Le Liban dans l’impasse politique

« La position confessionnelle au Liban est un phénomène de structure ; aucune violence n’y changera rien ; c’est le temps seul qui la modifiera, ou qui ne la modifiera pas »[1].

Août 2020. Après la terrible explosion au port de Beyrouth et plus d’un an de protestations contre les conditions sociaux-économiques, et majoritairement dirigées contre un système politique plus que jamais décrié, le Président du Conseil des Ministres, Hassan Diab démissionne[2]. Puis ce fut le tour de Mustapha Adib[3]. Ensuite, le flou, sur tous les plans. D’abord, sur celui d’une pratique du pouvoir qui relève d’une tradition presque indéracinable. Ensuite, sur celui de l’avenir plus qu’incertain du gouvernement, et enfin sur celui de la colère de la population et de son action, laquelle se mue en intervention plus largement régionale, voire internationale.

Entre tentatives de sanctuarisation des acquis, intérêts régionaux et ingérence internationale : le Liban serait-il face à une impasse politique insoluble ?

Le confessionnalisme politique libanais : gestion d’une réalité démographique …

Le Liban, environ 10 400 km2, aujourd’hui près de 5,5 millions d’habitants, et 18 confessions. C’est au regard de ces données là qu’en 1926 la structure politique s’est faite de manière à s’adapter à une population multiconfessionnelle et à des réalités socioculturelles particulières.

Afin de représenter le plus équitablement possible ces différentes communautés, cette adaptation est passée par le confessionnalisme politique, c’est-à-dire une répartition du pouvoir en fonction de différentes confessions religieuses. La Constitution de 1926 prône très clairement cette pratique[4], instaurée à l’origine uniquement pour la chambre des députés[5]. Aujourd’hui et depuis les années 40, le Président « doit » être chrétien maronite, le Premier Ministre musulman sunnite et le Président de la chambre des députés, musulman chiite.

Ainsi, on partait du principe qu’il était nécessaire de maintenir un certain équilibre entre la composition du tissu social et la composition du corps politique représentant celui-ci. C’est pourquoi en 1943, un pacte oral est venu étendre l’application du confessionnalisme à d’autres fonction, celle de Président de la République Parlementaire du Liban ainsi que celle de Président du Conseil des Ministres. Bien qu’oral, ce pacte instaure presque une « coutume » et est toujours en vigueur aujourd’hui.

C’est ici qu’il convient de préciser une donnée importante : dès 1948[6] les musulmans commencent à être majoritaires en termes de population, et parallèlement les tensions communautaires grimpent.

40 ans plus tard, la donne se complique encore un peu plus. Le 30 septembre 1989, les accords de Taëf mettent fin à la guerre civile survenue en 1975, en réorganisant le partage des pouvoirs entre les confessions. Le Président cède ainsi certaines de ces prérogatives au Premier Ministre, musulman sunnite, qui dispose finalement de plus de marge d’action que le Président lui-même. Préciser ici la confession du Premier Ministre permet de comprendre l’absence d’unanimité sur cet accord, les chrétiens se sentaient trahis.

« Ce n’est pas parce qu’on a mérité un poste qu’on l’obtient, c’est d’abord parce qu’on appartient à une communauté »[7].

Le dernier recensement ayant eu lieu en 1932, il n’y a pas eu d’adaptation de le représentativité vis à vis des évolutions confessionnelles de la société, dont tous les membres se définissent d’abord par l’appartenance communautaire, l’« assabiya » (esprit communautaire) primant sur l’identité nationale. 

[8]

Un effacement des barrières communautaires est-il envisageable ?

Le confessionnalisme a traversé au Liban des crises de toutes natures, mais est-il aujourd’hui à bout de souffle ? Les uns prônent un maintien du statu-quo, les autres rêvent d’une laïcité à l’orientale. 

… devenu outil de conservation d’intérêts partisans à la source d’une inévitable impasse politique

Depuis plus d’un an, les manifestations retentissantes du peuple libanais visent non seulement la crise des services publics mais plus largement le système confessionnel, dont l’« omniprésence est un échappatoire »[9]. Son maintien arrange, et il convient de comprendre cette impasse politique sous l’angle des intérêts de la classe politique et des enjeux de leur maintien, auquel un changement de règlementation risquerait de mettre fin. Aujourd’hui, plus que jamais, le Liban sombre dans un manichéisme politique. Le poids de l’influence du Hezbollah est le sujet de discorde.

Le « tandem chiite »[10] adopte ici un discours et une posture révélateurs de ce qu’ils « risquent » : le parti Amal et le Hezbollah ont le regard porté tout particulièrement sur le ministère des finances. La régulation des informations financières représenterait en effet un atout majeur pour les acteurs bénéficiant de larges intérêts via un système habitué aux actes de corruption. Mais plus encore, le Hezbollah, via l’acquisition de ce ministère, espère avoir la possibilité de contourner les sanctions américaines, lesquelles depuis plusieurs mois visent directement ou indirectement le parti Hezbollah, considéré comme parti terroriste par les États-Unis.

Le Courant patriotique libre (CPL) de Gebran Bassil, se démarque dans cette bataille « sous terraine » en ne considérant pas l’attribution du ministère des finances au tandem chiite comme une évidence, et penche plutôt du côté de la nécessité de sortir rapidement et efficacement de cette impasse politique, tout en gardant comme objectif, lui aussi, le maintien de ses intérêts.

De manière générale, il convient de replacer ce blocage politique dans le cadre des divergences entre les partis traditionnels, qui eux aussi, se divisent sur la composition du gouvernement à venir. L’alliance du 14 mars, qui représente l’opposition, ne souhaite pas que le nouveau gouvernement soit sous influence du Hezbollah. Selon les ramifications politiques libanaises, les partis traditionnels veulent garder leurs prérogatives. Dernièrement, l’évocation de la nomination des anciens Premiers ministres à la tête du gouvernement est symptomatique de la crise politique au Liban : vouloir le changement pour finalement ne rien changer.

Ce véritable « chantage des intérêts » fait fi de la chute d’un peuple, mais au-delà, démontre bien que la naissance d’un nouveau gouvernement stable et solide sur le long terme est compromise, puisque celui-ci devra d’ores et déjà se battre avec de très nombreux acteurs politiques qui cherchent par tous les moyens à s’assurer une véritable sanctuarisation de leurs acquis.

Comment en est-on arrivé à une impasse si irréductible ? Il est important de rappeler qu’à plusieurs reprises, l’idée d’une éventuelle sortie de ce système a été évoquée, étudiée du moins, sans véritable application … Mahdi Amil, assassiné en 1987 par une milice chiite, aurait souhaité viser une « dépassement du système communautaire »[11].

Déjà en 1926, Maurice Sarrail a fait face au blocage des grands notables libanais[12], qui cherchaient déjà le maintien des privilèges, et qui tentaient déjà d’adopter une argumentation structurée afin d’appuyer leurs revendications[13]. L’ancien Premier ministre Mustapha Adib, face à ces revendications, n’a pas souhaité entamer des négociations avec le tandem chiite.

Il est donc très clair que cette impasse met en exergue le jeu de l’ensemble des partis politiques du Liban, lesquels sont le reflet de la population multiculturelle et multiconfessionnelle. Cependant, les acteurs internes ne sont pas les seuls à être impliqués. En effet, la participation et l’implication des acteurs régionaux et internationaux accentuent la pression sur les dirigeants libanais.

Ingérence à l’échelle régionale et internationale : une problématique multidimensionnelle

Si le Hezbollah reste l’outil privilégié de l’Iran afin de maintenir son influence au Levant, d’autres pays s’ingèrent au Liban en fonction de leurs propres intérêts.

Tout d’abord, les États-Unis, dont l’omniprésence dans la région reste forte, à travers sanctions,  négociations et présence militaire. Dernièrement, la loi César, rentrée en vigueur en juin 2020, vise officiellement Damas et ses principaux alliés, dont le Hezbollah. Les entreprises libanaises commerçant avec la Syrie sont ainsi sanctionnées. L’agenda politique américain au Liban est consubstantiel à la lutte contre l’axe iranien, donc contre l’influence du Hezbollah au Liban.

De surcroît, les négociations concernant les frontières maritimes entre le Liban et Israël, les États-Unis se posent en négociateurs dans cette bataille autour des blocs 8 et 9[14] du gisement Léviathan en Méditerranée Orientale. Allié historique d’Israël, Washington privilégie la version israélienne sur ce dossier au détriment du droit de la mer.  Le territoire libanais est donc le théâtre d’une lutte d’influence entre l’Iran et les États-Unis.  

La France, quant à elle, forte de son héritage historique au Liban, souhaite conserver cette influence et cette implication. Après deux visites en moins d’un mois à Beyrouth, le Président Macron tente d’imposer une politique très dirigiste couplée à une politique de sanction. En effet, il impose aux dirigeants libanais de former le plus rapidement possible un gouvernement selon une feuille de route bien précise. Le vocabulaire employé lors de ses discours laisse bien entrevoir cette prise de position et démontre le choix très affirmé de prendre les choses en main : « trahison », « honte », « responsabilité », « dernière chance », « obligation », « question de confiance ». Le Secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah approuve l’initiative française mais désapprouve la forme et le langage employé.

Une problématique soulève alors des questions : la communauté internationale est au chevet du Liban depuis la double explosion du port le 4 août dernier. Or, l’aide internationale est conditionnée à la bonne formation d’un gouvernement et à sa viabilité sur le long terme. Ce sont les populations, qui, pour l’instant, souffrent de l’absence de cette aide … Aide qui, pour l’Arabie Saoudite, ne verra pas le jour si le Hezbollah est au pouvoir.  

Conclusion : changement nécessaire mais impossible ?

La population libanaise est politisée et parrainée par une puissance extérieure. Les Chrétiens se réfèrent principalement à la France, les Sunnites comptent sur la Turquie et l’Arabie Saoudite et les Chiites reçoivent l’aide de l’Iran. Ainsi, chaque communauté s’enracine dans une logique partisane. Bien que souhaité durant les manifestations, un changement de pouvoir est-il pour autant réalisable au pays du Cèdre ? Les causes profondes de ce blocage remontent à près d’un siècle, les coutumes étant enracinées dans la Constitution de 1926. L’immense diversité qui compose le pays semble rendre le consensus impossible, chacun cherchant le maintien de ce à quoi il est attaché, tant au niveau des partis politiques qu’au niveau de la population. Les premiers pensant en termes d’intérêts, les seconds en termes d’attachement communautaire.


[1] https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-de-l-orient-2013-4-page-25.htm

[2] Il annonce la démission de son gouvernement le 10 août 2020, presque une semaine après les violentes explosions qui ont frappé Beyrouth.

[3] Il renonce à la formation d’un nouveau gouvernement le 26 septembre 2020, face aux tensions et à l’impossible consensus sur la question de l’attribution des ministères.

[4] Article 95 de la Constitution de la République parlementaire du Liban : http://www.cc.gov.lb/sites/default/files/La%20Constitution%20Libanaise.pdf

[5] Article 24 de la Constitution : http://www.cc.gov.lb/sites/default/files/La%20Constitution%20Libanaise.pdf

[6] Année de l’indépendance d’Israël

[7] https://www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/liban/explosions-a-beyrouth/larticle-a-lire-pour-comprendre-pourquoi-le-systeme-politique-libanais-est-a-bout-de-souffle_4073431.html

[8] https://www.youtube.com/watch?v=OvH12P3Paz4

[9] https://www.youtube.com/watch?v=OvH12P3Paz4

[10] Terme désignant le Hezbollah et le parti Amal

[11] https://www.monde-diplomatique.fr/1997/03/CORM/4657

[12] https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-de-l-orient-2013-4-page-25.htm

[13] Ibid.

[14] Ces 2 blocs représentent un champ gazier, le « Léviathan », en méditerranée orientale

Montée des tensions en Méditerranée orientale : quand le gaz accentue les désaccords régionaux

Première partie : les enjeux énergétiques

En matière d’hydrocarbures, la majorité des pays européens, principaux consommateurs de gaz naturel, dépend depuis des décennies des exportations massives en provenance notamment de la Russie. Parallèlement, la méditerranée orientale ne représente que 2% des réserves mondiales[1] en termes de gisement de gaz naturel. Cette tendance serait-elle en train de s’éroder ? 

Les découvertes massives et régulières de gisements de gaz (et à plus petite échelle, de pétrole) amènent les acteurs de la scène internationale à revoir leurs partenariats et à envisager des options de diversification en termes d’approvisionnement, le tout sur fond de grandes tensions entre les pays concernés.

En quoi la montée des tensions en Méditerranée orientale révèle l’articulation entre enjeux énergétiques et batailles juridiques ?

A.    Méditerranée orientale : nouveau réservoir énergétique de l’Europe ?

Depuis le début des années 2000, le bassin Levantin[2] voit les compagnies étrangères affluer dans la région et s’arracher les droits dans les nouvelles concessions, tournées particulièrement vers les ressources gazières, largement supérieures dans la région aux ressources pétrolières.

Au début de l’année 2000, après des dizaines d’années de recherches infructueuses, Israël fait enfin sa grande entrée sur le marché du gaz naturel avec la découverte par Noble Energy, une compagnie américaine, et l’entreprise israélienne Delek Energy, d’un immense gisement offshore[3] nommé Mari-B : ici, ce sont 30 milliards de mètres cubes[4] qui fournissent une garantie d’autonomie à moyen terme au pays. Quelques mois plus tard, la compagnie britannique British Gas obtient des droits pour explorer une zone près de la bande de Gaza. Le gisement Gaza Marine qui y a été découvert est plus important encore que le précédent, puisque constitué de près de 40 milliards de mètres cubes[5], véritable atout pour la Palestine, qui s’approvisionne majoritairement auprès d’Israël. En 2009, le nouveau gisement Tamar, de près de 300 milliards de mètres cubes[6] de gaz, est découvert près des côtes israéliennes, suivi par le gisement Léviathan, avec une capacité de 620 milliards de mètres cubes[7]. En 2011, Chypre est également concerné par les grandes découvertes de gisement avec la mise au jour du gisement Aphrodite, comptant environ 130 milliards de mètres cubes[8] de gaz. En 2015, un nouveau cap est franchi avec la découverte du gisement Zohr par la compagnie Italienne ENI (Ente Nazionale Idrocarburi), pour un total d’environ 850 milliards de mètres cubes[9] de gaz près des côtes Égyptiennes.

Une localisation très centralisée des ressources en hydrocarbures [10]

Les découvertes et l’augmentation fulgurante des volumes exploitables font de la méditerranée orientale une zone de très grand intérêt pour bon nombre d’acteurs, y compris d’occident, qui ne cessent de conclure des alliances et d’imaginer des projets afin de profiter au mieux de ces ressources. Par ailleurs, les réserves estimées et les hypothèses sur de nouveaux gisements éventuels permettent de dresser le tableau de potentiels futurs conflits et contestations dans la région, ainsi que les problématiques qui naitront de l’enjeu de l’acheminements de ces ressources.

Ainsi, le 10 août 2020, les tensions sont encore montées d’un cran entre la Turquie et la Grèce. À la recherche d’hydrocarbures, et après de nombreuses activités exploratoires non loin de Chypre, Ankara a envoyé un navire sismique, le Oruç Reis, escorté par plusieurs bateaux militaires, dans une zone de méditerranée orientale très riche en gaz naturel. Une problématique supplémentaire, et pas des moindre, s’est immédiatement posée : la zone en question est, depuis très longtemps, contestée et revendiquée par la Grèce.

À la vue de ces chiffres, nous comprenons aisément toute la difficulté à concilier ces éléments de découverte et de recherche avec les problématiques géographiques, juridiques et politiques régionales. Face à la convoitise affichée et assumée de la Turquie, la Grèce, Chypre et Israël ont décidé de faire bloc et ont formé une entente afin de freiner les projets de celle-ci.

B.    Projets, revendications et enjeux géostratégiques

Depuis son avènement en 1923, la République de Turquie a articulé sa politique étrangère autour de sa volonté de devenir un hub d’hydrocarbures entre l’Orient et l’Occident. Frontalière de 70% des réserves mondiales d’hydrocarbures[11], la Turquie revêt une importance stratégique vitale pour l’Europe, trop dépendante de l’approvisionnement russe. Le Trans-Anatolian gas Pipeline (TANAP), qui achemine le gaz d’Azerbaïdjan en Europe, en passant par la Turquie, montre bien l’importance d’Ankara dans l’indépendance énergétique européenne. La Turquie n’hésite donc pas à faire de la question énergétique un levier diplomatique incontournable. Cependant, la découverte d’hydrocarbures en Méditerranée orientale rabat les cartes dans la région.

En effet, ayant une ZEE très limitée, la Turquie n’est plus un point de passage obligatoire pour acheminer du gaz en Europe. Voulant sa part du gâteau, la Turquie organise des forages dans la région, jugés « illégaux » par les autres États concernés. Face à ces offensives turques en Méditerranée, la Grèce, Chypre et Israël décident d’officialiser la construction du pipeline EastMed, censé acheminer du gaz vers l’Europe, faisant de la Grèce notamment, une plaque tournante des hydrocarbures dans la région. De surcroît, les pays européens ont enfin un moyen de diversifier l’approvisionnement en gaz de la région, trop dépendante de la Russie et de ces possibles menaces concernant une coupure du NorthStream ou du SouthStream ; principaux pipelines desservant l’Europe.

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Le tracé théorique du pipeline East-Med

Cependant, les projets en cours en Méditerranée sont mis à mal par Ankara. En effet, mécontente de la tournure que prend le projet EastMed, la Turquie profite du chaos en Libye pour signer un accord[12] avec le GNA en novembre 2019. Très loin de faire l’unanimité, cet accord a pour but de retracer les ZEE[13] de la Turquie et de la Libye ; des zones revendiquées passant sur le trajet du pipeline EastMed. Via cet accord bilatéral, la Turquie veut obliger ses voisins à la compter parmi les bénéficiaires du gaz dans la région. Outre le chaos libyen[14], la situation chypriote joue aussi dans la montée des tensions entre Ankara et ses voisins.

En effet, occupant le nord de l’île depuis 1974, la Turquie réclame de Chypre qu’elle prenne en compte les intérêts et les droits de la République turque de Chypre du Nord ; intérêts que Chypre nie, en adéquation avec le refus de reconnaître cette jeune République. Néanmoins, l’imbroglio chypriote permet à la Turquie d’avoir un levier diplomatique fort vis-à-vis de ses voisins et celui-ci permet à Ankara de gagner du temps via le croisement de toutes ces problématiques. La situation géopolitique dans la région, et notamment les zones où la Turquie est présente, joue en faveur d’un blocage des projets gaziers dans la région ; un blocage qui participe à la dégradation des relations entre les pays de la région, notamment entre la Turquie et ses voisins. Mais avant toute chose, ce blocage permet à la Turquie de gagner du temps et de mener une politique du fait accompli. Ankara montre qu’il faudra compter avec elle.

La délimitation des ZEE de la Turquie et de la Lybie selon l’accord du 9 novembre 2019

La République de Turquie mène depuis quelques temps une politique étrangère qui contrarie ses alliés traditionnels. Membre de l’OTAN, dans le but de défendre le flanc sud-ouest du monde occidental face à la Russie, la Turquie s’éloigne peu à peu des positions politiques des autres membres de l’organisation ; notamment la France. Comme le montre l’incident survenu le 10 juin 2020 entre la frégate Courbet, alors en mission pour l’OTAN, et la Marine turque ; la relation entre les deux États est très tendue. En effet, la frégate Courbet a été illuminée par un navire turc, dernier signe avant un tir en temps normal. Cette agressivité démontre bien la dégradation croissante des relations entre les deux membres de l’OTAN. Une dégradation croissante sous l’impulsion des différents points de vue sur les problèmes de la région : question kurde, Syrie, Irak, Libye, gaz méditerranéen… La France et la Turquie s’opposent sur tous les dossiers. Concernant les hydrocarbures de la région, les considérations géostratégiques de chacun sont vitales. Tandis que la Turquie cherche à rester la plaque tournante des hydrocarbures de la région et à diversifier son approvisionnement en gaz, la France cherche à défendre les intérêts[16] des entreprises françaises[17] dans la région et à réduire la place de hub de la Turquie afin de ne pas dépendre de cet allié qui n’inspire pas confiance au sein de l’administration française.

Aujourd’hui plus que jamais, les hydrocarbures constituent un enjeu majeur, permettant à la Méditerranée Orientale de devenir un espace géostratégique central. Sur fond de rivalités croissantes, plusieurs pays s’opposent pour le contrôle de ces précieuses ressources. Si l’observation des données chiffrées et leur mise en contexte sur le plan économique et politique mondial permet d’en saisir l’importance, il est aussi essentiel de replacer la problématique dans son contexte juridique.


[1] Gazprom Energy, « Géopolitique du Gaz : comprendre ce qu’il se passe en méditerranée orientale », marchés et analyses news, 16 juillet 2018, disponible sur https://www.gazprom-energy.fr/gazmagazine/2018/07/infographie-evolution-taxes-gaz-naturel-2018/

[2] Subdivision du bassin oriental de la mer Méditerranée, délimité par les côtes : Égyptiennes, Libyennes, Palestiniennes, Israéliennes, Libanaises, Syriennes, Turques, par la partie orientale de la Crète, et par les îles Rhodes et Karpathos.

[3] Offshore : en mer ; onshore : sur terre

[4] AMSELLEM David, Méditerranée Orientale : de l’eau dans le gaz ? Dans Politique Étrangère, 2016/4, p.3, disponible sur https://www-cairn-info.ezscd.univ-lyon3.fr/revue-politique-etrangere-2016-4-page-61.htm

[5] Ibid, p.4

[6] Ibid, p.4

[7] Ibid, p.5

[8] FEITZ Anne, Gaz, la découverte géante d’ENI en Égypte rabat les cartes, Les Échos, 14 septembre 2015, disponible sur https://www.lesechos.fr/2015/09/gaz-la-decouverte-geante-deni-en-egypte-rebat-les-cartes-273350

[9] Ibid.

[10] https://www.lesclesdumoyenorient.com/Les-hydrocarbures-du-Moyen-Orient-production-et-projets-de-gazoduc-2-3.html

[11] https://www-cairn-info.ezscd.univ-lyon3.fr/revue-confluences-mediterranee-2014-4-page-33.htm

[12] https://www.lefigaro.fr/flash-actu/libye-nouvel-accord-militaire-entre-la-turquie-et-le-gouvernement-de-sarraj-20191128

[13] https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/10/un-accord-turco-libyen-de-delimitation-maritime-provoque-la-colere-de-la-grece_6022314_3210.html

[14] https://www.monorient.fr/index.php/2020/07/23/a-laube-dun-conflit-aux-multiples-facettes-entre-la-turquie-et-legypte/

[15] https://www.google.com/url?sa=i&url=http%3A%2F%2Ffmes-france.org%2Ftag%2Fzee%2F&psig=AOvVaw3Yi4Wp044J3yrGUL7st7eX&ust=1599674365941000&source=images&cd=vfe&ved=0CA0QjhxqFwoTCPCj-8yR2usCFQAAAAAdAAAAABAD

[16] https://www.usinenouvelle.com/article/total-reste-prudent-dans-ses-projets-gaziers-en-mediterranee-apres-un-echec-au-liban.N996549

[17] https://www.total.com/fr/medias/actualite/communiques/total-renforce-position-mediterranee-entree-deux-blocs-exploration-large-liban