant pas suivi leur formation[viii].

De surcroît, les émirs ont une place prépondérante dans l’État. Ils font parti de l’élite des Mamelouks. Ces derniers participent à l’organisation hiérarchisée et pyramidale voulue par le sultanat[ix]. Ainsi, ils ont un rôle de premier plan dans les provinces syriennes d’Alep et de Damas, mais également auprès du sultan.

Le sultanat Mamelouk oscille donc entre ambitions personnelles et défense d’une légitimité et d’un honneur primordial et non héréditaire. Ces deux volontés créent une expérience politique hybride qui voit s’enchaîner différents modes de succession. Stable dans un premier temps, le sultanat doit rapidement faire face à des troubles internes et des menaces extérieures et ce, dès le XIVe siècle.


[i] Loiseau Julien, Les Mamelouks, XIIIe-XVIe siècle : une expérience du pouvoir dans l’islam médiéval. Paris : Editions du Seuil, 2014, page 85.

[ii]Zouache Abbès, « Une culture en partage : la furûsiyya à l’épreuve du temps », Médiévales 64 [en ligne], printemps 2013, mis en ligne le 30 septembre 2013, consulté le 19 juillet 2020. URL :http://journal.openedition.org/medievale/6953

[iii] Ayalon David, Le phénomène mamlouk dans l’Orient islamique. Paris : Presses universitaires de France, 1996, page 68.

[iv] al-Dîn Ibn Wasil Jamal, Mufarrij al-Kurûb fî Akhbâr Bani Ayyûb (Le dissipateur des incertitudes autour de l’histoire des Ayyubides), éd. et trad. Francesco Gabrieli, Chroniques arabes des croisades, Paris, Sindbad, 1996 (première éd. 1963), p. 322-325

[v] Wiet, G., “Baybars”, in: Encyclopedia of Islam.

[vi] Ibn Khaldoun, Kitâb al-‘Ibar, V, Le Caire, 1867, page 371 I. 4-27 cité par Ayalon David, Le phénomène mamlouk dans l’Orient islamique. Paris : Presses universitaires de France, 1996, page 104.

[vii] Aillet Cyrille, Tixier Emmanuelle, Vallet Eric (dirs), Gouverner en Islam Xème- XVème siècle. Neuilly-sur-Seine : Atlante, 2014, page 261.

[viii] Jean-Léon l’Africain, Description de l’Afrique, vol. 2, p.253 cité par Loiseau Julien, Les Mamelouks, XIIIe-XVIe siècle : une expérience du pouvoir dans l’islam médiéval. Paris : Editions du Seuil, 2014 page 142.

[ix] Aillet Cyrille, Tixier Emmanuelle, Vallet Eric (dirs), Gouverner en Islam Xème- XVème siècle. Neuilly-sur-Seine : Atlante, 2014, page 267.

Les visées néo-ottomanes de Recep Tayyip Erdogan

Les récents accrochages entre la France et la Turquie survenus au large de la Libye rappellent les intentions politiques d’Ankara. Les dirigeants turcs ne s’en cachent pas. La mer méditerranée représente « la fenêtre de la Turquie sur le monde ». Cette réappropriation du passé par le Président turc, Recep Tayyip Erdogan, entérine ses desseins néo-ottomans. En effet, les interventions militaires en Syrie, en Libye, en Irak et au Yémen stipulent que la Turquie envisage d’étendre sa zone d’influence. Membre de l’organisation du traité nord Atlantique (OTAN) depuis 1952, la Turquie s’impose comme une puissance active et dissuasive. Au travers de ses discours patriotiques et clivants et par l’accaparement de l’idéologie des Frères musulmans, Ankara entend rabattre les cartes en Méditerranée orientale. Or, la refonte de son ancien pré-carré constitue une menace existentielle pour plusieurs pays souverains ainsi que pour ses propres alliés.

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Le retour de l’Histoire

Dans la sémantique turque, la Méditerranée orientale est nommée « la mer blanche » (Akdeniz). C’est une région mouvante sans frontières fixes. Dans l’imaginaire ottoman, cette zone géographique représente un espace naturel d’expansion et de conquête.

Pour les souverains d’Istanbul, cette « mer blanche » était un « lac ottoman ». En effet à partir du XVIe siècle, l’Empire ottoman conquiert la Syrie et l’Algérie (1516), l’Égypte (1517), le littoral libyen (1551) ainsi que Chypre (1571). Il s’impose comme la puissance orientale de l’époque. Au XVIe siècle, on évoque la Pax Ottomana dans la région. Durant environ 4 siècles, le Proche-Orient et une partie de l’Afrique du Nord se retrouvent sous la domination ottomane. Au gré des époques, les populations conquises obtiennent plus d’autonomie mais restent soumises à l’autorité centrale.

Tout au long de cette période, l’Empire ottoman s’oppose à l’Empire des tsars de Russie. Moscou lorgne sur certains territoires européens et entend s’imposer en mer Noire[1]. Une série de conflits entre les deux puissances au XVIIIe siècle affaiblit durablement Istanbul.

De surcroît, au XIXe siècle, Istanbul est en proie à des troubles internes, entretenus et accentués par les puissances occidentales. De ce fait, l’Empire se disloque. Il perd successivement la Grèce (1821), Chypre (1878), l’Égypte (1882), la Libye (1911), la Syrie et la Palestine (1916). Les Européens imposent leurs revendications sur la Méditerranée orientale et la Turquie se recentre sur son territoire après la chute de l’Empire ottoman en 1923.

Ainsi dans l’inconscient turc, la Méditerranée orientale évoque un passé glorieux, fait de domination et d’expansion. Cependant, elle symbolise également un traumatisme. Traumatisme dû à la fin d’une apogée. Son déclin et son démembrement constituent les plaies historiques non refermées de la nation turque.

Dans une logique expansionniste et de retour de l’Histoire, le Président turc veut replacer la Turquie au centre de l’échiquier du Levant. Comme à l’époque ottomane, Ankara et Moscou s’affrontent et profitent du désengagement des occidentaux pour étendre leurs zones d’influences respectives[2].

Imposer ses vues sur la Méditerranée orientale

Depuis la décennie 2000, la Turquie souhaite construire une politique arabe basée sur des échanges commerciaux. Après avoir vainement tenté de créer en 2010 une zone de libre échange « Shamgen » avec les pays du Levant (Jordanie, Syrie et Liban), Receip Tayyip Erdogan profite des « Printemps arabes » pour s’immiscer davantage dans les affaires de la région. Le Président turc se pose en héraut du monde sunnite et n’hésite pas à apporter une aide logistique et militaire à certaines mouvances djihadistes.

Ce faisant, la Turquie entreprend de renouer avec son passé glorieux. Elle veut reformer son glacis protecteur en territoire arabe. Les nombreuses interventions militaires en Syrie et en Irak confirment ses desseins néo-ottomans. En Syrie, Ankara est engagé dans la localité d’Idlib (au Nord Ouest du pays) et apporte un soutien sans faille au dernier bastion djihadiste. La Turquie est également intervenue à maintes reprises contre l’irrédentisme kurde à la frontière syro-turque. Tout récemment, l’armée turque a lancé une opération terrestre contre les autonomistes kurdes irakiens du parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Cette ingérence est une violation de la souveraineté irakienne[3].

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La Libye est un autre champ de bataille pour la politique interventionniste d’Erdogan. Après la signature d’une série  d’accords entre les deux pays, prévoyant l’exploitation de gisements d’hydrocarbures offshore, la Turquie décide de soutenir militairement le gouvernement libyen d’accord national (GNA), reconnu par la communauté internationale[4] et dirigé depuis Tripoli par Faïez Al-Sarraj. Grâce à l’aide turque, les forces du GNA ont stoppé les troupes du maréchal dissident Khalifa Haftar dans sa tentative de conquête de la capitale libyenne. De surcroît, la contre-offensive du GNA se rapproche de la ville de Syrte, fief du maréchal Haftar. Ce dernier est financé par les Émirats arabes unis, l’Arabie Saoudite et l’Égypte. Il reçoit également un soutien des mercenaires russes du groupe Wagner. Cette opération militaire participe encore un peu plus à la « miliciarisation » du territoire libyen. La présence turque pourrait devenir permanente. En effet, Ankara envisage d’établir deux bases sur le littoral libyen[5].

La militarisation accrue et les ambitions turques inquiètent la France et l’Otan, qui prônent une désescalade du conflit. Le dernier incident franco-turc au large de la Libye le 17 juin dernier confirme la divergence des intérêts. Des frégates turques ont illuminé à trois reprises avec leur radar un navire français[6]. En mission pour l’Otan, ce dernier cherchait à contrôler un cargo, suspecté de transporter des armes vers la Libye. Cet événement n’est pas anodin et renforce considérablement l’image de la Turquie comme puissance incontournable. Cette dissuasion parachève la volonté d’Erdogan de s’imposer en Méditerranée.  Malgré sa présence dans l’Otan, Ankara souhaite influer le positionnement de l’organisation selon ses propres intérêts. Cette politique aventureuse est un pari risqué, car les efforts de guerre coûtent cher à une économie turque déjà fragilisée.

 Les Frères musulmans : une idéologie au service de l’expansionnisme turc

Les drapeaux turcs brandis à Tripoli en Libye, à Tripoli au Liban et dans plusieurs régions syriennes attestent de l’influence d’Ankara dans son ancien pré-carré. Les interventions ne se limitent pas uniquement à des intérêts territoriaux et énergétiques. Les desseins néo-ottomans participent activement à l’expansion de l’idéologie des Frères musulmans.

Au Moyen-Orient, l’idéologie et la religion sont les deux composantes qui outrepassent de loin l’appartenance nationale et l’ethnicité. La Turquie n’est pas un pays arabe, mais elle peut compter sur l’influence des Frères musulmans pour se constituer un réseau d’alliance qui supplante l’arabité. Avec le Qatar, Erdogan adopte une posture conciliante à l’égard des« printemps arabes ». Ils savent que l’idéologie « frériste » fourmille dans les franges populaires de la communauté musulmane sunnite.

Par l’entremise des mosquées, des écoles coraniques et de nombreuses associations caritatives et éducatives, les Frères musulmans tissent leurs réseaux. Le Qatar en est le principal bailleur alors que la Turquie constitue le chaînon militaire de cette alliance. Le territoire turc est devenu le pays hôte de tous les Frères musulmans condamnés et expulsés de leur pays d’origine[7].

Néanmoins, cette confrérie se heurte à l’opposition de plus en plus vive de la part des Saoudiens et des Émiratis. En effet, Riyad et Abu Dhabi veulent annihiler l’influence des Frères musulmans au Moyen-Orient. Cette lutte contre le Qatar et la Turquie se matérialise par des affrontements entre factions opposées en Syrie et en Libye. Dernièrement, l’Égypte d’Abdel Fatah Al-Sissi a menacé la Turquie d’une intervention militaire en Libye, si la ville de Syrte venait à tomber. Ce contentieux entre les deux pays remonte au coup d’État militaire en 2013 contre le Président Mohamed Morsi, membre des Frères musulmans[8]. Ainsi, on assiste donc à une guerre par procuration de deux visions différentes de l‘Islam.

Durant la décennie 2010, la Turquie avait fait le choix d’une politique de « zéro problème avec les voisins ». Aujourd’hui, Ankara est au centre des bouleversements régionaux. En nostalgique de la gloire d’un Empire déchu, Erdogan n’hésite pas à utiliser la force militaire pour assoir ses visées hégémoniques sur la Méditerranée orientale.


[1] https://www.monorient.fr/index.php/2020/06/03/partie-ii-lempire-ottoman-lhomme-malade-de-leurope/

[2] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/06/18/de-la-syrie-a-la-libye-le-projet-neo-ottoman-d-erdogan_6043286_3210.html

[3] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/06/17/la-turquie-lance-une-operation-terrestre-contre-le-pkk-dans-le-nord-de-l-irak_6043159_3210.html

[4] https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/06/05/le-gaz-au-centre-de-l-engagement-militaire-turc-en-libye_6041879_3212.html

[5] http://www.opex360.com/2020/06/12/la-turquie-fait-une-demonstration-de-force-en-mediterranee-et-envisage-detablir-deux-bases-permanentes-en-libye/

[6] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/06/17/paris-denonce-une-man-uvre-turque-recente-extremement-agressive-en-mediterranee_6043175_3210.html

[7] http://fmes-france.org/linfluence-des-freres-musulmans-sur-la-politique-regionale-de-la-turquie-par-ana-pouvreau/

[8] https://www.lefigaro.fr/international/l-egypte-se-dit-prete-a-intervenir-directement-en-libye-20200621

Le Liban et la Syrie au bord du chaos ?

Ces deux pays voisins, historiquement liés par un destin commun et mouvementé, sont en proie à une crise économique et sociale sans précédent, qui résulte d’une interdépendance des deux systèmes. Un événement à Damas entraîne automatiquement des répercussions à Beyrouth. La corruption endémique d’une classe politique libanaise vieillissante, les nouvelles sanctions américaines (loi César) contre le régime syrien et la dépréciation des deux monnaies raniment la grogne populaire. Au gré de l’histoire, les relations syro-libanaises s’apparentent à des « intimes étrangers ». Plus que de simples voisins, ils partagent un dialecte, une culture multiconfessionnelle mais s’entredéchirent à l’aune des bouleversements régionaux[1]. La récente actualité met une fois de plus en exergue l’imbrication des deux appareils étatiques pour le meilleur et pour le pire.

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Frontière syro-libanaise

La reprise des contestations

Il est bien loin le temps du confinement. La pandémie du Covid-19 n’aura octroyé qu’une courte période de répit pour le nouveau gouvernement du Premier ministre libanais Hassan Diab. Malgré la bonne gestion de la crise sanitaire, les manifestations ont repris depuis avril 2020.

Ce mouvement de contestation sociale a débuté en octobre 2019 suite à une taxe controversée sur l’application téléphonique WhatsApp. Très vite, le spectre des revendications s’est élargi. La foule des manifestants de tout bord réclame « la tête » des responsables libanais, accusés d’avoir pillé les ressources du pays. Progressivement, les clivages politiques ressurgissent et certains essayent de se réapproprier ce soulèvement spontané. D’un côté, on retrouve les forces du 14 mars (bloc politique constitué du Courant du futur, des Forces libanaises et du Parti socialiste progressiste), qui apportent un soutien inconditionnel à la « Thawra » (Révolution) et souhaitent la chute du gouvernement. De l’autre, le bloc du 8 mars (Hezbollah, CPL et Amal) se mue en garant de la stabilité du pays, tout en appuyant les revendications légitimes de la rue. Ainsi, le pays du Cèdre sombre une fois de plus dans un manichéisme politique. Révolution ou anti-révolution, telle est la question !

Or, les raisons semblent plus profondes et la teneur des propos initialement tenue par les manifestants se radicalise. Récemment, des heurts entre partisans chiites du Hezbollah et sunnites du Courant du futur ont eu lieu à Beyrouth, ainsi que des affrontements avec les forces de l’ordre[2]. Le Hezbollah devient la cible principale. Une frange des manifestants demande l’application de la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies sur les armes du parti chiite. Ce faisant, les récriminations pointent ouvertement l’influence grandissante du Hezbollah sur le Liban. Le Parti de Dieu encaisse conjointement la vindicte populaire et les pressions financières américaines. L’hypothèse d’une marginalisation sur la scène politique libanaise est envisageable.

De son côté, la Syrie de Bachar Al-Assad n’arrive pas à convertir ses succès militaires en succès politique. Engluées dans une crise économique sans précédent, plusieurs régions du pays ont manifesté contre la hausse des prix des produits de première nécessité[3]. Dans les villes du Sud de la Syrie, à Sweida et à Deraa, les manifestants protestent contre la pauvreté, sans mettre en cause le pouvoir central de Damas. Parallèlement, les partisans du régime sont descendus dans les rues pour réaffirmer leur soutien au clan Al-Assad.

Esseulé, Bachar Al-Assad peine à proposer un plan de sortie de crise. Son allié russe s’impatiente et réclame des réformes politiques et économiques pour procéder à un règlement du conflit. Cependant, l’inflation galopante des monnaies syriennes et libanaises entrave fortement tout processus de développement.

Les rouages de la crise économique

Connu et apprécié pour son système bancaire au mécanisme opaque, le Liban sombre dans une crise financière sans précédent, dont les conséquences aggravent la situation syrienne. En défaut de paiement depuis mars 2020, le nouveau gouvernement libanais tente tant bien que mal d’imposer des réformes de fond contre la corruption pour relancer l’économie du pays. Or, la précarité gagne du terrain, 1 habitant sur 2 vit sous le seuil de pauvreté. La monnaie libanaise est dépréciée et connaît son plus bas niveau historique. Son cours par rapport au dollar plonge. Le taux actuel de change avoisine les 5 000 livres libanaises (LL)[4]. À la fin de la guerre civile en 1990, la LL était un garant de stabilité avec une indexation au dollar qui équivalait à 1 500 LL. Cette crise financière nécessite un plan d’urgence.

Certains partis sollicitent l’aide du Fonds monétaire international (FMI) pour débloquer la situation financière. Or, cette aide est conditionnée avec l’adoption de mesures d’austérité. Le Hezbollah s’alarme sur une potentielle mise sous tutelle du Liban par le FMI, faisant le jeu de ses détracteurs. Ainsi, le pays est plongé dans les affres d’une crise économique et financière dont les conséquences sociales sont déjà visibles.

Les manifestations de la faim s’enveniment. En marge des rassemblements, certains s’en prennent aux banques, symbole de la corruption, et pillent également plusieurs magasins. Auparavant considéré comme « la Suisse du Moyen-Orient », le Liban est aujourd’hui gangréné par l’absence de changement.

Acculé par 9 années de guerre, le voisin syrien subit les contrecoups de la crise économique au Liban. Beaucoup de riches syriens avaient placé leur argent dans les banques libanaises. Le gel des avoirs, la pénurie du dollar et la limitation des importations font plonger la livre syrienne (LS) à un niveau record, aggravant le quotidien de toute une population. Avant la guerre civile syrienne, un dollar valait 50 LS. Durant le conflit, le coût de la vie a été multiplié par 10, la LS oscillait entre  500 et 1000 pour un dollar au gré des spéculations. Aujourd’hui, avec les répercussions de la crise libanaise, couplée à la fermeture des frontières en raison du Covid-19, le dollar a franchi le seuil des 2000 LS.

Cette hausse des prix accentue encore un peu plus la misère sociale de toute une population. Les habitants ont dû mal à se nourrir. Dans la banlieue de Homs, les habitants masquent difficilement leur désespoir « Aujourd’hui, on ne se nourrit plus que de pain et d’oignon ». D’autres plus véhéments, pointent du doigt les sanctions américaines qui empêchent le redressement du pays « Tant que les Américains n’auront pas eu ce qu’ils souhaitaient en Syrie, ils continueront à nous harceler ». Néanmoins, cette crise est pluridimensionnelle.

La famille Assad entend sanctuariser ses acquis en promouvant une « réconciliation nationale », quitte à s’opposer à ses proches. En effet, dernièrement un contentieux familial a opposé Rami Makhlouf (cousin germain du Président syrien et principal fortune du pays) à Bachar Al-Assad. Cette secousse au sommet de l’État, suivi du limogeage du Premier ministre Imad Khamis a aggravé la situation politique[5]. Pour calmer les esprits et dans une logique de refonte de la société et de légitimation du pouvoir, Damas souhaite lutter contre la corruption. Cependant, le processus de reconstruction se retrouve paralysé par le durcissement des nouvelles sanctions américaines.

Loi « César » (Caesar Syria Civilian Protection Act): nouvelles sanctions américaines

Depuis 1979, les Etats-Unis ont placé la Syrie sur la liste des pays soutenant le terrorisme. Parallèlement, au gré des rebondissements régionaux, Washington impose des sanctions financières à des hommes d’affaires syriens. Barack Obama avait justifié l’emploi des sanctions « silver bullet » par la nécessité d’un changement sans l’utilisation de la force armée. Ainsi, les sanctions doivent contraindre un pays donné à entreprendre des réformes allant dans le sens des intérêts américains.

Depuis le début du conflit, l’administration américaine fait pression afin que Bachar Al-soit évincé du pouvoir et ainsi, casser « l’axe de la résistance » allant de Téhéran à Beyrouth. Cette alliance hétérogène entrave les plans de Washington et de ses alliés saoudiens et israéliens. De surcroît, dans un agenda politique bien précis, les pressions américaines visent également à enclencher le début des négociations de paix entre la Syrie et Israël. Ces sanctions sont là pour rappeler à l’administration syrienne le poids omnipotent des Etats-Unis.

Dans les faits, cette nouvelle série de sanctions doit entrer en vigueur le 17 juin 2020, après avoir été adoptée par le Sénat et le Congrès[6]. Elle vise à empêcher drastiquement les investissements étrangers en Syrie. Tous les pays qui entretiennent des relations commerciales seront pénalisés. Ceci aura un impact sur les entreprises libanaises, rendant le Liban davantage vulnérable économiquement. Cette loi, qui touche à tous les domaines, va asphyxier l’économie syrienne. Or une fois de plus, c’est le peuple syrien qui va en faire les frais. De ce fait, l’ambassadeur syrien à l’ONU Bachar Jaafari accuse l’Occident de « terrorisme économique »[7].

Le Proche-Orient constitue un immense nœud gordien. Tous les évènements sont liés. La situation au Liban et en Syrie doit être étudiée et comprise dans un ensemble plus large. Les contestations sociales sont la conséquence d’une crise économique, elle-même entretenue et accentuée par le régime des sanctions. Ces dernières répondent à une logique de sape de l’influence iranienne au Levant… au détriment des simples citoyens.


[1] Elisabeth Picard, « Liban-Syrie intimes étrangers : un siècle d’interactions sociopolitiques », Actes Sud, 2016

[2] http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20200607-liban-d%C3%A9bordements-beyrouth-manifestation-anti-syst%C3%A8me

[3] https://www.lefigaro.fr/international/syrie-la-fronde-druze-repart-dans-le-sud-20200611

[4] https://www.france24.com/fr/20200613-liban-manifestation-naufrage-economique-gouvernement-promesse-enrayer-depreciation

[5] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/en-syrie-assad-change-de-premier-ministre-20200611

[6] https://orientxxi.info/magazine/loi-cesar-les-dilemmes-des-sanctions-contre-la-syrie,3961

[7] https://lemonde-arabe.fr/01/05/2019/pour-lambassadeur-de-syrie-a-lonu-loccident-pratique-un-terrorisme-economique/

La grande révolte arabe de 1916 : un soulèvement inutile ?

La grande révolte arabe de 1916 contre l’Empire ottoman est l’expression d’une insurrection instrumentalisée contre une domination étrangère. Ce soulèvement est entré dans l’histoire par l’entremise des écrits d’un officier de la Couronne britannique, ceux de Thomas Edward Lawrence dit Lawrence d’Arabie. Cet événement marquant de l’histoire régionale ne se résume pas uniquement à un fait militaire. Il reste intriguant, fascinant et traduit la duplicité des grandes puissances de l’époque.  

La Grande-Bretagne avait en effet promis aux Arabes un État indépendant en échange de prendre les armes contre les troupes ottomanes. En dépit de leur farouche engagement, la promesse est non tenue. Trahis et abusés, les Arabes avaient minoré les desseins coloniaux de l’époque au Moyen-Orient.

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 Les prémices d’un soulèvement

À la fin du XIXe siècle émerge un mouvement de renaissance culturel et politique au sein du monde arabe. Cette période de bouillonnement est appelée Al-Nahda (la renaissance). Un avènement d’une conscience politique se profile avec la création de sociétés secrètes. Plusieurs penseurs chrétiens et musulmans se liguent pour jeter les bases d’un nationalisme arabe s’opposant au joug ottoman. Ils s’inspirent de l’idéologie  nationaliste européenne.

À cette époque, le Levant est sous domination ottomane. Le pouvoir central, déliquescent et vacillant, réprime violement les intellectuels et les penseurs portant des revendications autonomistes. Pour éviter les pendaisons et les répressions, ces derniers agissent clandestinement. Désireux de s’immerger dans les affaires ottomanes, Paris et Londres soutiennent ces démarches politiques en proposant des relais journalistiques en Occident.

De surcroît, dans un élan irrédentiste, l’Empire ottoman s’allie à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie pour tenter de récupérer ses anciennes possessions africaines et européennes. En novembre 1914, le Sultan Mehmed V lance même un appel au Djihad aux musulmans afin de s’opposer aux troupes franco-anglaises dans la région. Tentative partiellement suivie, car chez certaines tribus, le sentiment d’injustice et les revendications nationalistes arabes prévalent sur la notion d’Oumma (la communauté musulmane). Ainsi, des musulmans arabes de l’Empire ottoman rejettent cet appel et nouent des liens avec la Grande-Bretagne.

En effet dès 1915, le haut-commissaire britannique en Égypte Henry Mac-Mahon entretient une correspondance avec le chérif de la Mecque Hussein bin Ali. Ce dernier est issu du clan Hachémites, descendant du prophète et gardien des lieux saints musulmans[1]. Les Anglais promettent au chérif de la Mecque une indépendance sur les territoires libérés du joug ottoman, s’il accepte d’aider leurs troupes sur le front arabe. Pour Londres, il s’agit de faire imploser cet Empire vieillissant grâce aux tribus bédouines du Hedjaz (littoral de l’actuel Arabie Saoudite). Hussein bin Ali accepte et reçoit l’aide d’un homme des renseignements britanniques, Thomas Edward Lawrence. Arabisant, archéologue de formation et fin connaisseur de la géographie et de l’histoire du Moyen-Orient, Lawrence « d’Arabie » se lie d’amitié avec l’un des 4 fils d’Hussein, Fayçal.

En parallèle à cette promesse, Anglais et Français s’entendent sur le partage des provinces arabes de l’Empire ottoman suite aux accords secrets de Sykes-Picot. Ignorants les dessous de ces accords, les Arabes se lancent dans une guerre de reconquête contre les troupes ottomanes.

Un succès militaire

La révolte des tribus bédouines du Hedjaz débute le 5 juin 1916. Par effet de surprise, les insurgés s’emparent rapidement de la Mecque puis des principales villes côtières. Ces premiers succès n’auraient jamais été possibles sans l’appui des croiseurs et des canons britanniques. Néanmoins, ils sont stoppés à Médine par une importante garnison ottomane. De surcroît, par l’intermédiaire du colonel Edouard Brémond, les Français soutiennent sans enthousiasme l’effort de guerre des Arabes.  À la fin de l’année 1916, les troupes bédouines entament une guerre de position de basse intensité contre les forces ottomanes.

Quant à lui, l’émir Fayçal réunit une importante force d’environ 8 000 hommes pour prendre le port d’El-Ouedj, non loin du chemin de fer reliant le Hedjaz à la Turquie. Or, la prise de cette place stratégique est un fait d’arme britannique. Excellant dans l’art du sabotage, les troupes bédouines détruisent plusieurs parcelles du chemin de fer du Hedjaz, unique source d’approvisionnement pour les troupes ottomanes dans cette région. Fins connaisseurs de leur région, les bédouins harcèlent sans cesse leurs ennemis par le biais d’attaques surprises et de vols de cargaisons dans le désert[2]. Lawrence d’Arabie décrit ces conquêtes et ces tactiques de combat dans son livre autobiographique « Les Sept piliers de la sagesse »[3]. Les généraux anglais et français de l’époque perçoivent les bédouins comme des pilleurs sans foi ni loi, se distinguant dans l’art de la guérilla.

Le succès le plus retentissant et surprenant fut la prise du port d’Aqaba, situé sur la mer rouge. Lawrence d’Arabie et les troupes de Fayçal traversent le désert du Nefoud en mai 1917 avant de s’emparer d’Aqaba par les terres en juillet de la même année. Cette victoire permet aux Britanniques de relier l’Égypte à la Palestine. De leur côté, les partisans de Fayçal aspirent à rejoindre les nationalistes syriens. Après avoir repris Jaffa et Jérusalem en décembre 1917 avec les troupes anglaises, l’émir Fayçal fait une entrée triomphale à Damas en septembre 1918[4], mettant fin à 4 siècles de domination ottomane.

Dans les faits, cette victoire de la grande révolte arabe n’aurait pas été possible sans l’aide logistique et matérielle des Anglais. Ces derniers ont utilisé la fougue et la bravoure des Arabes à des fins de politique extérieure.

Déceptions et désillusions

Les Anglais n’ayant pas honoré leurs engagements, l’espoir d’un grand royaume arabe indépendant est déchu. En effet, la promesse anglaise est balayée par les accords de Sykes-Picot en 1916 et par la déclaration Balfour en 1917.[5]

Dupés, les Arabes prennent connaissance de la conclusion de ces accords une fois le travail accompli. De ce fait, les nationalistes syriens sous la houlette de l’émir Fayçal entrent en résistance contre la présence française en Syrie et au Liban. Le fils du chérif Hussein refuse catégoriquement le mandat français au Levant et se rend même à deux reprises en Europe pour prêcher les revendications d’indépendance arabe.

Ses tentatives sont vaines. Les accords Sykes-Picot sont entérinés en 1920 lors de la conférence de San Rémo. Pourtant, un éphémère royaume arabe de Syrie voit le jour en mars 1920 en opposition aux desseins français dans la région. Des pourparlers s’engagent entre la France et le gouvernement de Fayçal. Ceux-ci n’aboutissent pas et l’affrontement armé est inévitable. S’ensuit la bataille de Khan Mayssaloun en juillet 1920. Défait, l’émir Fayçal est contraint à l’exil. En compensation, les Britanniques le placent à la tête de l’Irak. Cependant, cet échec de la constitution d’un royaume arabe unifié est le prélude d’un nationalisme plus contemporain et plus populaire.

En guise de consolation, la famille hachémite du chérif Hussein bin Ali obtient le trône de la Transjordanie (la future Jordanie) et conserve l’autorité sur le Hedjaz avant d’être destituée en 1925 par une dynastie concurrente… les Saoud[6].  

La grande révolte arabe est plus synonyme de duperie que de victoire. Le fait d’arme n’est pas négligeable, or ce soulèvement incarne surtout les desseins coloniaux de Paris et de Londres. L’ampleur de la désillusion est consubstantielle aux espoirs d’indépendance. L’époque des mandats britanniques et français au Moyen-Orient renforce de fait un nationalisme arabe jusque là embryonnaire[7]. Depuis, ce dernier se modernise, se diffuse et touche tous les pans de la société arabe. Or, cette idée de nation arabe unifiée se heurte à la volonté de certains États de devenir souverains, à l’instar de l’Arabie Saoudite.

L’échec des revendications arabes suite à la révolte de 1916 à 1918 participe à cette méfiance populaire à l’égard des visées occidentales dans la région. Quand les intérêts des uns priment sur le désir d’indépendance des autres…


[1] https://www.cairn.info/revue-etudes-2016-5-page-17.htm

[2] https://orientxxi.info/l-orient-dans-la-guerre-1914-1918/debats-et-controverses-autour-de-la-grande-revolte-arabe-contre-les-turcs,2154

[3] Thomas Edward Lawrence, « Les Sept piliers de la sagesse », Gallimard, 2017

[4] https://orientxxi.info/documents/glossaire/revolte-arabe,0838

[5] https://www.monorient.fr/index.php/2020/05/12/les-accords-sykes-picot-en-1916-partage-franco-anglais-du-proche-orient/

[6] https://www.pressreader.com/france/carto/20171103/281689730084986

[7] Charles Saint-Prot, « Le mouvement national arabe », Ellipses, 2013

Les accords Sykes-Picot en 1916 : partage franco-anglais du Proche-Orient

À partir du XIXe siècle, chancelant et moribond, l’Empire ottoman devient peu à peu « l’Homme malade de l’Europe ». Français et Britanniques lorgnent sur les territoires levantins de l’Empire déliquescent. Depuis plusieurs décennies déjà, les Européens nouent des contacts avec les différentes communautés autochtones (Chrétiens notamment) pour assurer leurs sécurités et ainsi prétexter un droit de regard.   

Faisant le choix de s’allier à l’Allemagne et à l’Autriche-Hongrie durant la première guerre mondiale, l’Empire ottoman devient de facto un ennemi de Paris et de Londres. Lors de longues tractations et négociations, Anglais et Français décident conjointement de se partager les provinces arabes du Moyen-Orient en fonction de leurs intérêts respectifs. Aujourd’hui encore, les accords Sykes-Picot représentent une humiliation à l’échelle régionale dont les conséquences sont encore visibles.

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Le contexte d’un démembrement

Dès la fin du XIXe siècle, les territoires de l’Empire ottoman se réduisent comme peau de chagrin. Après avoir perdu la Grèce en 1830, « la Sublime porte » est contrainte d’abandonner ses possessions européennes avec les indépendances de la Roumanie, de la Bulgarie, de la Serbie et du Monténégro.

Confronté à des difficultés économiques et sociales et face aux visées coloniales européennes, l’Empire ottoman est obligé de céder peu à peu ses régions africaines. Il perd successivement l’Algérie puis la Tunisie qui passent sous protectorat français, à partir de 1882 la Grande-Bretagne administre l’Égypte et la Libye devient une colonie italienne en 1911. À l’agonie, l’Empire se recentre sur le Levant et l’Anatolie. Or au sein même de ses provinces arabes, un sentiment national émerge contre le joug ottoman. Les nationalismes arabe et kurde revendiquent plus d’autonomie vis-à-vis du pouvoir central. Anglais et Français attisent conjointement cette colère pour faire imploser cet empire vacillant.

Conscient des desseins franco-anglais au Moyen-Orient et espérant reconquérir ses anciennes possessions, l’Empire ottoman décide de s’allier à l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie durant la première guerre mondiale (1914-1918). Parallèlement, le Sultan Mehmed V lance un appel au Djihad en Novembre 1914 à tous les citoyens musulmans pour contrer les troupes franco-anglaises[1]. Or, cet appel se heurte aux revendications nationalistes arabes toutes confessions confondues. En effet, les difficultés économiques et la répression brutale des élites arabes par le pouvoir central ottoman (pendaison des nationalistes sur les places publiques, famine du Mont Liban, massacre systématiques des communautés chrétiennes orthodoxes) poussent les populations locales à se rapprocher de Londres et de Paris. En échange de ce soutien, une promesse d’indépendance est faite aux Arabes.

Cependant, au détriment de ces promesses initiales, les deux puissances européennes entendent sanctuariser des zones d’influences au Moyen-Orient. À ces promesses d’Arabie indépendante, la France veut consolider son rôle dans une « Grande Syrie » francophone et francophile. Quant à l’Empire britannique, il veut sécuriser une voie de passage vers les Indes et s’intéresse à l’approvisionnement des hydrocarbures en Irak.

Les dessous de l’accord

Dès Novembre 1915, Français et Anglais entament des négociations secrètes pour se partager les provinces arabes de l’Empire ottoman. Après plusieurs mois de relations épistolaires entre le diplomate anglais Mark Sykes et le diplomate français François Georges-Picot, un accord est signé le 16 Mai 1916 par Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et Edward Grey, secrétaire d’État au Foreign Office[2].

Cet accord secret prévoit à terme le découpage des provinces arabes de l’Empire ottoman en aires d’influences françaises et anglaises. Cette coopération franco-anglaise reçoit l’aval de l’Empire russe et de l’Italie. Le Proche-Orient est de fait découpé en 5 zones bien distinctes[3]:

  • une zone française d’administration directe comprenant le Liban actuel et la Cilicie (province turque)
  • une zone d’influence française comprenant une bonne partie de la Syrie avec la province de Mossoul
  • une zone anglaise d’administration directe formée par le Koweït et une partie de l’Irak jusqu’à Bagdad
  • une zone d’influence anglaise composée de l’actuel Jordanie, de la Palestine mandataire et du Sud de la Syrie
  • une zone d’administration internationale comprenant Saint Jean d’Acre, Haïfa et Jérusalem

Cependant, cet accord ne demeure pas secret bien longtemps. Lors de la révolution bolchévique de 1917, l’administration russe dévoile au grand jour les conclusions du traité. De plus, les Etats-Unis du Président Wilson, veulent contrecarrer les plans franco-anglais dans la région en théorisant sur l’autodétermination des peuples. Cet accord est finalement parachevé à la conférence de San Remo en 1920[4]. Conférence au cours de laquelle la France cède la province de Mossoul à l’administration britannique en contrepartie d’une participation aux bénéfices pétroliers de la région irakienne de Kirkouk[5]. La même année lors du traité de Sèvres, l’Empire ottoman vivant ses dernières heures, renonce officiellement et définitivement à ses provinces arabes et maghrébines.

Conséquences et répercussions

Malgré les promesses d’indépendance, les Arabes de la région se retrouvent soumis à la tutelle d’une puissance tierce. Le Liban et la Syrie sont administrés par la France, la Jordanie, l’Irak et la Palestine par la Grande-Bretagne.

Le gouvernement français entend faire du protectorat syro-libanais un pont pour la culture et la langue française[6]. Paris s’appuie majoritairement sur les communautés chrétiennes (notamment les Maronites) avec qui elle avait déjà noué des liens par le passé. En 1920, la France participe activement à la création d’un « Grand Liban » indépendant et autonome vis-à-vis de son voisin syrien. De ce fait, la présence française se heurte à une vive opposition en Syrie où plusieurs manifestations sont matées. Paris régionalise consciencieusement les différentes provinces syriennes en fonction de leurs appartenances religieuses. Cette politique coloniale française est hasardeuse. Elle crée les soubassements des tensions et des conflits ultérieurs.

De son côté, l’Empire britannique, maître d’un territoire allant de la Palestine au Golfe arabo-persique, participe activement à la mise en place d’un oléoduc transportant le pétrole irakien vers la Méditerranée[7]. De surcroît, cette présence au Proche Orient lui assure une meilleure sécurisation des routes commerciales vers les Indes. À l’instar des Français, les troupes anglaises sont également confrontées à de nombreuses révoltes. L’Irak, pays tribal et multiconfessionnel, est difficilement administrable. De ce fait, la militarisation de la présence anglaise s’intensifie dans la région. De plus, depuis le traité Balfour de 1917, stipulant la création d’un foyer national juif en Palestine, les autorités britanniques font face à de nombreuses contestations de la part des populations locales palestiniennes.

Le façonnement des frontières du Proche Orient, bravant les différentes ethnies et religions des populations locales, est perçu comme une humiliation par les Arabes, à qui on avait promis un État indépendant. Or, il faut savoir que cette époque est une période de domination coloniale, de partages territoriaux entre grandes puissances et de négociations secrètes faisant fi des volontés autochtones. Tout comme le congrès de Berlin en 1885, prévoyant le partage de l’Afrique, les accords de Sykes-Picot ont modelé les frontières d’une région selon les intérêts européens.

Depuis, ces frontières « artificielles » résistent à l’épreuve du temps. Même le nationalisme arabe des années 50-60 n’arrive pas à les gommer. En effet, l’ancrage politique et souverain de ces nouveaux États s’inscrit bon an mal an dans la durée, parachevant de fait les frontières coloniales de 1916. Ces accords sont « menacés » par Daech en 2014, qui veut redéfinir les frontières du Moyen-Orient selon ses propres conceptions et théories[8].

Aujourd’hui encore, les accords Sykes-Picot font l’objet de nombreuses critiques. Certains analystes jugent qu’ils sont la cause du chaos actuel. Les signataires ont inventé « une paix qui ressemble à la guerre ». Ces frontières héritées de la période coloniale sont soumises aux soubresauts de l’Histoire. Les multiples conflits, « les printemps arabes » et les menaces terroristes rabattent les cartes des acquis territoriaux. Au gré de la conjoncture, le Proche-Orient est une région mouvante et instable où chaque population ou communauté peut et veut revendiquer son propre territoire (cf les Kurdes et les Palestiniens).


[1] https://www.cairn.info/revue-etudes-2016-5-page-17.htm

[2] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Accords-Sykes-Picot.html

[3] Jean-Paul Chagnollaud et Sid-Ahmed Souiah, « Les frontières au Moyen-Orient », L’Harmattan, 2004

[4] https://orientxxi.info/documents/glossaire/accords-de-sykes-picot,0678

[5] https://www.monde-diplomatique.fr/2003/04/LAURENS/10102

[6] James Barr, « Une ligne dans le sable », Tempus Perrin, 2017

[7] Ibid

[8] http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20160516-accords-sykes-picot-redessinaient-moyen-orient-syrie-irak-siecle

Et si le Coronavirus était un facteur de paix et de stabilité au Moyen-Orient ?

La pandémie du Covid-19 plonge notre monde dans une instabilité et un chaos colossal. Partout, les systèmes de santé sont soumis à rude épreuve et les prévisions désastreuses pour l’économie mondiale font craindre un krach boursier et une baisse de la croissance généralisée.

Pourtant au Moyen-Orient, du Yémen à la Syrie en passant par l’Irak, le coronavirus semble favoriser la paix. Un peu partout dans la région, des cessez-le-feu sont signés entre les différents belligérants, les troubles sociaux peinent à fédérer face à la panique globalisée et certaines troupes étrangères annoncent un retrait partiel de leurs forces. Est-ce le prélude d’une nouvelle ère ou une simple accalmie temporaire ?

Soldat syrien en période de coronavirus

Un répit pour le Yémen ?

Depuis 2015, la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis s’est lancée dans une guerre dévastatrice au Yémen contre la milice des houthis soutenue par l’Iran, qui a renversé le pouvoir central de Sanaa. Dès lors, on assiste à une guerre de positions pour le contrôle des lieux stratégiques.

Cette intervention déclenchée en 2015 est désastreuse. Elle a fait plus de 100 000 morts et la situation humanitaire est catastrophique. Cependant, les Houthis en sont les grands vainqueurs au détriment d’une coalition de plus en plus critiquée par l’opinion internationale. En effet, Ansar Allah (autre nom des Houthis) contrôle un quart du pays, et à peu près les deux tiers du « Yémen utile ». Devant l’enlisement de la situation, des pourparlers ont été menés pour négocier un arrêt des combats.

Après le retrait des forces émiratis du pays en février 2020, l’Arabie saoudite engluée dans le bourbier yéménite, souhaite en sortir et ce en pleine pandémie du coronavirus. Sous la pression des organisations internationales et préoccupées à contenir la prolifération du virus dans le royaume, Riyad a décrété un cessez-le-feu unilatéral en début avril[1]. De leur côté les rebelles Houthis, en position de force et voulant consolider leurs acquis, ont refusé la proposition saoudienne[2].

À ce jour, l’Arabie saoudite compte 12 072 cas confirmés de Covid-19 et 114 décès alors que le Yémen vient de déclarer son premier cas.

En Syrie : le calme avant la tempête ?

Depuis le 5 mars 2020, la Russie et la Turquie ont signé un énième cessez-le-feu mettant fin à l’offensive russo-syrienne sur la localité d’Idlib. Damas et Moscou veulent sanctuariser l’intégralité du territoire syrien et cela passe automatiquement par la reprise du dernier bastion djihadiste d’Idlib. Compte tenu de la propagation de l’épidémie dans la région, les combats ont baissé en intensité et les différents belligérants campent sur leurs positions respectives. Nul doute, que les hostilités reprendront une fois que la contagion liée au virus sera jugulée. De surcroît, les Américains et les Européens ont réitéré leur soutien à leur allié turc membre de l’Otan, en vue d’endiguer l’influence russe[3]. En effet, Moscou n’entend pas lâcher Damas et veut faire de la Syrie le Kaliningrad du Moyen-Orient.

Après avoir soutenu massivement l’opposition anti-Assad, les Émirats arabes unis opèrent un changement radical. Ce rapprochement se traduit par la réouverture de l’ambassade émiratie à Damas en décembre 2018. Récemment, le prince héritier d’Abou Dhabi Mohammed Bin Zayed s’est entretenu avec Bachar al-Assad pour soutenir son offensive contre les djihadistes. Ces derniers sont en partie financés par le Qatar et la Turquie dans une logique d’expansion de l’idéologie des Frères musulmans. Or, ce courant est diamétralement opposé au wahhabisme de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Donc, cet entretien diplomatique parachève la logique émiratie de contenir l’idéologie frériste au Moyen-Orient. Mohammed Bin Zayed pousse même Bachar al-Assad à briser le cessez-le-feu d’Idlib[4].

Profitant de la crise sanitaire et du retrait partiel des forces occidentales, des djihadistes de Daesh se sont échappés d’une prison gardée par une milice kurde syrienne. Des attentas perpétrés par ces terroristes sont à craindre.

Pandémie ou pas, Israël veut neutraliser l’appareil militaire iranien présent en Syrie. Dernièrement, l’aviation de Tsahal a survolé illégalement et ce à plusieurs reprises l’espace aérien libanais pour bombarder des cibles proches de la ville de Palmyre[5].

À ce jour, 42 cas de Covid-19 sont répertoriés en Syrie pour 3 décès.

Des troubles sociaux mis entre parenthèses ?

Du Liban à l’Irak en passant par l’Iran, de nombreuses manifestations ont secoué les classes dirigeantes à partir d’Octobre 2019. La colère de la rue ciblait le confessionnalisme, la corruption ou tout simplement la tutelle militaire iranienne au Levant. L’expression du mécontentement est rapidement devenu un déversoir contre la politique de Téhéran au Moyen-Orient. En effet, l’Iran tente de former « un axe de la résistance » jusqu’à la Méditerranée s’opposant aux intérêts américains, saoudiens et israéliens dans la région. Les chancelleries de Tel-Aviv, Riyad et Washington apportent un soutien officiel et officieux aux manifestations pour neutraliser et limiter l’influence iranienne.

La récupération de la grogne populaire ne doit pas minorer la situation économique désastreuse de ces pays. Les manifestations sont légitimes et justifiées. Le chômage est endémique, la pauvreté s’accroît et la violence est structurelle. Tous ces éléments font craindre à un embrasement, notamment en Irak. En dépit des promesses de réformes, la classe politique est prise en étau tant à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur.

Au Liban:

La pandémie du coronavirus offre un répit pour les dirigeants. Le pouvoir libanais contesté lors de la Thawra (révolution) cherche tant bien que mal une sortie de crise. En défaut de paiement, le Liban risque de sombrer dans une crise économique et sociale sans précédent. La gestion de la crise sanitaire par le nouveau gouvernement libanais semble porter ses fruits et est louée par les citoyens. D’ailleurs, le Hezbollah participe également à cet effort de lutte contre cette épidémie en offrant ses services, même en dehors de ses bastions. Au lendemain de cette crise, nul doute, que le pays du Cèdre affrontera de nouveau la grogne populaire tant les indicateurs économiques sont au rouge[6]. Déjà, malgré un confinement imposé, des manifestations ont lieu à Tripoli, berceau de la Thawra d’Octobre 2019.

À ce jour, le Liban compte 682 cas confirmés de Covid-19 pour 22 décès.

En Irak:

L’Irak, quant à lui est devenu un État déliquescent où plane le spectre d’une énième guerre civile. La menace du coronavirus a redistribué les cartes. En fermant ses frontières avec l’Iran, la colère anti-iranienne portée par une partie de la population retombe. La présence militaire occidentale tant décriée depuis l’assassinat de Qassem Souleimani en Janvier 2020 se réduit de peur d’être contaminée par le virus. En effet, En raison de plusieurs cas recensés au sein des troupes françaises en Irak, le gouvernement français a également ordonné le retrait de ses troupes en mars dernier[7].

L’épidémie du Covid-19 paralyse la situation et apaise temporairement les tensions entre l’Iran et les Etats-Unis. Et si on assistait à une résurgence de Daesh dans le pays ?

À ce jour, l’Irak comptabilise 1602 cas de Covid-19 pour 83 décès.

Malgré l’épidémie, le maintien des sanctions :

Indépendamment du coronavirus, la Syrie et l’Iran restent soumis à la dureté des sanctions occidentales. La pauvreté rend la population plus vulnérable face au virus. Ce risque humanitaire ne change pas pour autant la position américaine qui maintient les sanctions et ce, en dépit des demandes internationales.

Avec un bilan de 85 996 cas confirmés et 5 391 décès, l’Iran est de loin le pays le plus affecté du Moyen-Orient. Le régime fragilisé, risque gros si l’épidémie se propage davantage. Le pays n’est pas confiné à ce jour, par crainte d’un désastre économique.

En visite à Damas, le ministre des Affaires étrangères iranien Mohammed Zarif et le Président syrien Bachar Al-Assad ont rappelé conjointement dans un communiqué officiel les conséquences destructrices des sanctions sur les deux pays. Damas dénonce également l’iniquité des sanctions et pointe du doigt l’immoralité des pays occidentaux[8].

On pourrait croire, que le coronavirus est capable de rabattre les cartes au Moyen-Orient. Cependant, il est fort à parier, qu’une fois la pandémie disparue, les tensions habituelles reprendront de plus belle…


[1]https://www.lemonde.fr/international/article/2020/04/10/l-arabie-saoudite-annonce-un-cessez-le-feu-au-yemen_6036163_3210.html

[2] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/une-manoeuvre-au-yemen-les-rebelles-rejettent-le-cessez-le-feu-de-la-coalition_2123430.html

[3] https://theconversation.com/idlib-vers-un-rapprochement-entre-la-turquie-et-les-etats-unis-136148

[4] https://www.middleeasteye.net/news/abu-dhabi-crown-prince-mbz-assad-break-idlib-turkey-ceasefire

[5] https://www.lefigaro.fr/international/syrie-9-combattants-proregime-tues-dans-une-frappe-nocturne-menee-par-israel-20200421

[6] https://orientxxi.info/magazine/le-liban-au-bord-du-gouffre,3816

[7] https://www.lemonde.fr/international/article/2020/03/25/coronavirus-la-france-retire-ses-troupes-

d-irak_6034441_3210.html

[8] https://www.lepoint.fr/monde/syrie-rencontre-entre-bachar-al-assad-et-le-chef-de-la-diplomatie-iranienne-20-04-2020-2372164_24.php

Hafez al-Assad : père de la Syrie moderne

Au XXe siècle, la Syrie est au cœur des soubresauts de l’histoire régionale. La déliquescence de l’Empire ottoman pousse les populations locales à réclamer leur indépendance et à embrasser le rêve d’une nation arabe unie. Or très vite, les espoirs sont déchus sous la tutelle mandataire française entre 1920 et 1946. En plus d’amputer la Syrie avec la création du Liban, les autorités françaises régionalisent consciencieusement et méthodiquement les différentes communautés religieuses. En effet, le pays est composé de minorités kurdes, arméniennes, chrétiennes, chiites et d’une majorité sunnite.

À l’indépendance du pays en 1946, la Syrie et l’Égypte sont les fers de lance de la lutte contre l’État d’Israël. Cependant, l’instabilité politique prédomine en interne et 18 gouvernements se succèdent jusqu’à l’accession au pouvoir d’Hafez al-Assad en mars 1971. Stratège et militaire, il va faire de la Syrie un acteur incontournable du Moyen-Orient.

De sa formation militaire à sa formation politique :

Né en 1930 au sein d’une famille de 11 enfants, Hafez al-Assad appartient à la communauté alaouite, branche dissidente du chiisme. Il est scolarisé à l’âge de 9ans dans la grande ville côtière de Lattaquié. Assoiffé de connaissance, il choisit l’Académie militaire syrienne, seul moyen pour lui d’accéder à des études supérieures. En parallèle, il se passionne pour la politique et l’histoire de la région. Il est très tôt influencé par les penseurs du parti Baath, le chrétien orthodoxe Michel Aflak et le musulman sunnite Salah al-Din al-Bitar. D’obédience socialiste et nationaliste, ce parti prône une indépendance économique et politique vis-à-vis des puissances étrangères.

De surcroît, à l’instar de tous les Arabes de la région, il sacralise Gamal Abdel Nasser. Cependant, il entend ce battre pour le nationalisme syrien et espère refonder la Grande Syrie (Souria el Koubra en arabe), démembrée par les Occidentaux en 1920. Il s’imprègne également des textes du philosophe syrien Zaki al-Arzouzi, apôtre de l’arabisme, proclamant la régénération de l’identité syrienne.

Choisissant la carrière militaire, il excelle dans cette voie et se révèle être un officier brillant. Il intègre l’école militaire d’Homs, l’école militaire de l’air d’Alep puis le jeune Hafez part se perfectionner en Union soviétique pour suivre une formation de pilote de chasse pendant 11 mois.

À cette époque, le Moyen-Orient est en effervescence. La Syrie et l’Égypte s’unissent et forment la République arabe unie (cf article sur la République arabe unie). Hafez-al Assad est envoyé en tant qu’officier au Caire. Initialement partisan, il est très vite méfiant à l’égard du projet nassérien, il se sent humilié par l’arrogance des Égyptiens. Clandestinement avec plusieurs officiers, ils veulent mettre un terme à l’union entre les deux pays. Lors de l’éclatement de la RAU, il est brièvement emprisonné au Caire.

De retour en Syrie en 1961, aidé par son comité militaire d’officiers baathistes, Hafez al-Assad se mue en un fin stratège pour asseoir son autorité, stabiliser politiquement le pays et jeter les bases d’un État indépendant et puissant sur la scène régionale.

Son ascension au pouvoir : une méticuleuse éviction de ses opposants

Dans une Syrie instable, les gouvernements se succèdent au gré de plusieurs coups d’États. De surcroît, la question palestinienne et la lutte contre Israël cristallisent toutes les craintes et toutes les attentes.

Dès 1963, le Baath arrive au pouvoir et se rapproche du bloc soviétique en nationalisant des pans entiers de l’économie syrienne et en adoptant des politiques sociales. Hafez al-Assad est nommé chef d’état-major de l’armée de l’air en 1964. L’aile gauche du Baath fomente un coup d’État en 1966 et écarte tous les autres partis. Hafez al-Assad devient ministre de la Défense et en profite pour évincer de l’intérieur la vieille garde et ses opposants politiques.

Les tensions extérieures avec la guerre des six jours en 1967 contre Israël et le problème des réfugiés palestiniens accentuent la crise politique. Deux visions se font face. D’un côté les radicaux qui prônent l’action militaire, de l’autre les pragmatiques sous la houlette de Hafez al-Assad qui préconisent une retenue. Petit à petit, il tisse un réseau au sein même de l’armée. Il noyaute le baath et devient l’homme fort du parti. En novembre 1970, fort du soutien de l’armée, Hafez al-Assad se saisit du pouvoir et emprisonne le Président Noureddine al-Atassi ainsi que l’influent général Salah Jedid.

Hafez impose sa vision au sein du parti et son attachement au projet de la « Grande Syrie ». Son autorité et sa légitimité reposent sur le soutien indéfectible de son clan alaouite.

Un autoritarisme au service de son clan et de la stabilité du pays

Dans un pays multiconfessionnel comme la Syrie, Hafez al-Assad entend privilégier sa communauté alaouite. Représentant environ 10% de la population, cette minorité chiite a longtemps vécu marginalisée. Persécutés sous les Mamelouks du XIIIe au XVIe siècle, relégués au second plan sous l’Empire ottoman et abusés sexuellement jusque dans les années 1960, les Alaouites ne sont officiellement reconnus comme musulmans qu’en 1936. Ils sont méprisés par une partie des sunnites qui les assimilent à des mécréants. En effet, la réincarnation, la croyance en une trinité, la non interdiction de l’alcool et les célébrations de certaines fêtes chrétiennes attisent une certaine méfiance de la majorité sunnite. Le rite alaouite est apparu au XIe en Irak, il se concentre majoritairement sur le littoral syrien et s’étend jusqu’à Tripoli au Liban. De ce fait, l’ascension d’Hafez al-Assad à la tête de la Syrie est en quelque sorte la revanche de l’histoire de toute une communauté trop longtemps opprimée et délaissée.

Pour asseoir son autorité, il s’appuie sur l’armée, sur des groupes paramilitaires ainsi que sur un réseau de service de renseignement hautement hiérarchisé (moukhabarat en arabe). Pour étendre son pouvoir, il place des alaouites et des membres des minorités religieuses (chrétiens et ismaéliens notamment) à des postes clés. Hafez al-Assad continue méthodiquement les politiques de nationalisations et évince les libéraux qui sont obligés de fuir au Liban ou en Occident.

Or, sa légitimité est confrontée à la méfiance et à l’insubordination d’une partie des musulmans sunnites. Malgré quelques postes importants dans l’armée ou dans l’industrie, la majorité sunnite vit mal l’accaparement du pouvoir par les Alaouites. Pourtant, pour acheter la paix sociale Hafez al-Assad a fait construire des dizaines de mosquées, en prenant bien soin de contrôler les prêches des imams pour satisfaire la communauté sunnite. Cependant, les Frères musulmans, partisans d’un Islam radical et opposés à l’idée de nation, refusent l’autorité d’Hafez al-Assad. Cette opposition, alimentée par les monarchies du Golfe, entrave la stabilité politique du pays. Dès 1976, les Frères musulmans commanditent plusieurs attentats contre des casernes militaires et contre des personnalités politiques alaouites. Le Président Hafez al-Assad échappe à une tentative d’assassinat en 1980. En février 1982, Hafez al-Assad répond fermement et violement au danger de « cette gangrène islamiste » en bombardant scrupuleusement la ville d’Hama, principal foyer des Frères musulmans en Syrie.

Fermeté et stratégie du gouvernement Assad à l’étranger

Ayant stabilisé le pays à travers un vaste appareil d’État policier, Hafez al-Assad veut réhabiliter la Syrie sur la scène régionale. Ennemi invétéré d’Israël, il se lance dans la guerre du Kippour avec l’Égypte en octobre 1973 pour récupérer les territoires perdues lors de la guerre des six jours en 1967. Depuis cette humiliante défaite Israël occupe militairement le Golan syrien et le Sinaï égyptien. Simultanément les deux armées percent les défenses israéliennes en 48h. La contre offensive de l’armée israélienne est dévastatrice. Malgré leur supériorité en nombre, Égyptiens et Syriens sont défaits face à la supériorité tactique et technologique israélienne. Dès lors, les territoires occupés servent de chantage pour une normalisation des relations. En 1979, l’Égypte d’Anouar al-Sadate cède et signe un accord de paix avec Israël au sommet de Camp David en échange du Sinaï.

Malgré les nombreuses pressions américaines, Hafez al-Assad refuse catégoriquement de signer un accord de paix avec Israël en échange de la restitution du plateau du Golan. Compte tenu de ses richesses hydrauliques, ce territoire est l’une des priorités du gouvernement Assad.

De plus, Apôtre de la Grande Syrie, le Liban doit revenir dans le giron syrien. Selon sa fameuse formule « un seul peuple dans deux États », Hafez al-Assad profite de la guerre civile au Liban en 1975 pour avancer ses pions. Suite à une demande du gouvernement libanais, il intervient légalement dans le conflit à partir de 1976. Tantôt aux côtés des conservateurs chrétiens, Tantôt aux côtés des progressistes pro-palestiniens, Hafez al-Assad veille soigneusement qu’aucun des deux camps ne l’emporte. Le chaos libanais permet ainsi à l’armée syrienne d’installer un quasi-protectorat sur le pays du Cèdre.

Henry Kissinger, homme politique et diplomate américain, surnomma Hafez al-Assad le « Bismarck du Moyen-Orient ». Stratège et fin connaisseur des rouages de la vie politique internationale, Hafez al-Assad a su hisser la Syrie au statut de nation forte et indépendante malgré les convoitises et les nombreuses ingérences extérieures. Pragmatique et partisan de la Realpolitik, pour lui, seul le compromis avec « l’ennemi sioniste » était inenvisageable.

Bibliographie :

  • Pierre-Emmanuel Barral et Olivier Hanne, « La Grande Syrie », Éditions du Grenadier, 2016
  • Georges Corm, « Pensée et politique dans le monde arabe », La Découverte, 2015
  • Richard Labévière et Talal al-Atrache, « Quand la Syrie s’éveillera », Perrin, 2011
  • Patrick Seale, « Assad, the struggle for the Middle East », University of California Press, 2016
  • Fabrice Balanche, « Le cadre alaouite I. Alaouites : une secte au pouvoir », Outre-Terre, 2006/1 (n°14), p. 73-96

Le Moyen-Orient à l’heure du coronavirus

À l’instar des séries dramatiques orientales, ce virus monopolise les débats dans toutes les familles. Le Covid-19 alimente toutes les craintes et toutes les peurs et fait l’objet d’une prolifération de théories plus ou moins douteuses. Friands et amateurs de complots, certains habitants et même analystes de la région y voient la main invisible « américano-sioniste » pour semer le chaos au Moyen-Orient. Les réseaux sociaux locaux sont un bon baromètre d’étude des tensions sociales et économiques.

Une chose est sûre, l’indifférence initiale laisse place à une psychose généralisée de la société qui inquiète au plus haut point les autorités locales. Entre la chute des prix du pétrole, la crise sanitaire et la fermeture des frontières et des lieux de culte, le Moyen-Orient passe d’une crise à une autre.

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L’Iran acculé

La République islamique d’Iran est le troisième pays le plus touché par l’épidémie après la Chine et l’Italie. On déplore environ 15 000 patients contaminés[1] et plus de 1000 décès à ce jour. Le taux de létalité est le plus élevé du monde. Certains observateurs mettent en doute la véracité des chiffres officiels[2]. Le gouvernement de Téhéran aurait dissimulé l’impact de ce fléau afin de ne pas paraître dépassé et de ne pas subir les critiques de sa propre population.

De surcroît, l’Iran subit de plein fouet les sanctions économiques occidentales qui aggravent la situation sanitaire. En effet, le secteur hospitalier iranien est débordé et obsolète pour gérer une telle crise. Téhéran dénonce l’inaction de la communauté internationale. Ces sanctions américaines portent atteintes aux droits des Iraniens à la santé. Les autorités du pays demandent l’aide de l’organisation mondiale de la santé (OMS), l’arrêt immédiat des sanctions ainsi qu’un prêt de 5 milliards de dollars au Fonds monétaire international (FMI). Selon le ministre iranien des Affaires étrangères Javad Zarif « Les virus ne font pas de discrimination. L’Humanité ne devrait pas non plus »[3].

Certains pays ne sont pas restés insensibles à ce scénario. La Chine et la Russie exhortent les Etats-Unis à lever les sanctions contre l’Iran afin de contenir et de lutter efficacement contre la propagation du virus covid-19. Les deux pays mettent en exergue les conséquences humanitaires sur l’ensemble de la population mondiale[4]. Pékin s’engage également à envoyer du personnel et du matériel médical.

Or, il est très peu envisageable que l’administration américaine décide d’alléger le régime des sanctions. Dans sa posture anti-iranienne, Donald Trump souhaite voire céder Téhéran. De façon surprenante, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne annoncent une aide financière à l’OMS à destination de l’Iran. Les Iraniens peuvent également compter sur l’aide des Emirats arabes unis. En effet, ils ont récemment décidé d’envoyer 32 tonnes de fournitures médicales à l’Iran malgré les contentieux géopolitiques dans la région[5].

Un confinement à la carte :

À peine sorti d’un soulèvement populaire majeur et englué dans une crise économique sans précédent, le Liban se coupe peu à peu du reste monde. Des mesures strictes de confinement ont été adoptées avec la fermeture des institutions et des frontières (aéroports et ports[6] seront fermés à partir du 29 mars). À ce jour une centaine de cas sont déclarés et 3 décès sont dénombrés. La majorité des premiers cas provenait d’Iran. Le système de santé, impacté par la crise économique, a réussi à contenir la propagation du virus, mais s’attend à une explosion des cas. Certaines voix s’élèvent pour dénoncer la corruption de la classe politique et l’accusent de vouloir asseoir son autorité et sa légitimité à travers ces mesures.

Le reste du Moyen-Orient est touché de manière contrastée. Tous les pays ont depuis fermé les établissements scolaires. Certains d’entre eux redoutent les conséquences catastrophiques pour l’économie de leur pays. En effet, les pays touristiques comme la Jordanie mais surtout l’Égypte pâtissent déjà des mesures restrictives prises par leurs gouvernements respectifs. Les autorités du Caire ont longtemps cherché à minimiser les dangers du Covid-19 et à rassurer la population. Ils suspendent ses vols internationaux et rapatrient les touristes pour endiguer l’épidémie du coronavirus. L’Égypte interdit à sa main d’œuvre de se rendre dans les pays du Golfe sans avoir procédé au test de dépistage.

Après 10 ans de guerre en Syrie et la dureté des sanctions occidentales sur son économie, le gouvernement de Damas a décidé de prendre des mesures pour lutter contre la propagation du virus. Les salles de prières sont momentanément fermées et les places publiques à l’instar des bars de chichas sont interdits[7]. Sur les réseaux sociaux syriens, une campagne de soutien populaire (ana fi khadmt souria/ je suis au service de la Syrie) a vu le jour pour aider Damas dans sa lutte contre l’épidémie.

La bande de Gaza est une bombe à retardement. Les principaux experts s’alarment sur les conséquences d’une propagation exponentielle du Covid-19 dans cette région à forte densité démographique. Plus de 2 millions d’habitants sur 360km2 vivent dans cette prison à ciel ouvert. Compte tenu du blocus israélien, les infrastructures hospitalières sont désuètes et le matériel médical pour lutter contre l’épidémie est pratiquement inexistant.

À l’échelle de tout le Moyen-Orient, toutes les autorités ont pris des mesures d’isolement  en fermant les lieux de culte églises et mosquées. Les prières sont strictement individuelles. L’Arabie saoudite qui a annoncé son premier cas début mars, suspend le Hajj et le Omra (le pèlerinage à la Mecque) à tous les pèlerins.  

Les conséquences du Coronavirus sur le secteur pétrolier

Premier producteur de l’or noir, l’Arabie saoudite subit les contrecoups de la propagation du virus à l’échelle de la planète. Durant plusieurs mois, la Chine, premier consommateur de pétrole au monde, a dû s’adapter à la nouvelle conjoncture. L’interdiction de déplacement des citoyens au sein même du pays, couplée à l’arrêt des voyages vers la Chine a impacté les cours du baril.

Sur fond de pandémie et d’une forte baisse de la demande mondiale, l’organisation des pays exportateurs de pétrole (l’OPEP) ainsi que les autres pays producteurs comme la Russie se sont réunis pour solutionner le problème. N’ayant pas réussi à obtenir de Moscou une baisse de la production, Riyad a unilatéralement décidé de baisser les prix du baril. En raison de l’importance de l’or noir pour son économie et pour satisfaire la demande intérieure et extérieure, la Russie ne pouvait y répondre favorablement.

De ce fait, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis se livrent à une guerre économique contre la Russie en augmentant et en inondant conjointement le marché de l’or noir. Les prix ont depuis chuté et atteints 30 dollars le baril[8]. C’est la plus forte baisse depuis 20 ans. Aujourd’hui, les indicateurs prouvent que la stratégie saoudienne se révèle dangereuse pour sa propre économie. En plus de la fermeture des hôtels luxueux, des malls et du pèlerinage à la Mecque, le coronavirus ébranle l’ensemble de l’économie saoudienne. Cette dernière reste dépendante à 90% de l’or noir.

Afin de rassurer les places boursières internationales, la présidence saoudienne du G20 veut rassembler les membres de ce comité lors d’une conférence exceptionnelle, qui se tiendra par vidéo-conférence[9]. Cette rencontre virtuelle sera l’occasion pour les principales puissances de tenter de trouver une solution pour empêcher le krach boursier qui se profile.


[1] https://www.middleeasteye.net/news/coronavirus-iran-death-toll-surpasses-1000-hundreds-new-cases-discovered

[2] https://www.oeil-maisondesjournalistes.fr/2020/03/12/coronvirus-iran-chiffre-morts-propagande/

[3] https://www.la-croix.com/Monde/Moyen-Orient/Face-coronavirus-lIran-demande-levee-sanctions-2020-03-14-1201084052

[4] https://www.middleeasteye.net/news/coronavirus-china-and-russia-call-us-lift-iran-sanctions

[5] https://www.lefigaro.fr/international/quand-le-virus-rapprochent-les-ennemisdes-emirats-arabes-unis-et-de-l-iran-20200317

[6] http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20200316-face-coronavirus-le-liban-sonne-la-mobilisation-g%C3%A9n%C3%A9rale-et-entre-en-confineme

[7] https://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/la-syrie-en-guerre-prend-a-son-tour-des-mesures-de-precaution-face-au-coronavirus_2120872.html

[8] https://www.france24.com/fr/20200309-coronavirus-pourquoi-l-arabie-saoudite-a-d%C3%A9clench%C3%A9-une-nouvelle-guerre-des-prix-du-p%C3%A9trole

[9] https://www.ouest-france.fr/sante/virus/coronavirus/coronavirus-l-arabie-saoudite-tente-d-organiser-un-sommet-du-g20-virtuel-6784783